"L’Astronaute" de Marc Aymon a vingt ans : Viendras-tu avec moi ?
Chroniques
Je ne me souviens pas de la première fois où j’ai entendu "L’Astronaute".
Je me souviens en revanche très bien de la sensation : celle d’un garçon qui se tient un peu de travers face au monde, qui parle bas mais vise haut, et qui demande la permission d’exister sans vraiment oser la formuler. Je ne savais pas encore qui il était, ni d’où venait cette voix, mais quelque chose, dans sa manière de dire le monde, est venu se coller à la mienne. Une mélancolie lumineuse, une façon de tenir ensemble la douceur et la faille. J’ai noté son nom quelque part, sans imaginer qu’il me suivrait si longtemps.
Les années ont passé. Je l’ai entendu souvent, je l’ai vu parfois, j’ai suivi sa trajectoire à distance. Et plus je découvrais ses chansons, plus je reculais d’un pas. Trop de miroirs, sans doute. Trop de résonances dans cette manière d’habiter le doute. Un jour, j’ai fini par le lui dire, lors d’une visio sur WhatsApp : "Ça fait vingt ans que je connais tes chansons… et ça fait vingt ans que je t’évite parce que j’ai peur de me perdre dans ce que tu fais."
Il a ri, de ce rire un peu surpris qui cache souvent une reconnaissance immédiate : "Te perdre, ça veut dire émotionnellement ou te perdre en disant : je ne le suis pas trop parce qu’il va tellement dans tous les sens que… ?"
"On est trop pareils, en fait, lui ai-je répondu, en lui coupant la parole. Je me suis dit : non, il ne faut pas. Il ne faut pas que je l’écoute. J’ai l’impression d’avoir un miroir face à moi, ça ne va pas du tout."
C’est de là que naît cette chronique : d’une longue esquive et d’un aveu tardif. Pendant vingt ans, j’ai laissé ses chansons m’accompagner sans les regarder en face. De loin, c’était plus simple. Moins risqué. Je pouvais me contenter d’être touché, sans me demander pourquoi ça touchait si juste.
Aujourd’hui, 19 janvier 2026, l'album fête ses vingt ans. Deux décennies que cet astronaute valaisan a posé son pied sur une lune de papier, avec pour seul oxygène dix chansons fragiles et une détermination de fer. J’ai proposé à Marc un projet de livre. Nous avons commencé à échanger, à fixer des rendez-vous qui se déplaçaient au gré des tournées, des trains, des répétitions. Tel le Petit Prince et le renard, nous avons mis en place des rites minuscules pour apprivoiser l’idée de ce tête-à-tête.
Ce qui me hante, depuis le début, c’est ce premier geste : le disque d’un garçon de vingt ans qui quitte son groupe, chante dans un restaurant pour financer un album, et lance au monde une phrase simple et vertigineuse : "Viendras-tu avec moi ?"
Sur WhatsApp, Marc minimise. Il parle d’un "premier jet", d’un album "pétri d’influences", d’un disque "maladroit". Je l’entends surtout dire qu’il lui a permis de tenir debout. Qu’il l’a sorti de l’anonymat et, peut-être, d’une forme d’apnée. Je connais trop bien ce mélange d’autodérision et de pudeur : ce réflexe de faire un pas de côté au moment précis où l’enjeu devient intime.
Si je veux écrire sur "L’astronaute", je ne peux pas me contenter d’un survol technique. Je dois marcher au même rythme que son auteur : avec des détours, des silences, des éclats. Il me faut accepter que ce chapitre soit autant une plongée dans un album qu’un dialogue entre deux hommes qui ont cherché à se frayer un passage dans le réel à coups de mots.
Reprenons l’histoire au début. 2004. Un garçon de vingt ans regarde le monde avec un mélange de peur et d’appétit. Il quitte son groupe. Il chante dans un restaurant. Il rêve d’un disque. Et sans le savoir, il lance un appel à l’univers.
SOMMAIRE
Le restaurant, la sueur et les 600 paris
Le studio : entre Oasis et le "Frère Ennemi"
L'Astronaute : Le casque et l'air respirable
Mélody : Le cutter et l'absolu
Des hommes à la mer : Le mentor et la bougie
Viendras-tu avec moi ? : La Pierre de Rosette
L'Astronaute n’atterrit jamais vraiment
Le restaurant, la sueur et les 600 paris
Pour comprendre "L'Astronaute", il faut d'abord oublier les lumières de Beausobre ou du Paléo. Il faut revenir dans la pénombre d'un restaurant, un jeudi soir de 2004. Marc Aymon y chante une fois par semaine. C’est son seul revenu fixe, son socle et son humiliation tout à la fois.
