Ravissement
Derrière les notes
J-1 - 22:46
Cela fait 364 jours, 13 heures et 14 minutes que Laëtitia est partie.
Je ne compte plus les jours, je compte la distance. La distance entre la poignée de la porte et le moment où je comprends, chaque soir, que personne ne va l’abaisser. Entre le bruit de mes clés et le silence de la chambre. Entre le son de la neige sous mes pas (quand il y en a) et l’absence de lumière de loin.
Avant, je rentrais et le froid, je le sentais moins. Avant, il y avait une lampe allumée quelque part, même quand tout allait mal. Je sais, c’est idiot, une ampoule. Mais une ampoule, c’est un témoin.
Laëtitia était mon témoin.
Depuis qu’elle a laissé ce mot - Adieu, oublie-moi - je vis comme un homme qui relit la même phrase en espérant qu’elle change.
Je ne relis pas le papier, je relis les pièces. Je relis l’évier. Je relis la plinthe. Je relis le lit défait et je le refais, comme si ça pouvait effacer une décision. Parfois, je me surprends à briquer la maison encore, comme si j’attendais qu’elle rentre, comme si la poussière était un affront personnel. J’ai compris trop tard : ce n’était pas une question de poussière. C’était une question d’air. Elle n’en avait plus ici.
Et moi je suis resté à respirer pour deux.
On croit que le temps apaise. Le temps ne fait que creuser. Le temps ne fait que donner de la place aux choses pour devenir des habitudes. La douleur aussi sait devenir une habitude. C’est même son talent principal.
Au début, j’ai pris des notes pour ne pas oublier. Puis j’ai pris des notes pour ne pas sombrer. Puis j’ai pris des notes parce que, sans notes, j’avais l’impression de disparaître. Comme si je devenais transparent dans ma propre vie.
Transparence : c’est un mot qui ressemble à un défaut de vitre. Et je vis derrière une vitre.
J’ai travaillé comme j’ai pu. J’ai fait semblant. J’ai ri aux mauvais moments et je n’ai pas ri aux bons. J’ai dit “ça va”, comme on dit “je reviens” en quittant une pièce dont on sait que l’on n’y reviendra pas.
Je me suis interdit de sortir les premiers jours. Peur de manquer son retour. Peur qu’elle revienne et que je ne sois pas là, comme si c’était elle, la régulière, et moi l’inconstant. Alors j’ai attendu. J’ai guetté. Et, à force de guetter, j’ai commencé à voir des choses. Un bruit de pas dans l’escalier devenait un signe. Un rire dans la rue devenait son rire. Une ombre sur le mur devenait une promesse.
On finit par confondre espérance et hallucination.
Je ne suis pas bien malin, on me l’a répété, oui. Je suis plutôt le genre d’homme qui préfère rêver. Sauf que le rêve, quand il manque de vraie vie, finit par se nourrir de ce qu’il trouve : des miettes, des reflets, des silhouettes.
Je n’ai pas d’alcool dans la bouche, je n’ai pas de fumée sur les doigts, je n’ai pas de bagarre au coin de l’œil. J’ai autre chose, j’ai une fatigue lisse, une fatigue propre, une fatigue qui n’intéresse personne parce qu’elle ne fait pas de bruit. C’est une fatigue de fond, comme une mer sans vagues. Ça a l’air calme et ça noie.
Ce soir, je me suis dit : demain, ça fera un an.
Un an, ça se marque. On met une bougie. On coupe un gâteau. On appelle quelqu’un. On se raconte une histoire qui commence par “tu te souviens ?”.
Je n’ai personne à appeler.
Alors demain, je vais sortir.
Je ne sais pas où aller. Une rue suffit. Une rue banale.
Il faut que je voie des gens, parce que j’ai oublié comment on est un homme parmi les hommes. Il faut que je me rappelle qu’il existe des corps qui vont quelque part, des visages qui n’attendent pas, des vies qui ne se tiennent pas en équilibre sur un mot laissé sur une table.
Je vais sortir pour ne pas mourir de l’intérieur.
Je vais sortir, c’est tout.
J0 - 14:17
C’était un jour bizarre.
Pas bizarre comme un accident, bizarre comme une parenthèse. Un jour sans soleil et sans vent. Il faisait doux. Juste doux. Cette douceur-là m’a presque insulté. Comme si l’air n’avait pas été prévenu.
Je marche. Je ne marche pas bien. Je marche comme un homme qui n’a pas marché depuis longtemps, comme un homme qui surveille la possibilité d’une chute à chaque pas.
Je l’ai vue. Dans une rue banale.
Une fille pas mal. Non. C’est trop simple. Il y a des mots qu’on apprend et qu’on ressort parce qu’ils font gagner du temps. “Pas mal”, c’est un gain de temps. C’est une formule pour ne pas avouer le choc.
