Népal

Derrière les notes

730 jours

Le dimanche matin, la ville de banlieue dort encore sous une couche de grisaille humide. Dans la cage d’escalier de l’immeuble, un bruit sourd et régulier rythme le silence : le choc lourd de semelles Vibram sur le béton brut.

Il porte son sac de soixante-dix litres, le modèle Aircontact de chez Deuter, sanglé comme une armure. À l’intérieur, il n’y a ni vêtements, ni vivres, ni sac de couchage. Juste un sac de chantier de vingt-cinq kilos rempli de sable de filtration, calé avec du papier bulle pour qu’il ne ballote pas. Vingt-cinq kilos, c’est le poids de l’abnégation. C’est le poids qu’il s’impose pour être capable, le jour venu, de ramasser son sac à elle, si elle flanche, s’il doit porter ses doutes, s’il doit porter sa fatigue.

Il monte et descend les douze étages. Dix fois. Vingt fois. La sueur lui brûle les yeux, s’infiltre dans le col de son tee-shirt technique en laine mérinos qu'il a payé une fortune parce qu'on lui a promis qu'il ne garderait pas les odeurs. Ses mollets sont des blocs de bois sec. Il ne s’arrête pas. Chaque marche est une preuve de loyauté qu'il dépose devant un autel invisible.

Dans sa chambre, le matériel s’empile comme les pièces d’un culte. Il a passé des nuits entières sur des forums spécialisés, à comparer le grammage des vestes trois couches, à débattre du pouvoir gonflant des duvets en plume d'oie. Il a acheté une lampe frontale Petzl avec option Bluetooth pour régler l’intensité du faisceau depuis son téléphone, une batterie solaire qu'il a testée sur son balcon pendant tout un mois d'août, et trois paires de chaussettes à double épaisseur pour éviter les ampoules.

Il a tout noté dans un carnet à spirales : les temps de récupération, les fréquences cardiaques, les millilitres d'eau bus par heure de marche. Il s'est construit une carcasse de fer, pensant que le muscle pourrait compenser le manque de mots. Il s'est persuadé que s'il devenait l'auxiliaire parfait, le rouage indispensable de sa sécurité, elle finirait par l'inclure dans son paysage.

Il n'a pas seulement musclé ses jambes : il a musclé son attente. Sept cent trente jours à surveiller ses publications sur les réseaux sociaux, à déchiffrer la moindre photo de montagne qu'elle postait, à envoyer de temps en temps un dénivelé comme on lancerait une bouteille à la mer.

Pour elle, la préparation est une affaire de chiffres froids et de calendrier. Elle ne monte pas d'escaliers avec du sable. Elle fait des sorties longues en forêt, le dimanche, avec sa montre GPS au poignet. Elle surveille sa VMA. Elle ne s’entraîne pas pour partager un fardeau, elle calibre sa machine pour optimiser son rapport poids / puissance face à la pente.

Elle a un fichier Excel. Colonne A : les étapes. Colonne B : le dénivelé positif. Colonne C : le temps estimé. C'est propre, c'est net, ça ne laisse aucune place au hasard ou au sentiment. Le Népal n'est pas un rêve, c'est un projet technique. Une validation de ses propres limites. Elle connaît le poids de chaque gramme dans son sac, pour s'assurer qu'elle pourra maintenir sa propre cadence.

Elle a acheté le guide de randonnée, l'a lu, a surligné les points de ravitaillement, et l'a rangé. Elle ne fantasme pas sur les sommets. Elle planifie les campements.

Changement de programme

Le 14 mars, à 19h22, le projet de sa vie s'effondre. Clara, sa partenaire habituelle, vient de lui envoyer un message vocal de quarante secondes. Une voix fatiguée, des excuses à propos d'une hernie discale, un médecin qui interdit le port de charge.

Elle reste assise à sa table en formica, une tasse de thé à la main. Elle ne ressent pas de tristesse pour son amie, mais une irritation immédiate, une gêne logistique majeure. Les vols pour Katmandou sont réservés. Le permis de trek est déjà payé au nom de l'agence locale. Les arrhes pour les lodges sont versées. Elle déteste le gâchis. Elle déteste encore plus devoir renoncer à son plan.