Imaginez la scène. Les bruits de fourchettes, les conversations qui couvrent les accords, l'indifférence polie ou l'agacement de ceux qui sont venus manger, pas écouter. Marc joue des reprises, quelques-unes de ses chansons, mais personne ne semble y prêter attention. "Chaque soir, je repartais en pleurant", se souvient-il. On est loin du romantisme de l'artiste maudit ; on est dans la réalité brute du gagne-pain qui vous vide de votre substance.
Puis, un déclic. Une urgence qui prend le pas sur la timidité. Marc pose sa guitare et décide de ne plus être le décor sonore du dîner des autres. Il s'assied aux tables. Littéralement. Il entre dans l'espace intime des gens, il les regarde dans les yeux. "Écoutez, je vous prends trois minutes, je vais faire un disque. C'est un projet que je veux faire comme un artisan. Est-ce que vous seriez d'accord de préacheter mon disque ?"
Il demande 25 francs. Une somme dérisoire pour certains, un monde pour lui. Et le miracle opère : il en convainc 600. Six cents personnes qui, entre le plat et le dessert, acceptent de parier sur un inconnu. Ce n'est plus seulement de l'argent ; c'est un mandat. C'est une obligation de réussite. "J'en ai chopé 600, donc il y avait une véritable urgence. Ce n'était pas des premières prises, c'était une totale autoproduction."
Ces 600 préventes, c'est la naissance de l'indépendance de Marc Aymon. Avant de devenir une locomotive de la scène romande, il a été ce démarcheur infatigable, ce colporteur de mélodies. Il n'attendait pas que le train passe, il posait les rails. Mais cette assurance de façade cachait une fragilité somatique. "J’étais dans un état d’esprit où je ne comprenais pas grand-chose, mais il y avait une nécessité de création, d’exister."
Ce premier accouchement ne s'est pas fait dans la soie. Il s'est fait dans la sueur et la peur de ne pas être à la hauteur de ces 600 promesses. Le jeune homme silencieux et peureux de l'enfance devait soudain endosser un costume de chef de chantier. Il devait transformer ses troubles, son hypersensibilité, en un objet tangible. Un disque. Un vaisseau.
Le studio : entre Oasis et le "Frère Ennemi"
Entrer en studio pour un premier album, c'est souvent se jeter dans l'arène sans savoir qui sont les lions.
Le lion de Marc, c'est le guitariste qu'il admire, le réalisateur qui possède la science du son, le mentor qui doit donner corps à ses chansons. Mais c'est aussi, selon ses propres mots, un "frère ennemi". Une relation à la Oasis, faite de tensions électriques, de non-dits et de rapports de force. "C'était quelqu'un qui s'est avéré être assez manipulateur. Il me mettait à mal."
Dans le huis clos du studio, le lion pousse Marc dans ses retranchements. Il bouscule ses certitudes, méprise ses facilités, exige un dépassement qui frise parfois la rupture. Marc parle aujourd'hui d'un contrat qui n'était pas très correct, d'un sentiment de ne pas avoir été respecté. Mais il ne renie rien. Car dans cette friction, dans ce conflit permanent, est née l'identité rock du disque. "Tout s'est passé grâce à lui, à cause de lui, grâce à lui."
On sent, vingt ans plus tard, que la plaie n'est pas tout à fait refermée, mais qu'elle a été anoblie par le résultat. Le disque ne pouvait pas être serein. Il devait porter les traces de cet accouchement sans péridurale. "Il cherchait sans doute à faire en sorte que les choses soient le mieux possible et que j'aille au bout de quelque chose. Et le bout de quelque chose, c'est peut-être que je dise non."
C'est là que le personnage de l'Astronaute prend tout son sens. Il n'est pas une pose esthétique : c’est un rempart. Face à la pression du studio, face à l'exigence brutale du lion, Marc a dû se forger une armure. Il a dû endosser un costume pour ne pas être dévoré par ceux qu'il admirait.
Il y a une forme de violence salutaire dans ce premier album. Quelque chose qui grince, qui sature, qui ne veut pas plaire à tout prix. C'est le son d'un garçon qui apprend à dire "je" en affrontant un "tu" trop imposant. C'est dans ce combat que Marc Aymon a trouvé sa boussole.
Le combat a laissé des marques indélébiles, mais au milieu de la poussière de l'arène, c'est bien le gladiateur qui se tient debout, serrant son premier disque comme un trophée arraché à la griffe du lion.
L'Astronaute : Le casque et l'air respirable
"L'astronaute, c'est celui qui va découvrir le monde, qui est curieux, qui a trouvé sa petite clé – la musique – pour endosser un costume et se présenter au monde."