Elle était là, et ce n’était pas de l’esthétique. C’était une présence. Elle passait, voilà. Elle avait une façon de tenir sa journée comme si elle lui appartenait. Elle avait cette assurance inaccessible qu’ont ceux qui n’ont pas à se convaincre qu’ils ont le droit d’être là.
On a croisé nos pas. Et nos regards.
Je ne sais même pas pourquoi elle a levé les yeux. Peut-être qu’elle ne l’a pas fait. Peut-être que j’ai inventé. Mais sur l’instant, j’ai juré que c’était réel. J’ai juré qu’elle me voyait. Une seconde. Une seconde entière, et je me suis senti… je me suis senti sorti de moi. Comme si quelqu’un venait d’ouvrir une fenêtre dans une pièce où je suffoquais depuis un an.
Elle sentait quelque chose. Un parfum si doux, saisi juste avant qu’elle disparaisse. Une odeur propre, pas criarde, pas de démonstration. L’odeur de quelqu’un qui n’attend pas l’approbation.
Je me suis retourné.
Je me suis retourné comme dans la chanson, comme dans les films, comme dans les vies des autres. Je me suis retourné pour voir où elle allait, comme si savoir la direction pouvait me donner une carte. Je me suis dit : Je suis sûr qu’elle savait. J’ai pensé : Comment lui dire “Attends” sans qu’elle me prenne pour un fou ?
Je ne lui ai rien dit.
Je n’ai pas bougé.
Je suis resté planté là, au milieu d’une rue banale, avec ce vieux réflexe idiot : croire que l’univers fait exprès, enfin, pour moi.
Je suis rentré chez moi après, avec une légèreté qui n’était pas de la joie, plutôt une anesthésie. Je me suis surpris à siffloter une mélodie qui n’existait pas. Je me suis surpris à sourire au vide.
Et puis, en poussant la porte, j’ai revu la même pièce, le même lit, la même absence.
La douceur s’est évaporée.
La seconde est devenue un poison.
Je me suis assis et je me suis dit : d’accord. D’accord, j’ai vu une fille. Et alors ? Et c’est tout.
Sauf que ce n’était pas tout. Ce n’était pas “c’est tout”.
J+3 - 18:52
J’ai tenté de me persuader que ça allait passer.
Qu’on croise des gens, qu’on les regarde, qu’on les oublie. Que les jambes, les genoux, la taille et le sourire ne sont pas des événements. Que ce jour bizarre n’était qu’un jour.
J’ai échoué.
La première nuit, j’ai repassé la scène dix fois, cent fois. La seconde nuit, j’ai commencé à corriger les détails. La troisième, je l’ai améliorée. Je lui ai donné un sens.
Je crois que c’est ça, le danger : pas ce qu’on voit, mais ce qu’on fait de ce qu’on a vu.
Je n’ai rien à quoi m’accrocher depuis Laëtitia. Pas un futur, pas un plan, pas même une routine qui tienne debout. Alors je me suis accroché à une seconde.
On s’accroche à ce qu’on peut.
Je me suis dit : je vais retourner dans la même rue. Juste pour vérifier que ce n’était pas un mirage. Un hasard ne se reproduit pas. Une vérité, oui.
J’ai choisi l’heure. J’ai choisi la douceur. J’ai choisi la banalité.
J’ai choisi, comme si je maîtrisais quelque chose.
Je ne l’ai pas vue.
J’ai fait deux allers-retours. J’ai fait comme si je cherchais une boulangerie, un arrêt de bus, une vitrine. J’ai fait semblant d’être un homme normal.
Je n’ai pas vu sa silhouette.
Et j’ai eu cette sensation idiote de manque, comme si j’avais droit à un rappel. Comme si l’univers m’avait promis une suite.
Le soir, j’ai noté : “Elle n’était pas là.”
J’ai écrit “elle” comme on écrit “toi”.
J+12 - 16:08
Je l’ai retrouvée au café.
Ou plutôt : je l’ai reconnue. Parce que je l’avais emportée avec moi, depuis la rue, dans ma tête. Je l’avais portée comme on porte une écharde. Alors forcément, dès que je l’ai revue, j’ai su.
Elle était seule à sa table et son café refroidissait. Quatre mètres infranchissables. Un bar. Un après-midi. Et moi, derrière ces quatre mètres, comme derrière une frontière officielle, les mains dans les poches, l’air de quelqu’un qui attend.
Je me suis assis. Pas trop près. À une distance acceptable. À une distance qui me permettait de prétendre que je ne faisais rien.
Elle écrivait. Ou elle lisait. Ou elle faisait semblant. Peu importe : elle était dans son monde au beau milieu du monde.
Je l’ai regardée comme on lit un texte qu’on croit déchiffrer. Et j’ai commencé à faire ce que je sais faire le mieux quand je suis désespéré : interpréter.
Tout était dit, me suis-je répété, et je sentais à quel point cette phrase est dangereuse. Elle donne l’impression d’être un savoir. Elle autorise tout. Elle transforme une posture, un geste, un silence, en aveu.
