Triangle
Derrière les notes
Laëtitia
Je l’aimais.
Je le dis comme on jette une ancre dans un passé trouble. Je l’aimais. Avec la certitude d’un matin clair, avec l’aveuglement d’une enfant qui confond les silences avec la profondeur. Je l’aimais et il m’a détruite — non pas d’un coup, non pas en criant, mais comme on éteint peu à peu une lumière dans une pièce qu’on n’habite plus. Je ne savais plus qui j’étais.
Et puis Baptiste est arrivé. Comme un café chaud dans une main gelée. Juste ça. Un geste. Une présence.
Il ne savait rien de moi. Mais il a vu. Il a vu que je souriais trop vite. Que mes épaules montaient quand il entrait dans la pièce. Que je changeais de sujet chaque fois qu’on parlait de "week-ends en amoureux". Il a vu ce que je ne voulais plus regarder.
J’étais encore avec Thomas. Officiellement. Et même dans l’intime. Son ombre m’attendait dans chaque pièce, même quand il n’était pas là. On n’était plus un couple. On était un accident au ralenti. Une fracture qui refusait de se consolider.
Baptiste, lui, n’a rien demandé. Il était là. Dans la salle de réunion, dans les couloirs de l’association, devant la machine à café. Avec ses silences doux, sa manière de me dire "Ça va ?" sans que ce soit une question sociale.
Je lui ai parlé. Au début, juste des projets. Puis des trains ratés, de mes insomnies, de mes week-ends à ne rien dire, à marcher sur des œufs.
Il m’a dit : "Tu mérites mieux." Et j’ai eu envie de pleurer.
Pas parce que je l’aimais déjà. Mais parce que j’avais oublié que je méritais quoi que ce soit.
Je ne voulais pas tromper. Je m’étais promis ça. Je ne voulais pas être celle qui ment, qui s’échappe par une autre bouche, un autre corps.
Mais j’ai trahi. J’ai trahi en espérant. En laissant mon cœur imaginer. En souriant à ses messages alors que Thomas rentrait. En me sentant vivante dans d’autres bras.
Je ne voulais pas partir. Pas vraiment. Pas encore. Mais je m’éloignais. Chaque jour un peu plus. Comme un feu qui se déplace sans qu’on sache encore d’où vient la fumée.
J’étais victime. De Thomas. De ses absences, de ses sarcasmes, de sa façon de m’enfermer dans son mal-être en m’en rendant coupable.
Puis j’ai été aimée. Par Baptiste. Pour ce que j’étais sous la cendre. Pour ce qu’il devinait que je pourrais redevenir.
Et puis j’ai été coupable. D’aimer deux hommes. Ou peut-être aucun. D’être encore là pour Thomas, mais ailleurs pour Baptiste. De mentir. De me mentir.
Je me suis demandé si je n’étais pas celle qui manipulait. Est-ce que je me servais de Baptiste pour respirer, comme on utilise une bouée sans avoir jamais appris à nager ?
Est-ce que je restais avec Thomas parce que j’avais peur du vide ? Ou parce qu’au fond, je croyais mériter ses silences ?
Je n’ai pas choisi. Je me suis laissée glisser. Entre deux mondes. Entre deux regards. Et je me suis perdue.
Mais ce matin, dans le métro, j’ai vu mon reflet. Cernes, traits tirés, bouche tendue. Et j’ai pensé : "C’est pas ça, vivre."
Je ne veux plus être sauvée. Je ne veux plus être celle qu’on traîne hors de l’eau.
Je veux marcher seule. Quitte à tomber.
Baptiste
Je ne voulais pas d’histoire. Juste aider. Juste l’écouter.
Et puis un jour, elle est restée plus longtemps. Et moi aussi.
Je me souviens exactement : elle portait ce pull gris trop grand, les cheveux attachés à la va-vite, ce regard fatigué, mais clair. On avait terminé la réunion plus tôt, elle n’était pas pressée. Moi non plus.
Je n’avais pas prémédité. Mais j’ai proposé un café. Elle a dit oui.
C’est dans ce oui que tout a commencé.