Quand on regarde la pochette de 2006, on y voit ce personnage un peu frêle, prêt à sauter dans le vide. Ce n'est pas la conquête de l'espace, c'est la conquête de l'espace de soi. Pour Marc, qui a grandi dans un environnement où la culture était un territoire étranger, endosser ce costume était une nécessité vitale. "Mes parents disaient : ce n'est pas fait pour des gens comme nous."
Il me raconte cet ami imaginaire, croisé sur les toits de Bruxelles ou dans une gare anonyme. Un double cabossé, un alter ego qui aurait pu finir dans des institutions si la musique n'avait pas ouvert une brèche. "Je me reconnaissais dans ce personnage : ce que j'aurais pu être, ce que j’aurais aimé être. Ça m'est arrivé, mais au lieu d'institutions, ça a été des psys qui se renvoyaient la balle."
La chanson-titre contient une phrase qui claque comme un aveu : "Moi qui suis de ceux qui croient pour se sentir vivant, qu'il faut se sentir mal." C’est là que Marc Aymon rejoint les poètes écorchés, mais avec une nuance de taille : chez lui, la douleur n'est pas une fin, c'est un carburant. Il ne s'agit pas d'esthétiser le malheur, mais de l'utiliser pour s'assurer que l'on respire encore.
Vingt ans plus tard, il analyse ce besoin de "purge". "La deux manières d'appeler à l'aide, c'est soit de te sentir très mal... soit d'être très solaire." L'album est ce moment de bascule où le jeune homme réalise que le soleil est une option plus durable. Mais en 2006, l'ombre est encore longue. Le casque de l'astronaute est là pour filtrer un air devenu trop lourd. "L’astronaute, c’est une combinaison de survie."
Cette quête de reconnaissance, qu'il juge aujourd'hui "pas très classe" mais humaine, était alors son seul moteur. "Aime-moi, aime-moi. Mais par contre, la recherche d'une boussole à la Munch, cette tentative de creuser à l'intérieur de soi en espérant que des gens puissent reconnaître quelque chose, ça, je pense que c'est classe."
Mélody : Le cutter et l'absolu
S’il est une chanson qui illustre cette "reconnaissance de la faille", c’est Mélody.
Dans mon analyse, j'y voyais une fin d'amour d'été adolescente, un peu légère. Marc me corrige avec une douceur qui n'enlève rien à la rudesse du propos. "C'est chou parce que ce n'est pas ça..."
Mélody n'est pas un souvenir de vacances. C'est l'histoire d'une "rencontre entre deux personnes hyper sensibles, ultra perfectionnistes qui savent tout, mais qui ont de la peine à savoir que les choses finissent toujours par s'en aller." Deux êtres pétris d'un ultra-perfectionnisme dévorant, cherchant un absolu que le monde refuse de leur offrir. "Ça parle d'un amour adolescent très intense, très à vif... de l'envie de mourir, tant le monde fait peur et qu'on ne se sent pas à la hauteur."
Ici, Marc lâche le mot : le cutter. La blessure physique comme moyen de localiser une douleur psychique trop diffuse. "La mutilation, la blessure qu'on s'inflige physiquement pour la sentir, pour comprendre pourquoi on souffre." C'est le versant sombre de la lune. Mélody était anorexique, Marc était en quête d'un idéal impossible. Ils se sont aimés dans cette torture, se bénissant mutuellement dans leurs failles.
"L'amour n'existait pas, me soufflait Aragon". La citation n'est pas là pour faire joli dans le texte. Elle vient valider ce sentiment que l'amour est un linceul avant d'être un lit. Après avoir réécouté l’album en préparation de notre entretien, Marc a envoyé un message à Mélody : "Aujourd'hui, tu es là, tu vas bien, je suis là, je vais bien." L'astronaute a fini par enlever son casque, et l'air, bien que frais, est enfin respirable.
C'est la plus belle réussite de ce premier album : avoir osé mettre des mots sur cette impudeur-là, sans jamais tomber dans le voyeurisme. "On a fait du mieux qu’on a pu, bon sang." Cette "dose de sincérité" est ce qui permet au disque de ne pas avoir vieilli. Il ne raconte pas une époque, il raconte une psyché.
Des hommes à la mer : Le mentor et la bougie
Un premier album, c’est aussi le moment où l’on cherche ses pères. Pour Marc, ce fut Pascal Oberson.
L’anecdote de leur rencontre est digne d’un film. Oberson en concert, l’électricité qui saute, et l’artiste qui finit son spectacle à la bougie, au milieu du public. C’est la révélation pour Marc : la musique ne doit pas être un pilotage automatique. Elle doit être un engagement total, capable de survivre à l’obscurité.