Je la voyais tourner les pages et je croyais y apprendre bien davantage. Je voyais une moue et j’y mettais un monde. Je voyais un doigt dans les cheveux et j’y lisais une invitation.
À un moment, sa main a cherché quelque chose. Une cigarette, peut-être, ou juste un stylo. J’ai eu un frisson. Je me suis dit : C’est comme une confession, que tu me ferais à ton insu.
Je me dégoûtais un peu, en pensant ça.
Je ne suis pas un voleur, je ne suis pas un voyou. Je ne suis même pas un homme à qui on ferait attention. Et pourtant, là, assis dans un café, je m’autorisais une intimité qui n’existait pas.
Je me suis surpris à aimer ça.
J’ai eu honte.
Je suis parti trop tard, avec cette sensation d’avoir volé quelque chose qui ne se vole pas : une image.
Dehors, l’air m’a semblé brutal. Et j’ai compris que j’allais y retourner.
Parce qu’une fois qu’on a touché cette espèce de chaleur artificielle, on a du mal à revenir au froid réel.
J+19 - 05:31
Je ne savais pas qu’elle prenait le train.
Je l’ai appris par hasard. Un hasard qui ressemble à un rendez-vous. Un hasard que je me suis fabriqué sans me l’avouer.
Je rentrais tard. La ville avait cette odeur de fin de nuit, de métal humide, de jour qui hésite. La lumière me faisait peur. Pas peur comme un enfant, peur comme un coupable.
Et puis, sur le quai, à 5 h 40, elle était là.
Je l’ai reconnue à une distance qui m’a fait mal. Comme si mon corps avait appris sa forme. Elle avançait, droite, sûre. Elle allait prendre son train et moi je rentrais. Elle commençait sa journée toujours à l’heure. Et moi, je commençais seulement à redevenir un homme présentable, à l’envers des autres.
J’ai pensé : voilà, c’est ça. Sa place dans le monde est logique. La mienne est une erreur.
Je l’ai regardée sans cligner, comme si regarder pouvait me laver. Elle était belle comme les filles du jour, comme celles qui n’ont rien à cacher. Et moi… moi je me sentais misérable, sali des fumées de mes nuits. Même sans fumées, même sans vices spectaculaires. Sali de ma propre honte.
Je me suis placé à un endroit précis. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour être dans son champ de vision. Peut-être pour sentir son passage. Peut-être pour me convaincre que, si elle tournait la tête, elle me verrait.
Elle ne l’a pas fait.
Quand le train est arrivé, elle a monté les marches sans hésiter. Un geste simple, un geste qui dit : j’ai un endroit où aller. J’ai un calendrier. J’ai une raison. J’ai un matin.
Je suis resté sur le quai, avec une colère muette. Une colère contre elle, bien sûr, parce que la colère choisit toujours le mauvais endroit. Et une colère contre moi, parce que je ne savais pas où la mettre.
Je l’ai suivie du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Et j’ai noté l’heure.
J’ai noté l’heure comme on note une prière.
J+27 - 05:40
Je suis revenu.
Je me suis dit : juste pour vérifier. Juste pour voir si c’était bien elle. Juste pour être sûr que ce n’était pas un rêve. Juste pour me prouver que je ne suis pas en train de devenir fou.
Je suis revenu, et elle était là.
Alors je suis revenu le lendemain.
Et le surlendemain.
Très vite, ça a cessé d’être une question. C’est devenu une structure. Une poutre dans ma semaine. Un point fixe.
Je ne me suis pas dit : je la surveille. Je me suis dit : je la croise.
Je la croise tous les matins. Ça sonne presque innocent, dit comme ça. Comme une chance, une routine partagée. Comme un bout de communauté. Deux inconnus qui habitent la même ville.
Sauf que je n’étais plus un inconnu au sens où on l’entend. Je savais son heure. Je savais sa façon de se tenir. Je savais ses manteaux. J’ai appris ses variations. J’ai appris sa météo. J’ai appris ses retards rares. J’ai appris le jour où elle a changé de sac, comme on apprend une nouvelle dans une famille.
Je me suis surpris à deviner des enfants coiffés. Un homme. L’odeur du café. Une vie qu’on imagine avant de plonger. Une vie que je n’aurai jamais.
Je me suis mis à maudire les week-ends, quand les autres me l’ont volée. Une phrase grotesque, mais qui sonnait juste dans ma tête : volée. Comme si quelqu’un m’enlevait ce que je ne possédais pas.
Je me suis mis à vivre contre le calendrier.
Le lundi matin, je respirais.
Le vendredi, j’étouffais.
Je me suis aperçu que mon corps attendait 5 h 40 comme un chien attend le bruit de la clé.
J+43 - 20:11
Je l’ai vue avec une robe, un matin.
Rien d’extraordinaire. Une robe simple. Une robe de vie. Une robe qui disait : je suis à l’aise dans mon existence.