Je ne me suis jamais vu en sauveur. Ce mot me dégoûte presque. Ça sent la posture, le héros malgré lui, le mec qui fait le bien en espérant des remerciements. Mais je n’ai rien demandé, moi.
Elle pleurait parfois, sans s’en rendre compte. Un clignement plus long que les autres. Une mâchoire trop tendue. Une phrase suspendue. J’ai vu. Et j’ai tendu la main.
Je n’ai jamais rencontré Thomas. Mais je le déteste. Ce type l’éteint. Je le vois dans la façon dont elle se tasse quand son téléphone vibre. Dans la culpabilité sourde qui traverse ses silences. Dans sa peur d’être heureuse plus de dix minutes d’affilée.
Elle me parlait peu de lui. Mais elle disait assez. Assez pour que je comprenne que c’était un connard. Un de ceux qui te serrent la taille pour mieux t’étrangler avec.
Je l’idéalisais, Laëtitia. C’est vrai. Mais c’est difficile de ne pas idéaliser quelqu’un qu’on regarde se relever, jour après jour. Elle disait qu’elle n’était pas prête. Qu’elle avait besoin de temps. Qu’elle ne voulait pas faire de mal. Alors j’ai attendu. J’ai écouté. J’ai été là.
Je pensais que ça suffisait.
Mais elle retournait vers lui. Toujours. Après nos fous rires, nos messages de minuit, nos mains frôlées. Elle rentrait chez lui. Chez eux. Dans leur lit.
J’ai essayé de comprendre. J’ai trouvé des excuses. La peur. L’habitude. Le loyer. Mais au fond, j’étais blessé. Et plus j’étais blessé, plus je devenais exigeant.
Je voulais des réponses. Des dates. Des engagements. Je voulais qu’elle tranche. Qu’elle choisisse. Qu’elle me choisisse.
Elle me disait : — "Tu m’étouffes." Et je ne comprenais pas. Comment pouvais-je l’étouffer, moi qui étais celui qui l’écoutait respirer ?
Mais peut-être que je voulais la sauver. Et peut-être qu’elle n’avait pas envie d’être sauvée. Ou pas par moi.
Alors j’ai haussé le ton. Je l’ai accusée de jouer. De mentir. Je lui ai dit que j’étais fatigué d’être la parenthèse.
Je suis passé du "je suis là pour toi" à "tu me dois quelque chose".
Je me suis senti trahi. Moi, le gentil, le patient, le loyal. Je me suis pris pour une victime. Mais j’étais devenu celui qui appuie là où ça fait mal.
Et lui ? Thomas ? Je l’imaginais, paumé, humilié. Je voulais qu’il sache. Qu’il voie. Qu’il souffre un peu.
Lui, il ne comprenait rien, je le savais. Il devait la trouver distante, bizarre. Il devait se dire que ça lui passera.
Et moi, dans mon coin, j’exigeais. Je pensais aimer. Mais j’exigeais.
Je crois que j’ai raté le moment où j’ai cessé d’être celui qui tendait la main, pour devenir celui qui la serre trop fort.
C’est insidieux, cette bascule. On veut bien faire. Et puis on veut juste gagner. Gagner contre l’autre. Gagner l’amour. Gagner la reconnaissance.
Je ne suis pas fier.
Je croyais être l’ami, le refuge. Mais j’ai été une pression de plus. Un reproche de plus.
Elle se fermait. Je forçais.
Et lui, là-bas, dans leur appartement sans joie, devenait le pauvre type qu’on trahit en silence.
C’est moche, une histoire où chacun pense être du bon côté.
Et le pire, c’est que je crois que je l’aimais, Laëtitia. Pas comme un sauveur. Mais comme un homme qui aurait voulu lui construire un monde où elle n’aurait plus peur.
Mais peut-être qu’elle n’avait pas besoin d’un monde. Juste d’un peu de solitude.
Et moi, je n’ai pas su lui en offrir.
Thomas
Elle m’échappe. Je le sens.
Pas besoin de mots. Les gestes parlent. Les silences crient. Elle est là, mais son corps a changé de fréquence. Elle me regarde encore, parfois. Mais elle ne me voit plus.
Elle revient. Toujours. Alors je me dis qu’elle m’aime encore.