Pour obtenir la collaboration d’Oberson sur "Des hommes à la mer", Marc a dû faire preuve d’une opiniâtreté qui confine à l’acharnement thérapeutique. Six mois d’appels, de relances. Oberson qui oublie son nom, qui demande "Pourquoi tu m’appelles tout le temps ?". Puis, enfin, l’ouverture.
En studio, la confrontation est magnifique. Pascal Oberson arrive avec sa voix immense, son emphase. Marc, du haut de ses 23 ans, ose le diriger. "Monsieur Oberson, vous pouvez faire vraiment plus simple. Faites-le comme un enfant.". L’ingénieur du son est tétanisé : on ne parle pas comme ça à Oberson. Mais Oberson comprend. Il repart, retranscrit sa partition, et revient avec cette voix de mentor, de père spirituel qui double celle de Marc.
"On est tous embarqués dans la même galère. On est tous perdus dans cet océan." Des hommes à la mer n’est pas une chanson sur le naufrage, c’est une chanson sur la solidarité des naufragés. C’est le moment où l’Astronaute comprend qu’il n’est pas seul dans son vaisseau. Qu’il y a d'autres hommes à la mer, et que certains, plus âgés, ont déjà appris à nager dans les tempêtes.
Viendras-tu avec moi ? : La Pierre de Rosette
Vingt ans après, le titre phare de l'album résonne différemment. Marc l’a écrit pour une femme. Mais le temps a révélé son autre visage : une adresse au public.
"Viendras-tu avec moi ?", c'était une bouteille à la mer. Une invitation lancée à ceux qui, comme lui, se sentaient "différents d'un monde qui tourne un peu de travers". Et les gens sont venus. Ils sont venus dans les restaurants, puis dans les théâtres, puis au Paléo. Ils ont validé l'existence de l'astronaute.
C’est pour cela que je parle de ce disque comme de sa Pierre de Rosette. J’ai l’impression de donner une signification à tes chansons, dont tu n’avais peut-être pas conscience au moment où tu les as écrites. Il acquiesce. À l'époque, il était dans le tourbillon de l'émotion. Aujourd'hui, il décode son propre parcours à travers ces hiéroglyphes de jeunesse.
Le disque était maladroit ? Pour le perfectionniste qu’est Marc, peut-être. Pétri d’influences ? Sûrement. Mais il était vrai. Chaque morceau était une brique posée pour construire une vie d'artisan. Car c'est bien cela que Marc Aymon est devenu : un artisan du lien. Celui qui, dix-huit ans plus tard, quasiment jour pour jour, a réuni dix autres chanteurs à Beausobre pour un concert mémorable, se contentant d'être assis à une table pour regarder les autres briller.
"Mon grand kiff dans la vie, c'est de créer des rencontres, de voir les gens s'aimer." L'astronaute solitaire a fini par fonder une station spatiale internationale.
L'Astronaute n’atterrit jamais vraiment
Regarder l'album de 2006 depuis 2026, c'est comme regarder une photo de soi enfant : on a envie de prendre ce gamin par l'épaule et de lui dire que ça va aller. Que la colère va se muer en apaisement. Que le burnout de 2018 (après Ô bel été) ne sera qu'une étape de plus vers la lumière.
Aujourd'hui, Marc n'a plus besoin du casque pour respirer, mais il a gardé sa guitare-passeport. "La guitare me permet d’avoir un passeport qui me permet d’aller explorer des territoires inconnus auxquels je ne pensais pas avoir accès." Que ce soit pour parler à Christian Boltanski en se faisant passer pour un journaliste stagiaire ou pour enregistrer dans un château hanté par un piano de Rachmaninov, la musique reste son sauf-conduit.
"Je croisais Jérémie depuis des années... Un été, je l’ai invité quelques jours en montagne pour commencer à écrire des chansons. C’était le début d’une belle amitié et de deux années et demies de création." Cette phrase fait étrangement écho à celle de 2006 : "Sache que ce qui me tient chaud, autant que l'amour, c'est l'amitié." Rien n'a changé, au fond. L'Astronaute a simplement trouvé ses compagnons de voyage.
Si vous écoutez ce disque aujourd'hui, ne cherchez pas la perfection. Cherchez la sincérité brute d'un garçon qui a refusé d'être invisible. Cherchez ce moment précis où un vœu lancé vers l'espace a trouvé une réponse.
Aujourd’hui, Marc fête les 20 ans de son premier album solo. Nous aussi. Nous sommes venus avec lui. Nous avons embarqué dans son vaisseau de papier, et le voyage n'est pas fini.