Et, toute la journée, la robe est restée dans ma tête.
Le soir, je suis entré dans une boutique. Je n’y connais rien. Je ne savais même pas comment regarder un tissu sans avoir l’air ridicule. J’ai dit n’importe quoi. J’ai fait ce que font les hommes qui veulent masquer leur manque : j’ai parlé comme si j’avais des raisons.
Je l’ai achetée.
La même.
Je l’ai ramenée chez moi, dans un sac trop grand. Et je l’ai suspendue dans l’armoire que j’ai commencée à appeler son armoire.
Je sais ce que tu penses, si tu lis ça : “son armoire ?”
Oui.
J’ai libéré une partie de mon dressing. J’y ai mis des cintres. J’ai rangé des espaces vides comme on prépare une chambre pour un enfant à venir. J’ai passé un chiffon sur les étagères. Je me suis appliqué. J’ai fait ça proprement.
Je lui ai fabriqué un endroit dans notre maison.
Et dans cet endroit, la robe a pris une valeur qui n’était pas la sienne. Elle est devenue une preuve. Une preuve de mon attention. Une preuve de mon amour. Une preuve de ce que j’appelais déjà, sans le dire, notre histoire.
Je n’ai pas dormi. J’ai imaginé son corps dedans. J’ai imaginé qu’elle la retrouverait, un jour, dans son dressing. J’ai imaginé sa surprise, sa reconnaissance, son sourire au coin des lèvres. Ce léger sourire que je connaissais à peine et que je m’autorisais déjà.
J+51 - 06:03
Elle n’avait pas de bonnet.
Il faisait froid. Pas un froid de neige, mais ce froid de quai, ce froid qui remonte par le ciment. 5 degrés sur le thermomètre, -12 ressentis dans mon cœur. Elle avait les cheveux libres, fous un peu, comme si elle s’en fichait. Comme si le froid n’avait pas d’emprise sur elle. J’ai eu une irritation immédiate : comment peut-on être aussi inconsciente, aussi légère ?
Et la seconde d’après, ça s’est transformé en inquiétude. Une inquiétude tendre, presque sincère. Une inquiétude qui me donnait l’impression d’être bon.
J’avais peur que tu prennes froid.
Voilà la phrase qui m’est venue. Une phrase de compagnon. Une phrase de mari. Une phrase d’homme qui veille.
Alors le jour même, je t’ai acheté un bonnet.
Bleu céruléen.
Pourquoi céruléen ? Je ne sais pas. Parce que j’ai décidé que tu aimais ça. Parce que ce bleu-là ressemblait au matin, à l’heure où je te voyais. Parce que je voulais une couleur qui n’existait pas chez moi depuis Laëtitia.
Avec les gants.
Et l’écharpe assortie.
Je me suis retrouvé avec un ensemble complet, comme on offre à un enfant qui part en colonie. Et je l’ai rangé dans ton tiroir. J’ai plié le tissu avec une infinie délicatesse.
J’ai commencé à collectionner des objets. Autant de preuves d’existence.
Je me suis dit : c’est attentionné. C’est bien. C’est beau. C’est de l’amour.
J+66 - 05:40
Il y a un moment où l’on cesse de se mentir et où, paradoxalement, on s’enfonce davantage.
Je ne faisais plus semblant d’être là par hasard.
Je me levais pour ça.
Je calais mes nuits pour ça.
Je m’arrangeais pour que mes retours soient à la bonne heure. Je me racontais que c’était une contrainte de travail, une hygiène, une discipline. Alors que c’était une chaîne.
Chaque matin, je me plaçais à peu près au même endroit. Toujours le même angle. Toujours la même distance. Quatre mètres, parfois. Quatre mètres infranchissables, mais que je franchissais avec les yeux.
Et je l’observais.
Le pire, c’est que je finissais par croire que je la protégeais. Comme si, parce que je la regardais, il ne pouvait rien lui arriver. Comme si mon regard était un rempart.
Je me suis mis à remarquer des détails inutiles. Une boucle d’oreille manquante. Une tache sur un manteau. Une fatigue sur son visage. Une contrariété minuscule. Et, de ces détails, j’ai fait des chapitres.
Je pensais : “elle est inquiète aujourd’hui”. Je pensais : “elle a mal dormi”. Je pensais : “quelqu’un l’a blessée”. Je pensais : “si j’étais là…”
Mais jétais là.
J’étais là, justement.
Et elle ne le savait pas.
Elle ne savait rien.
Et c’est ça qui me rendait puissant dans ma tête : exister sans être vu, c’est être partout.
Je devenais un fantôme volontaire.
J+90 - 17:22
Je l’ai revue au café.
Je ne sais même plus si c’était le même café. J’ai fini par confondre les lieux.
Elle était là, son café refroidissait encore, et elle écrivait. J’ai pensé : elle écrit à quelqu’un. Elle a quelqu’un.
J’ai eu une jalousie animale.