Je veux y croire.
Je ne suis pas idiot. Je sais que quelque chose cloche. Je la vois rire à son téléphone, s’absenter plus longtemps, rentrer fatiguée mais ailleurs. Je sens qu’un autre est entré dans l’équation. Un autre regard. Une main qui n’est pas la mienne.
Je me dis que ça va passer. Je me dis qu’elle traverse un truc. Que c’est moi qui l’ai trop tenue, trop poussée. Mais je ne sais pas comment faire autrement.
Moi, j’ai toujours été comme ça. Rassurant de l’extérieur. Froid, peut-être. Mais solide.
Je l’aimais, Laëtitia. Enfin… je crois. Mais j’avais besoin d’elle. Comme d’un pilier. Comme d’une réponse.
Elle devait remplir ce vide-là. Celui que j’ai jamais su nommer. Je ne voulais pas qu’elle me quitte. Mais j’ai passé mon temps à lui faire sentir qu’elle pouvait partir.
C’est con.
Je croyais qu’elle comprenait mes silences. Je croyais que c’était ça, l’amour : pas besoin de tout se dire. Mais elle a dû croire que je ne voulais pas l’entendre. Et peut-être qu’elle avait raison.
J’ai essayé de me rattraper. De faire des efforts.
Je l’ai invitée au restaurant. Elle n’a pas touché son dessert.
Je lui ai demandé si elle voulait partir un week-end, juste nous deux. Elle m’a dit qu’elle avait déjà prévu quelque chose.
Je l’ai prise dans mes bras, un soir. Elle s’est raidie.
Alors j’ai fouillé. Je sais, c’est minable. Mais quand tu sens que tu perds quelqu’un, tu t’accroches à n’importe quoi. Des textos flous. Des messages effacés. Des regards qu’elle ne m’a plus adressés.
Et puis j’ai crié. Pas pour lui faire peur. Juste pour qu’elle entende. Qu’elle revienne.
Elle m’a regardé, calme, avec une sorte de pitié dans les yeux. Et moi, je me suis vu. Ridicule.
Alors j’ai changé de stratégie. Je suis devenu doux. Présent. Attentionné. Je me suis mis à cuisiner. Moi qui savais à peine faire bouillir de l’eau.
Je suis allé acheter ce vin qu’elle aimait. Je l’ai attendue avec des bougies. Elle est rentrée tard. Elle a dit qu’elle n’avait pas très faim.
J’ai lavé ses vêtements. Je lui ai dit qu’elle était belle. Je lui ai proposé un massage. Elle a dit qu’elle était fatiguée.
J’ai cru que j’étais sauveur. Mais j’étais pathétique. Un naufragé qui lance des bouées à quelqu’un déjà sur la terre ferme.
Je ne comprends pas. Je ne comprends plus.
Elle est là. Elle dort dans notre lit. Mais elle ne rêve plus avec moi.
J’ai pleuré. Une fois. Dans la salle de bain. Je ne sais pas si elle m’a entendu.
Elle ne me regarde plus comme avant. Elle ne me demande plus rien.
Et moi, j’ai peur. Peur de tout perdre. Peur qu’un autre ait pris la place que je n’ai pas su garder.
Mais je continue à croire, idiot que je suis, qu’elle m’aime encore. Parce qu’elle revient. Parce qu’elle n’est pas encore partie.
Je me raccroche à ça. À ses vêtements dans le placard. À sa tasse sur la table. À son parfum sur l’oreiller.
Je me dis : "Elle reviendra. Entière. Il faut juste que je tienne."
Mais peut-être que c’est ça le problème. Je tiens. Et je la retiens.
Et elle, elle se noie. En silence.
Bascule
Je les aimais. L’un pour ce qu’il avait guéri. L’autre pour ce qu’il avait détruit.
C’est absurde, je le sais. Mais l’amour n’a jamais été un choix propre. C’est un lieu. Un tremblement. Une mémoire.
Thomas, c’était la fêlure, la brûlure ancienne. Le cri rentré. La cage familière. Il m’avait brisée, oui. Mais je l’avais laissé faire. Et dans cette blessure, il y avait une forme étrange de loyauté. Il me connaissait cassée. Il m’aimait ainsi, je crois. Ou peut-être qu’il ne m’aimait pas. Peut-être qu’il se nourrissait de ma dépendance.