Elle regarde ses contacts. Elle fait défiler les noms. Trop lents, trop citadins, pas assez fiables. Son doigt s'arrête sur le nom de celui qui lui envoie des captures d'écran de ses randonnées depuis deux ans. Elle repense à ce garçon du collège, toujours là, un peu en retrait, celui qui semble avoir fait de la disponibilité une seconde nature. Elle a vu ses muscles sur les dernières photos. Elle sait qu'il est prêt physiquement. Elle sait aussi, au fond d'elle, qu'il ne dira pas non. Il est la pièce de rechange parfaite pour un rouage cassé.

Elle appelle.

Le téléphone vibre sur son bureau. Quand il voit son nom s'afficher, son cœur bondit à 140 pulsations minute, dépassant son seuil aérobie sans qu’il ait fait le moindre effort. Il décroche à la deuxième sonnerie pour ne pas paraître trop aux abois.

— Allô ?

— Salut. Ça t'intéresse toujours de venir ? Les billets sont pris, tout est prêt. On décolle dans trois semaines.

Elle n’a pas précisé de quoi elle parlait, mais ce n’était pas nécessaire. Il ne demande pas pourquoi elle l'appelle. Ou pourquoi elle l’appelle, lui. Il ne demande pas si c'est une invitation. Il entend "Je t’emmène" au milieu du brouillard. La prison de son quotidien s'ouvre enfin.

— Je serai prêt, répond-il. Ma valise est déjà faite.

Ce n'est pas une image. Son sac est réellement prêt dans un coin de sa chambre depuis six mois. Elle ne le sait pas. Elle n'a même pas besoin de le savoir.

— Ok. Je t'envoie les détails du vol. Tu t'occupes de ton visa. À plus.

Elle raccroche. Elle coche une case mentale. Le trou est bouché. Le trek aura lieu. Elle a trouvé un porteur fiable qui paie sa propre place. Check.

Tribhuvan

L'aéroport de Tribhuvan, à Katmandou, est un chaos organisé de cris, d'odeurs de curry bon marché et de gaz d'échappement. La chaleur est moite, collante.

Dans la file d'attente pour l'immigration, il se tient un pas derrière elle. Il observe la petite boucle de cheveux qui s'échappe de sa queue-de-cheval. Il a envie de la remettre en place, mais il n'ose pas. Il a peur de briser le contrat tacite. Il se contente de surveiller ses bagages, d'anticiper le moment où il faudra sortir les passeports, de vérifier qu'elle n'a pas oublié sa gourde sur le siège de l'avion.

Elle, elle est déjà en mode "exécution". Elle négocie le prix du taxi avec une précision chirurgicale, ne laissant pas un centime de trop au chauffeur. Elle ne regarde pas les temples, elle regarde la circulation. Elle veut arriver à l'hôtel, vérifier le matériel une dernière fois, et dormir pour être opérationnelle demain à l'aube pour le vol vers Lukla.

Le lendemain, dans le petit avion qui les propulse vers la piste inclinée de Lukla, il regarde par le hublot les sommets qui se rapprochent. C'est le début du voyage, le moment où l'acier sur leurs bras ne mélange pas leurs sangs, mais où les sangles de leurs sacs scellent leur destin pour les vingt prochains jours.

Il se sent comme un explorateur, un sherpa volontaire, un homme qui va enfin pouvoir prouver sa valeur. Il se sent investi d'une mission de protection. Elle, elle vérifie ses lacets. Elle s'assure que ses bâtons de marche sont bien clipsés sur le côté de son sac.

Quand les roues touchent le bitume de Lukla, elle saute sur le tarmac sans un regard en arrière. Le chemin commence ici. Pour elle, c'est une trace sur une carte. Pour lui, c'est un long corridor où il espère, à chaque pas, qu'elle finira par se perdre assez pour avoir besoin de lui.

Quatre heures et quart

À quatre mille mètres, le silence du matin possède une densité minérale. La buée de sa respiration se cristallise instantanément sur le col de sa veste Hard Shell. Il est quatre heures et quart. Dans la pièce commune du lodge, qui sent le bois de pin froid et la poussière de yak, il s’active avec la ferveur d’un conspirateur.