Et j’ai eu une idée, aussitôt, comme une compensation : moi aussi, je peux écrire.
Alors j’ai commencé à écrire pour elle, dans mon journal.
Pas des lettres qu’elle recevrait. Des lettres que je rangerais dans la même armoire que ses robes.
Je décrivais sa journée. Je décrivais son train. Je décrivais ce qu’elle cachait. Je décrivais ses aveux sans qu’elle ait parlé. Je m’inventais le langage de sa bouche, le témoignage de ses yeux.
Je me suis surpris à écrire : “Muette étrangère, silencieuse bavarde”.
Je me suis pris pour un poète.
Je me suis pris pour quelqu’un qui a le droit.
J+134 - 05:40
Elle ne me voit pas.
Je le note comme on note un verdict. Une injustice.
Je comprends le mécanisme : plus je m’approche, et plus je me sens maladroit. Plus je déteste mon corps et ma voix. C’est une vieille histoire. Laëtitia me voyait. Laëtitia, elle, au moins, me voyait. Elle savait mes angles morts, mes fragilités, mon côté malhabile. Elle savait et elle restait. Elle restait et, rien que ça, ça me rendait supportable.
Elle, cette fille du matin, ne sait rien. Et pourtant, son ignorance m’humilie.
Parce que, dans ma tête, je suis déjà quelqu’un pour elle.
Dans ma tête, je suis déjà un compagnon discret, un homme qui veille. Dans ma tête, je suis déjà celui qui a acheté le bonnet, les gants, l’écharpe. Je suis déjà celui qui a compris, avant les autres, qu’elle allait avoir froid. Je suis déjà celui qui sait lire tout ce qu’elle veut cacher.
Et elle passe comme un éclat.
Et moi je suis un mur.
Je la regarde, et elle traverse mon regard sans s’y arrêter.
C’est insupportable.
Je commence à penser des choses que je n’aime pas penser. Des phrases qui sentent mauvais. Des phrases qui ressemblent à des reproches adressés à une personne qui ne m’a rien promis.
Je me dis : “tu fais exprès”. Je me dis : “tu sais”. Je me dis : “tu vois tout le monde sauf moi”.
Puis je me reprends, je me traite de fou, je me dis : elle ne te doit rien.
Mais la phrase revient, obstinée : Elle ne me voit pas.
J+160 - 05:40
J’ai décidé de lui dire bonjour. Décider, c’est un grand mot. C’est plutôt une nécessité qui m’est tombée dessus. Il y a des jours où la frustration gonfle comme une eau sale et où il faut ouvrir le robinet pour purger la douleur.
Je me suis dit : un bonjour, c’est rien. Un bonjour, c’est civil. Un bonjour, c’est une main tendue. Un bonjour, ça ne peut pas être mal.
Je me suis placé plus près que d’habitude. Pas collé. Juste assez pour que ma voix puisse l’atteindre sans que je hurle. Juste assez pour qu’elle m’entende sans qu’elle puisse prétendre ne pas m’avoir entendu.
Elle a avancé.
J’ai senti mon cœur dans ma gorge, comme un animal pris au piège.
J’ai dit, simplement : “Bonjour”.
Le mot est sorti bizarrement. Trop sec. Trop faible. Comme un vieux billet froissé.
Elle s’est arrêtée.
Elle a levé les yeux.
Et j’ai compris tout de suite.
Ce regard-là n’était pas celui de quelqu’un qui reconnaît.
C’était un regard interloqué. Un regard qui cherche un contexte et n’en trouve pas. Un regard qui dit : pardon ?
Une seconde de trop.
Puis, poliment, par automatisme, elle a répondu quelque chose - un bonjour peut-être, ou un sourire confus - je ne sais plus. Je sais seulement ce que j’ai entendu dans mon corps : le bruit net d’une vitre qui se fissure.
Elle ne me connaissait pas.
Elle ne m’avait jamais connu.
Je n’étais pas celui du matin dans sa tête.
J’étais juste… un homme.
Un homme qu’elle ne situe pas.
Un homme qui surgit.
Un homme dont elle se demandera, peut-être, s’il est dangereux.
Je l’ai vu, ce micro-recul. Je l’ai vu, ce changement imperceptible dans son épaule. Je l’ai vu, ce on se ferme.
Et ça m’a brûlé.
Je suis resté planté là, sur le quai, le mot bonjour dans la bouche comme un aveu raté.
Elle est montée dans son train, et j’ai eu, pour la première fois, une pensée qui m’a fait vraiment peur :
Je vais lui montrer.
Montrer quoi ? Je ne savais pas. Mais la phrase était là.
Je vais lui montrer que j’existe.
J+171 - 13:06
Je suis entré dans une boutique de robes.
Je ne sais pas comment on appelle ça, ces endroits où l’on enferme des tissus blancs derrière des miroirs. Ça sent l’espoir et l’argent. Ça sent aussi le mensonge social : tout doit être beau, tout doit être évident.