Et puis Baptiste est arrivé. Il m’a prise dans ses bras sans serrer. Il m’a regardée sans juger. Il m’a dit que j’avais de la valeur, même quand je doutais. Et j’ai cru qu’il pouvait me reconstruire.
Mais c’est faux. On ne reconstruit personne. On choisit juste sur qui on projette ses espoirs.
Ils m’aiment, tous les deux. Je le vois, je l’entends, je le respire.
Mais je voudrais qu’ils arrêtent. Qu’ils s’effacent. Qu’ils m’oublient.
Je ne sais plus qui je suis quand je suis avec eux. Avec Thomas, je deviens prudente, passive, lointaine. Avec Baptiste, je suis nerveuse, coupable, éparpillée.
Je mens. Je promets. Je m’échappe. Je reviens.
Je dis à Thomas que je suis fatiguée, que j’ai besoin d’espace. Je dors chez Baptiste. Je dis à Baptiste que je ne peux pas encore tout lâcher. Que Thomas traverse une mauvaise passe.
Je m’invente des obligations. Des réunions. Des trains. Je réécris les heures. Je redécoupe mes journées pour que tout rentre. Mais tout déborde.
Et je les regarde, tous les deux, comme deux versions de la vie que je n’arrive pas à vivre.
Je ne veux pas leur faire de mal. Mais je le fais. Inlassablement.
Ils me réclament. Ils m’attendent. Ils veulent savoir. Décider. Avoir un plan.
Mais je n’ai rien à leur donner. Juste du flou. Des silences. Des absences déguisées en présence.
Je suis piégée. Au centre. Et plus je reste, plus je les abîme.
Thomas devient doux. Pathétique. Il cuisine, il pleure, il s’excuse. Mais il ne comprend pas. Il ne veut pas comprendre. Il veut que je revienne à l’endroit exact où je m’étais tue.
Baptiste devient dur. Amer. Il me reproche mes silences, mes retours en arrière. Il me dit que je joue. Il me dit que je me moque de lui.
Mais je ne joue pas. Je me noie. Et je les entraîne avec moi.
Je suis devenue bourreau. Pas volontairement. Mais factuellement.
J’ai fait naître l’attente. Et je l’ai laissée grandir, comme une plante vénéneuse. J’ai fait croire à une décision. Mais j’étais incapable de la prendre.
Parfois, j’imagine fuir. Les quitter tous les deux. Changer de ville. M’effacer.
Mais je reste. Par peur, par fatigue, par tendresse. Par lâcheté aussi.
Je voudrais qu’ils me détestent. Que tout soit simple. Mais ils m’aiment. Et moi, je ne sais plus aimer.
Je suis fatiguée de moi-même.
Face à face
Il me détestait. Moi aussi. Et pourtant, nous l’aimions pareil.
— Salut.
Sec. Pas une poignée de main. Pas un sourire. Juste ce "salut" jeté comme une claque polie. Thomas lève les yeux de son café. Il ne fait pas signe de se lever. Baptiste reste debout une seconde. Puis s’assoit, lentement, face à lui. Silence.
(Baptiste – monologue intérieur) Il a l’air plus petit que je l’imaginais. Moins menaçant. Mais plus fermé. Comme un coffre rouillé. C’est lui, donc. L’homme qu’elle n’arrive pas à quitter. Il me regarde comme si j’étais un parasite. Il croit que je suis le voleur. Il oublie qu’on ne vole que ce qui cherche à partir.
(Thomas – monologue intérieur) Voilà à quoi il ressemble. L’autre. Celui qu’elle rejoint quand elle ne rentre pas. Il a cette arrogance tranquille des types qui pensent aimer mieux que les autres. Il croit qu’il la mérite parce qu’il l’écoute pleurer. Moi je l’ai vue rire. Je l’ai vue vivre.
— Elle va mal, tu sais, dit Baptiste.
Thomas ne répond pas tout de suite. Il remue son café. Longuement. Puis :
— À cause de toi.
Baptiste sourit. Ironique. Blessé.