Il a sorti son réchaud MSR WhisperLite. Il a choisi celui-là parce qu'il fonctionne à l'essence blanche, même par grand froid, même quand le gaz des cartouches jetables s'essouffle. Ses doigts, engourdis, manipulent la pompe de pression. Il veut que le bruit du brûleur soit le premier signal de son réveil à elle. Un signal qui dirait : "Ne t’inquiète de rien, j’ai déjà tout géré".

Le métal gèle la peau de ses pouces. Il insiste. La flamme finit par jaillir, jaune puis bleue, crachotant une chaleur dérisoire dans l'obscurité de la pièce. Il surveille la casserole d'eau qu'il a remplie la veille avec de la neige fondue, filtrée goutte à goutte. Il se sent investi d'une noblesse archaïque : il est le porteur de feu, le garant du confort élémentaire. Un nouveau Prométhée.

— Tu savais que l'eau met une éternité à bouillir ici ? murmure-t-il alors qu'elle apparaît dans l'encadrement de la porte, déjà sanglée dans sa doudoune légère. On dirait que le temps se dilate avec l'altitude. C’est presque poétique, cette résistance de la matière.

Elle s'approche, vérifie l'heure sur sa montre de sport. Le rétro-éclairage projette un halo bleu sur son visage fermé.

— C’est juste la pression atmosphérique, répond-elle. À cette altitude, le point d’ébullition tombe à quatre-vingt-cinq degrés. C'est pour ça que ton café va être dégueulasse et qu'on perd du temps de marche.

Il lui tend la tasse fumante, les mains tremblantes d’une fierté fragile. Elle boit une gorgée, machinalement.

— C’est tiède, constate-t-elle, comme on noterait une erreur de calcul dans un tableur. On ferait mieux de plier le matériel. On a deux heures de montée avant le premier replat.

Plus tard, lors d'une pause sur un promontoire balayé par un vent de schiste, il sort un paquet de cigarettes de sa poche ventrale. Le geste est une erreur tactique, un vestige d'un passé qu'il a mal archivé.

Il se revoit en quatrième B, derrière le gymnase. Elle portait un jogging bleu marine et courait des tours de piste avec une régularité de métronome. Lui, il avait acheté son premier paquet de blondes pour se donner une contenance, pour qu'elle le remarque à travers le nuage de fumée, pour être "l'autre", le rebelle, celui qui casse le rythme. Quinze ans plus tard, il est resté accro au tabac, tandis qu'elle a fait de ses poumons un instrument de précision.

Il lui tend le paquet, une sorte de relique de leur adolescence commune.

— Tu te souviens de l'odeur du gymnase ? On essayait d'avoir l'air grands. On en prend une ? Pour célébrer la vue ?

Elle regarde le paquet avec une incompréhension totale, presque clinique.

— Je ne fume pas. Je n’ai jamais fumé. Ça réduit la saturation en oxygène de 15 %. On est à 4’500 mètres, c’est du suicide logistique.

Il écrase sa cigarette contre une pierre, honteux.

— Je pensais que… pour le côté "vieux amis".

— On n'est pas là pour être vieux, on est là pour passer le col, coupe-t-elle en réajustant ses lunettes de glacier. Le voile nuageux arrive par l'ouest. Si on ne bouge pas maintenant, on finit l'étape dans le brouillard.

Tant pis

La pente s'est redressée. Le sentier n'est plus qu'une saignée de cailloux instables qui fuient sous les semelles. Il marche un pas derrière elle, calant sa respiration sur le balancement de ses hanches. Il observe la sangle de son sac à elle, qui marque son épaule à travers le tissu de sa veste. Cette marque le torture. Il veut la prendre sur lui. Il veut devenir son bouclier physique.

— Laisse-moi prendre ton sac sur ce tronçon, lance-t-il, la voix hachée par l'effort. J'ai encore de la réserve, j'ai fait des séries avec trente kilos tout l'hiver. Tu pourras récupérer pour le final.

Elle ne s'arrête pas. Elle ne se retourne même pas.