La vendeuse m’a regardé comme on regarde un homme qui s’est trompé de porte. J’ai dû avoir l’air d’un type venu pour une blague, ou pour un cadeau maladroit.
J’ai dit : “C’est pour un mariage”.
Ça, au moins, c’était vrai.
J’ai ajouté : “C’est moi qui l’achète”.
La vendeuse a eu ce micro-sourire professionnel, celui qu’on met pour que l’étrangeté ne contamine pas la pièce.
Elle a posé des questions. J’ai répondu. J’ai répondu trop. J’ai parlé comme si j’avais besoin d’être cru. J’ai expliqué en détails pourquoi c’était moi, parce que je ne supportais pas l’idée qu’elle pense à une histoire simple.
Je voulais une histoire particulière.
Je voulais une histoire qui justifie mon monde.
Je me suis entendu dire : Elle est discrète. Elle n’aime pas trop… enfin… les choses trop voyantes.
Je me suis entendu dire : Je veux quelque chose de… transparent.
Transparent : le mot m’a fait rire intérieurement. Un rire sans joie. Un rire de mauvais présage.
La vendeuse a sorti des modèles. Elle a parlé de tailles, de coupes. Elle m’a demandé des mensurations que je n’avais pas. J’ai improvisé. J’ai improvisé comme un imposteur.
Je n’avais pas l’impression d’acheter une robe.
J’avais l’impression d’acheter un destin.
À un moment, elle a dit : “Vous êtes sûr ?”
Elle ne posait pas la question de la taille. Elle posait la question du monde.
J’ai répondu : “Oui”.
J’ai payé.
Et en sortant, avec cette housse blanche comme un corps, j’ai senti que je venais de franchir une ligne.
Je ne savais plus laquelle, exactement. Mais je savais que je l’avais passée.
J+178 - 23:54
Je lui ai préparé une place.
La robe est suspendue dans son armoire. À côté, j’ai mis la robe du matin, le bonnet bleu céruléen, les gants, l’écharpe. J’ai acheté des chaussures, aussi. J’ai choisi une pointure en me basant sur une observation ridicule. J’ai tenté de me rappeler la forme de son pied, comme si c’était possible.
J’ai acheté un peigne.
Un peigne, c’est intime. Ça m’a fait frissonner.
J’ai acheté du parfum. J’ai essayé de retrouver son parfum si doux. Je n’y suis pas arrivé. Aucun flacon ne sent ce que sent une seconde réelle. Alors j’ai choisi au hasard, et je me suis convaincu que c’était toi.
Je dis “toi” maintenant. Je l’écris parfois dans le journal, sans mettre de prénom. Comme si, sans prénom, je ne risquais pas de me tromper. Comme si l’absence de prénom rendait la chose plus vraie.
J’ai dressé une table pour deux. Pas tous les jours. Juste certains soirs, pour m’habituer à l’idée. Deux assiettes. Deux verres. Et un silence.
Je me suis surpris à parler à voix basse. Pas des conversations entières. Des fragments. Des phrases de quotidien : Tu veux de l’eau ? Je vais ouvrir la fenêtre. Tu as froid ?
Je parlais au vide.
Je parlais pour que le vide ait l’air d’un choix, pas d’une condamnation.
Je me suis dit : Laëtitia n’est pas partie. Laëtitia s’est transformée.
Je me suis dit : elle revient sous une autre forme.
Je me suis dit : c’est logique.
On devient très logique quand on se perd.
J+203 - 05:40
Je la regarde, et elle efface tout.
Devant un ciel, c’est elle qu’on voit.
Je pourrais écrire ça comme une admiration. Ce serait presque romantique. Ce serait presque acceptable.
Mais la vérité, c’est que je la regarde comme un homme qui réclame.
Je la regarde avec une attente qui me fait honte et qui, pourtant, me donne une énergie étrange. Une énergie noire.
Quand elle passe, je sens les autres exister. Je sens les autres hommes la voir, la remarquer, peut-être. Je les déteste. Je les déteste sans raison, parce qu’ils ont le droit d’être là, eux. Ils ont l’air d’appartenir au décor. Moi, je suis un intrus.
Je me suis mis à inventer un rival.
Il a de l’allure, des gestes délicats. Il vit dans ce monde-là, léger. Je lui ai donné un visage flou, une écharpe, une montre. Je l’ai haï. Je l’ai imaginé la prendre par la taille, lui parler, la faire rire.
Je me suis dit : elle mérite un roi. Et moi, je ne suis pas roi.
Cette phrase m’a détruit, parce qu’elle sonnait comme une fatalité.
Et les fatalités, on finit par leur faire la guerre.
Je me suis mis à penser : on peut changer tellement de choses si l’on veut, si l’on combat. Alors pourquoi pas ça ?
Pourquoi pas ce pas ?
Pourquoi pas franchir la frontière, malgré des milliers de soldats ?
Les nôtres, je le sais, on ne les franchit pas.