— Non. À cause de toi. Moi, j’ai juste ramassé ce qu’il restait.
(Thomas – monologue intérieur) Il croit qu’il est tombé sur une victime. Mais il ne sait pas d’où elle vient. Ce qu’on a traversé. Il ne comprend pas qu’on peut s’aimer en se blessant. En se ratant. En se relevant. Il croit que je suis un monstre. Mais elle m’a aimé. Et elle revient. Toujours.
(Baptiste – monologue intérieur) Il n’a aucune idée de ce qu’elle endure. Il parle comme si elle lui appartenait encore. Il ne voit pas qu’elle crève à petit feu entre eux deux. Je suis venu pour la sortir de là. Mais peut-être que je l’ai juste coincée un peu plus.
— Tu veux quoi ? demande Thomas.
— Qu’elle aille bien. Qu’elle choisisse. Qu’elle respire.
Thomas ricane. Un son bref, amer.
— Elle est paumée. Et tu crois l’aimer en l’aspirant.
— Et toi, tu crois l’aimer en l’éteignant.
(Thomas – monologue intérieur) J’ai essayé. Bordel, j’ai essayé. Mais elle ne veut pas que je change. Elle veut que je disparaisse. Et lui, il s’accroche à une illusion. À une version d’elle qui n’existe que quand elle fuit.
(Baptiste – monologue intérieur) Il pleure, paraît-il. Il fait des efforts. Il se reconstruit un costume de sauveur. Mais c’est trop tard. Il a été le feu. Moi, j’ai voulu être le refuge. Et maintenant, on est deux flammes, et elle est au milieu.
— Tu crois qu’elle t’a choisi ? lance Thomas.
Baptiste fixe un point invisible.
— Je crois qu’elle ne s’est pas encore choisie, elle.
Silence.
Un serveur passe. Aucun des deux ne bouge. Ils se regardent. Pas comme des rivaux. Comme deux hommes qui se sont perdus dans la même femme.
— Elle m’a aimé, dit Thomas.
— Elle t’a fui, répond Baptiste.
— Elle est revenue.
— Par habitude.
— Et toi, elle t’a aimé en cachette. Par besoin.
— Peut-être. Mais elle a souri.
(Thomas – monologue intérieur) Je ne suis pas sûr de ce que je défends, là. Mon amour, ma dignité, mes regrets ? Il a peut-être raison. Peut-être qu’elle souriait plus, avec lui. Mais moi, je l’ai connue avant. Quand elle était tout. Quand elle riait sans crainte.
(Baptiste – monologue intérieur) Je pensais qu’il serait plus dur, plus violent. Mais il est juste blessé. Comme moi. On veut tous les deux sauver une femme qui n’a pas demandé ça. On croit l’aimer. Mais on ne la laisse pas libre.
— Je pense qu’elle partira, murmure Baptiste. — Je pense aussi, dit Thomas.
Un silence. Presque doux.
(Thomas et Baptiste – monologue intérieur) Mais pas avec toi. Ni avec moi.
Et ils restent là, un instant encore. Deux hommes qui croyaient tenir une histoire. Et qui n’ont tenu qu’un mirage.
Quatre mots
Je les ai quittés. Les deux. Il fallait bien. Pour exister, enfin.
J’ai longtemps cru que je devais choisir. Peser. Comparer. Trancher. Entre l’un qui m’avait brisée. Et l’autre qui m’avait ramassée.
Mais choisir entre deux cages, même dorées, c’est rester enfermée. Et moi, je ne respirais plus. Je n’aimais plus. Je ne pensais plus.
Je les aimais, oui. Mais mal. Dans la peur, dans la dette, dans le manque. Je les aimais avec des chaînes aux poignets.
Thomas m’a connue fragile. Il me regardait comme on regarde une chose qui doit rester à sa place. Quand j’ai commencé à changer, il a eu peur. Il a crié, supplié, cuisiné. Il m’a fait pitié.
Baptiste m’a tendu la main. Je l’ai prise. Mais il ne m’a pas laissée la lâcher. Il voulait être le remède, mais je n’étais pas malade. Juste en convalescence de moi-même.