— Tu t’es pris pour un Sherpa ou quoi ?

Le mot tombe, sec et net comme un piolet qui percute la glace. Pour lui, le Sherpa est une figure christique, l'homme qui se sacrifie pour que l'autre atteigne la lumière. Pour elle, c'est une fonction. Un service qu'on achète ou qu'on n'achète pas. Elle n'a pas besoin de service. Elle a besoin que son partenaire de marche maintienne sa cadence sans fléchir.

— Je voulais juste être utile, bafouille-t-il.

— Sois utile en gardant ton rythme, répond-elle. Si tu prends mon sac, tu vas te brûler les jambes, tu vas désaturer, et c'est moi qui devrai t'attendre ou appeler l'hélico. Gère ta propre charge, c'est tout ce que je te demande.

Dans un passage d'éboulis instables, il trébuche sur une pierre et ses bâtons lui échappent des mains, dévalant la pente dans un fracas métallique ridicule. Il se fige et lève les yeux vers elle, espérant un signe d’empathie. Elle observe la chute des bâtons, puis son visage à lui, avec l'affliction neutre d'un chef de chantier constatant un bris de matériel, calculant déjà les minutes perdues pour aller les récupérer.

Le verdict tombe, implacable.

— Tant pis pour toi. On continue.

Ils arrivent sur une crête. Le panorama est immense, une succession de pics acérés qui percent la couche de nuages comme des ailerons de requins. C’est le moment où il devrait être brillant, où il devrait l’éblouir par sa culture, par cette profondeur qu’il a cultivée dans les livres pour combler son vide intérieur.

— Tu savais que les Iroquois appelaient ce genre de sommets "les larmes du roi" ? Il y a une légende qui dit que celui qui atteint le haut doit laisser une part de son ombre derrière lui pour être accepté par la montagne. On dirait que c’est ce qu’on fait, non ? On laisse nos ombres.

Il la regarde, espérant une faille, un début de vertige métaphysique. Elle consulte son altimètre. Elle vérifie les coordonnées GPS sur son boîtier Garmin.

— Je ne sais pas pour les Iroquois, mais on est à 4’820 mètres. Le point de rosée est en train de remonter. Dans vingt minutes, on ne verra plus à dix mètres. Range ton ombre et sors ta Gore-Tex, on va se prendre une averse de grésil.

Il obéit. Il range son ombre. Il sort la veste. Chaque fois qu'il essaie d'agrandir l'espace entre eux par les mots, elle le ramène à la géographie. Chaque fois qu'il veut porter l'eau, elle lui rappelle qu'elle a sa propre gourde et que son débit est calculé.

Il comprend, dans le sifflement du vent, que sa stratégie de "l'éclaireur" est un échec. Il n'éclaire rien. Il suit. Il est un appendice de son expédition à elle. Un bagage qui paie sa place et qui, de temps en temps, essaie de faire du café tiède.

— On est encore dans les temps ? demande-t-il, pour dire quelque chose qui entre dans son monde.

— On a sept minutes de retard sur l'horaire estimé, dit-elle en repartant d'un pas sec. On les rattrapera dans la descente.

Il ajuste son sac. Ses vingt-cinq kilos de sable imaginaire lui semblent soudain beaucoup plus lourds. Il ne porte pas seulement son matériel. Il porte l'humiliation silencieuse de celui qui a tout faux, même quand il fait tout bien.

L’archiviste et l’automate

À cinq mille mètres, l’hypoxie commence à grignoter les bords de la conscience. Le cerveau, affamé d’oxygène, simplifie tout : la survie devient une suite de calculs binaires. Inspirer, expirer. Poser le pied gauche, stabiliser le droit. Éviter la pierre instable, ignorer la brûlure du diaphragme.

Dans ce dépouillement, il devient une archive vivante. Puisqu’il n’y a plus de place pour la conversation, il se replie dans sa propre bibliothèque. Il possède des gigaoctets de souvenirs d’elle, des fichiers méticuleusement classés, indexés, protégés. Il se souvient de la marque de son premier sac de sport (un Adidas bleu délavé), de la façon dont elle raturait ses erreurs en mathématiques, de l'inflexion de sa voix quand elle avait froid.