Mais je me suis surpris à avoir envie de les franchir quand même.
Envie : voilà le mot.
Je suis né coupable. Coupable d’envies.
J+232 - 19:37
Je rêve de sa peur.
Je l’écris, et j’ai la nausée.
Je ne rêve pas de lui faire peur comme un sadique. Je rêve de sa peur comme d’un signe. Comme d’une preuve que je suis réel. Comme d’une réaction. Parce que son indifférence est une glace et que je veux la fissurer.
Je sais que cette pensée est monstrueuse. Je le sais comme on sait une vérité mathématique. Et pourtant, elle revient, comme un refrain.
Je me suis surpris à relire des mots : Tout mais pas l’indifférence.
Je me suis dit : voilà, c’est ça. Je prends les larmes et les doutes, je prends la douleur, je prends la peur, d’accord, mais pas ce monde où les jours se ressemblent, sans saveur et sans couleur.
Je me suis donné une noblesse.
Je me suis donné un serment.
Je me suis dit : je risque tout pour le miel d’une présence. Pour le souffle d’un murmure.
Je me suis raconté que je cherchais la vie.
Alors que je cherchais une prise.
J+250 - 05:40
Depuis le bonjour, elle a changé.
Ou c’est moi qui ai changé, et je projette. Mais j’ai l’impression qu’elle a modifié son trajet d’un demi-pas. Qu’elle s’arrange pour ne pas passer trop près. Qu’elle regarde ailleurs plus vite.
Je ne supporte pas.
Je me dis : tu l’as contaminée. Tu as posé ta main sur son monde, et elle a reculé.
Je me sens humilié, comme si j’avais été refusé par une personne qui m’avait promis quelque chose. Je sais que c’est absurde, mais l’absurde, chez moi, sait devenir une religion.
Je rentre, et je regarde son armoire.
Je regarde la robe de mariage.
Je me dis : tu ne peux pas reculer maintenant.
Je me dis : tu as déjà trop investi pour renoncer.
Je me dis : un jour, elle comprendra.
Je me dis : un jour, elle dira merci.
Je me dis : un jour, elle s’excusera de ne pas m’avoir vu.
Et je sais, dans un coin de mon esprit, que tout ça est délirant.
Mais ce coin de lucidité est petit. Et le reste, le reste est immense.
J+287 - 11:08
Je suis retourné à la boutique, sans raison officielle.
Je voulais… je ne sais pas. Je voulais être vu en tant qu’homme qui prépare un mariage. Je voulais la validation d’un regard professionnel. Je voulais qu’on me confirme que je suis dans une histoire normale.
La vendeuse m’a reconnu. Ou elle a fait semblant. Elle m’a demandé : “Alors ?”
J’ai répondu : “Ça avance”.
J’ai parlé de préparatifs. J’ai parlé d’une date. J’ai parlé d’une salle. J’ai menti avec un aplomb qui m’a surpris. Je mentais avec des mots, oui, et je sentais que les mots me faisaient tenir debout.
Elle m’a demandé si Madame avait essayé la robe.
J’ai eu un blanc.
J’ai dit : Pas encore.
Elle a hoché la tête comme si c’était normal. Comme si les femmes, ces êtres mystérieux, n’étaient toujours pas encore prêtes.
Je me suis accroché à ce hochement de tête.
En sortant, j’ai acheté des alliances bon marché. Pour les avoir. Pour les voir dans une boîte, comme une preuve que l’irréel a une forme.
Je suis rentré et j’ai posé la boîte sur la table, entre les deux assiettes.
J’ai regardé les deux anneaux.
J’ai pensé : c’est idiot, un cercle, et pourtant ça enferme.
J+316 - 05:40
Je l’ai vue rire.
Un rire de matin, un rire d’une phrase entendue au téléphone, peut-être. Ou d’un message. Elle a levé le coin des lèvres. Ce léger sourire, encore.
Et j’ai eu une colère.
Une colère d’enfant qui voit l’autre enfant rire avec quelqu’un d’autre.
Je me suis dit : elle rit, et moi je suis là, à regarder, et je ne suis rien.
Je me suis dit : elle rit, et je meurs.
Alors j’ai fait une chose stupide : j’ai avancé d’un pas, comme si un pas pouvait changer mon statut.
Elle a senti quelque chose. Elle a tourné la tête.
Pas vers moi, pas vraiment. Vers l’idée de moi. Vers une présence.
Et dans cette seconde, j’ai senti la bascule.
Je n’ai pas dit bonjour.
Je n’ai rien dit.
Mais je me suis juré : demain, ou après-demain, je ne serai plus un fantôme.
Je ne peux pas rester dans cet entre-deux. Cet entre-deux me rend fou.
Il faut que ça devienne réel.
J+334 - 02:12
Je n’ai pas dormi.
Je regarde l’heure. Je regarde le compteur. Un an approche, et j’ai l’impression que tout mon corps est en train de se préparer à quelque chose, comme une bête qui sent l’orage.