Ils croyaient m’aimer. Mais ce qu’ils aimaient, c’était l’effet que j’avais sur eux. Le rôle que je jouais dans leur histoire. Thomas me voulait fidèle à son vide. Baptiste me voulait libre, mais à ses côtés.
Moi, je voulais juste être libre. Sans condition.
Alors je suis partie.
Je n’ai pas fait de scène. Pas de grands mots. Pas de discours.
J’ai laissé une lettre. Sur le vieux piano, chez moi.
Quatre mots. Pas plus.
Je n’ai rien emporté de grand. Juste un sac, un carnet, une playlist. Ma peau nue. Mon souffle.
Je les imagine, tous les deux, découvrant la lettre. La relisant. La retournant, comme si un autre message s’était caché au verso.
Mais non. Juste ces mots-là.
Je n’ai plus besoin d’être victime. Ni sauveuse. Ni bourreau.
Je ne veux plus réparer ni être réparée. Je ne veux plus porter, ni être portée. Je veux marcher. Seule.
Pas pour toujours. Mais pour maintenant.
Dans le train, la campagne défile. Je ne pleure pas. Je n’écris pas. Je respire.
On me demandera peut-être pourquoi. Pourquoi je n’ai pas choisi. Pourquoi j’ai fui.
Mais ce n’est pas une fuite. C’est une naissance. Et parfois, naître, c’est dire adieu à ceux qui vous ont aimée sans vous voir.
Je n’attends rien. Pas un retour. Pas un pardon.
Juste un peu de silence.
Et peut-être, un jour, sur un vieux piano oublié, quelqu’un rejouera ma lettre.
Quatre notes. Quatre mots.
Et comprendra.
Épilogue
Baptiste
Je l’aurais attendue. Elle ne m’a pas donné cette chance.
Je repasse parfois devant l’endroit où on s’est rencontrés. La salle de réunion vitrée. La lumière du matin sur son profil. Elle riait peu. Mais quand elle riait, tout devenait clair.
Je relis nos messages. Pas les derniers. Ceux du milieu. Quand elle écrivait : “Je me sens bien quand je suis là.” Je croyais que “là”, c’était moi.
Je n’ai pas compris. Ou trop tard.
Je pensais être le refuge. Je suis devenu un autre mur.
Je l’aurais attendue. Mais elle n’est pas partie en courant. Elle s’est effacée. Et moi, je suis resté à parler à un silence.
J’espère qu’elle est bien. Et parfois, je la déteste un peu de ne pas m’avoir choisi. Mais je la remercie de ne pas m’avoir laissé l’attendre.
Thomas
Je ne l’ai pas reconnue. Elle me manque. Et je la hais.
Elle changeait. Je le sentais. Je la trouvais distante, bizarre. Je lui disais qu’elle exagérait. Mais c’est moi qui refusais de voir.
Je croyais qu’elle reviendrait. Toujours. Comme une habitude.
Je n’ai pas su la regarder autrement que comme celle qui comblait. Qui réparait. Qui restait.
Je n’ai pas su dire : je t’aime sans dire aussi ne pars pas.
Je pense à elle quand je passe devant la vieille boulangerie. Ou quand je vois son pull encore sur une chaise.
Je me sens con. Vide. Et furieux.
Je voudrais qu’elle souffre un peu. Comme moi.
Mais je sais qu’elle a déjà assez souffert. Et c’est peut-être pour ça qu’elle est partie.
Laëtitia
Je vis. Pas mieux. Mais libre.
J’ai retrouvé un rythme. Des matins sans vertige. Des soirs sans justification.
Je marche plus. Je mange moins. Je parle peu.
Je n’ai pas refait ma vie. Je ne la défais plus.
J’ai mal encore, parfois. Mais c’est un mal à moi.
Je pense à eux. Pas tous les jours. Mais parfois.
Je me demande ce qu’ils sont devenus. S’ils m’en veulent. S’ils comprennent.
Et puis je me dis que ça n’a plus d’importance. J’ai écrit mes quatre mots. Ils m’ont coûté cher.
Mais aujourd’hui, je n’ai plus besoin de m’excuser d’exister.
Je vis. Pas mieux. Mais libre.