Il est devenu le gardien d'un temple dont elle ignore l'existence. Il porte son passé à elle en plus de son propre sac de sable.

Elle, elle marche comme un automate de précision. Elle n'a pas besoin de souvenirs pour avancer. Elle a besoin de sa montre-pulsimètre et de sa réserve de barres énergétiques au goût de carton. Le silence n'est pas pour elle un espace de réflexion, c'est une économie de moyens. Chaque mot prononcé est un litre d'oxygène gaspillé. Elle ne se demande pas ce qu'il pense. Elle se demande si son rythme cardiaque va rester dans la zone 3 jusqu'au prochain campement.

Les fantômes de la Quatrième B

Le soir, sous la tente, le bruit du vent contre la toile en nylon ressemble à celui des feuilles mortes que l'on balaye dans une cour d'école. C’est ce frottement qui le ramène quinze ans en arrière.

Il faisait une chaleur lourde de fin d'année scolaire. Ils étaient assis face à face, entourés de piles de manuels d'histoire-géo. Il ne révisait rien. Il l'observait. Il regardait la sueur perler à la racine de ses cheveux, le mouvement de sa main qui soulignait des dates de traités de paix oubliés.

Soudain, elle avait levé les yeux. Elle l'avait fixé pendant trois secondes. Trois secondes d'éternité pour lui. Il y avait lu une détresse muette, un appel à l'aide, un "emmène-moi ailleurs". Il avait cru que la partition venait de lui être donnée. Il s'était dit : "C’est maintenant. On signe le pacte. Je serai l'eau, je serai l'espace".

En réalité, elle venait de vérifier l'heure sur la grosse horloge murale juste derrière sa tête à lui. Elle avait calculé qu'il lui restait exactement douze minutes avant son entraînement de handball. Ces trois secondes n'étaient pas un pacte. C'était un décompte.

Pour le bal de fin d’année, il avait loué un costume gris anthracite, un peu trop large aux épaules, qui lui donnait l'air d'un enfant déguisé en notaire. Il avait passé la soirée à proximité du buffet, une main sur son verre de punch tiède, l'autre crispée sur un petit papier où il avait écrit trois phrases définitives.

Il l'avait vue arriver. Elle ne portait pas de robe à paillettes comme les autres. Elle portait un pantalon noir et un chemisier blanc, simple, chirurgicale. Elle traversait la piste de danse sans se soucier des rythmes, saluant les gens avec une politesse polie mais distante.

Il s'était approché, le cœur battant dans ses tempes comme un tambour de guerre.

— Si tu pars l'année prochaine pour tes études, j'irai aussi. N'importe où. Je trouverai une place. Elle l'avait regardé avec cette curiosité un peu amusée qu'on réserve aux objets insolites.

— C’est gentil, avait-elle répondu. Mais tu devrais choisir ta fac pour ton propre projet, non ? On ne va pas au même endroit, c’est tout.

Elle n’avait pas compris que son projet à lui, c’était elle. Il avait pris ce "c'est tout" pour une épreuve à surmonter, un défi à sa loyauté. Il n'avait pas réalisé que c'était un constat final.

Retour au présent. À 5’200 mètres, dans l'obscurité de la tente, il l'entend se retourner dans son sac de couchage. Le bruit synthétique du tissu est le seul dialogue qui reste.

Il réalise que, depuis quinze ans, il essaie de traduire un texte qui est écrit dans une langue morte. Il a passé sa vie à chercher la "partition", à "stratéger à tout va", sans comprendre que pour elle, la musique n'a jamais commencé. Elle n'est pas méchante. Elle n'est pas indifférente. Elle est juste ailleurs, sur une autre fréquence, là où l'acier ne mélange pas les sangs mais sert simplement à fabriquer des mousquetons.

— Tu dors ? chuchote-t-il.

— Je récupère, répond-elle d'une voix neutre, sans ouvrir les yeux. On attaque le sommet à trois heures. Économise ton souffle.

Il se tait. Il regarde le plafond de la tente. Il se rend compte que l'envie qui ronge ne le ronge plus. Elle l'a déjà dévoré tout entier. Il n'est plus qu'une enveloppe de muscles et de souvenirs, un éclaireur perdu dans sa propre nuit.

La verticale du silence

À trois heures du matin, le monde se résume au faisceau de la lampe frontale. Un cercle de lumière blanche qui balaie la glace vive, le schiste noir et les talons de ses chaussures. Le froid n'est plus une sensation, c'est une présence solide qui s'insinue sous la membrane Gore-Tex, fige la condensation sur le visage et transforme chaque inspiration en une brûlure sèche.

Il avance comme un automate. Ses deux ans d'entraînement, les sacs de sable dans la cage d'escalier, les nuits à étudier les cartes, tout converge vers cet entonnoir de souffrance. Il a mal partout, mais cette douleur est son offrande. Il se répète une phrase en boucle: _"Je giflerai la nuit pour que vienne le jour."- Elle vient d’où cette phrase ? Peu importe. Il a l'impression que s'il s'arrête de marcher, le soleil ne se lèvera pas.

Il surveille le moindre vacillement dans sa démarche. Il attend la défaillance, le moment où elle s'appuiera contre un rocher, le souffle court, pour pouvoir enfin dire : "Pose-toi, je m'occupe de tout."

Mais elle ne vacille pas.

C’est une machine de guerre biologique. Elle pose ses crampons avec une précision millimétrique sur les zones de glace stable. Elle ne regarde pas le ciel, elle regarde l'angle de sa cheville. Pour elle, cette ascension est une équation de physique : une masse à déplacer sur un dénivelé donné avec une réserve d'oxygène décroissante. Elle n'est pas dans le sacré. Elle est dans la gestion de stock.

Le passage de la moraine finale est un calvaire de pierres croulantes. Il glisse, se rattrape de justesse avec son piolet, le cœur cognant dans sa gorge.

— Ça va ! lui lance-t-il, rassurant. Espérant un peu d’inquiétude de sa part.

— Gère tes appuis, répond-elle sans se retourner. Tu es trop en arrière sur tes talons. On perd de l'énergie.

Il se tait. Il s'applique. Il essaie d'être l'éclaireur qu'il a rêvé d'être, mais il ne fait que suivre une trace déjà tracée. Il est le témoin inutile d'une performance qui se passe de lui.

Le sommet

Ils atteignent la crête sommitale au moment où le soleil déchire l'horizon. La lumière est d'une violence absolue, elle incendie les pics de l'Annapurna et de l'Everest au loin. C'est le décor parfait. Le moment qu'il a répété mille fois dans sa chambre de banlieue, les yeux fermés, en écoutant son chanteur préféré.

Quinze ans de loyauté. Quinze ans de manœuvres, de silences, de présences calculées, de souvenirs archivés. Tout est là, compacté dans ses poumons qui brûlent. Il fait un pas vers elle. Elle a retiré son masque de protection, ses pommettes sont marquées par le gel, elle regarde l'immensité avec la satisfaction d'un ingénieur devant un pont terminé.

Il s'approche. Il veut lui dire la quatrième B. Il veut lui dire le bal du collège et le costume trop grand. Il veut lui dire que s'il est là, à bout de force, c'est parce qu'il a voulu être son roi, son indien, son sherpa. Il veut lui dire qu'il a tout faux, mais qu'il l'aime avec une folie qui mange tout.

Il ouvre la bouche. L'air est si rare qu'il a l'impression que les mots vont sortir sous forme de cristaux de glace.

— Écoute... Je voulais te dire... depuis le collège...

Elle consulte sa montre. Elle vérifie l'heure de passage. Elle ne le regarde pas. Elle regarde déjà le chemin de la descente, là où les risques d'avalanche augmentent avec le réchauffement de la neige.

— Bon, on y va ? dit-elle. On est pile dans le créneau, mais il ne faut pas traîner si on veut être au camp de base avant la nuit.

Elle redescend déjà, plantant ses bâtons avec vigueur dans la neige molle. Elle ne s'est pas retournée. Elle ne s'est pas arrêtée pour savourer. Le sommet n'était pour elle qu'une étape de transit. Et pour lui, c'est devenu une impasse.