Je relis des bouts de textes, comme on relit des prières. Je tombe sur une phrase : “Restez calme et surtout, surtout n’ayez pas peur”.
Je la lis et je comprends l’horreur : je suis en train de me parler à moi-même. Je suis celui qui dit ça. Je suis celui qui se raconte qu’il est inoffensif.
Je me surprends à écrire : “Je ne vous toucherai pas”.
Je me dégoûte.
Et pourtant, je continue d’écrire.
Parce qu’écrire, c’est encore un moyen de ne pas faire.
Sauf que, parfois, écrire devient une répétition générale.
J+364 - 19:58
Cela fait 364 jours, 13 heures et 14 minutes.
Je regarde la housse blanche dans le salon.
Je regarde l’armoire.
Je regarde les gants céruléens.
Je regarde les assiettes.
Je regarde les alliances.
Je suis un homme qui a décoré le vide.
Je suis un homme qui a construit un décor pour une scène qui n’a pas d’acteurs.
Je me dis : ce soir, c’est le soir.
Pourquoi ce soir ? Parce que le calendrier me l’ordonne. Parce que mon cerveau adore les dates rondes. Parce que si je ne fais rien, demain je serai un homme qui a attendu un an pour rien. Et cette idée est insupportable.
Je sors.
Je ne sais plus comment j’ai fait, dehors. Je sais seulement que je l’ai vue. Je sais seulement qu’il y a eu un moment où tout a été plus rapide que moi. Je sais seulement que j’ai commis un acte que je n’aurais jamais dû commettre.
Je ne décrirai pas ce qui, précisément, s’est passé dans la rue.
Par lucidité. Parce que je sais que les détails peuvent devenir des outils dans d’autres têtes. Et je ne veux pas que mon erreur serve.
Je dirai seulement ceci : je l’ai emmenée chez moi.
Elle était vivante, elle était intacte, et elle tremblait.
Et, pour la première fois, elle me voyait.
Elle me voyait comme on voit un danger.
Je l’ai fait asseoir.
J’ai entendu ma propre voix, étrange, presque calme, comme si quelqu’un parlait à travers moi. Je me suis entendu dire des phrases absurdes : “Restez calme… je ne suis pas un voleur… je suis sans arme…”
Je disais ça pour la rassurer.
Je disais ça pour me rassurer.
Je disais ça pour me convaincre que ce n’était pas grave.
Elle pleurait sans bruit, les yeux immenses. J’ai senti quelque chose de chaud monter en moi, une chaleur ignoble. Pas du plaisir. Une confirmation. Une réaction. Une preuve.
Et j’ai eu, aussitôt, une nausée.
Je me suis approché de l’armoire.
J’ai ouvert son armoire.
J’ai sorti la robe.
Je l’ai déposée devant elle, comme un cadeau.
Je lui ai demandé de la mettre.
Je n’ai pas crié. Je ne l’ai pas forcée. Je… j’ai insisté. J’ai parlé. J’ai expliqué. Comme un homme qui croit avoir raison. Comme un homme qui croit que, si les mots sont bien choisis, le monde obéira.
Elle me regardait, et dans son regard, il n’y avait rien de mon roman.
Il n’y avait pas de reconnaissance.
Il n’y avait pas de destin.
Il n’y avait pas de “tout était dit”.
Il y avait une fille terrorisée qui ne comprenait pas pourquoi elle était là.
Et alors, dans un éclair, j’ai vu.
J’ai vu sa peau, pas comme une image, comme une réalité. J’ai vu ses mains trembler. J’ai vu son souffle. J’ai vu le décalage monstrueux entre ma mise en scène et sa vie.
J’ai entendu, dans ma tête, “Laëtitia”.
Pas sa voix réelle - je ne saurais plus la retrouver - mais ce qu’elle représentait : quelqu’un qui avait choisi de partir. Quelqu’un qui avait eu le courage de dire non.
Et j’ai compris.
J’ai compris que cette fille n’était pas Laëtitia.
Je le savais depuis le début, évidemment. Mais je l’ai compris vraiment à cet instant-là. Comprendre, ce n’est pas savoir. Comprendre, c’est quand la vérité traverse la peau et vous fait mal.
Je me suis vu de l’extérieur.
Un homme seul, dans une petite maison propre, avec une robe blanche, des gants bleus, une table pour deux, et une inconnue en pleurs.
Je me suis vu, et j’ai eu peur de moi.
J’ai reculé.
Je me suis assis par terre, comme un enfant puni.
J’ai dit : “Ce n’est pas toi”.
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Comme si je cherchais encore une phrase qui sauverait quelque chose. Comme si je voulais excuser l’inexcusable.
Elle a hoqueté. Elle a bougé d’un centimètre, prête à fuir au moindre geste.
Je me suis levé très lentement.
J’ai pris mon manteau. J’ai ouvert la porte.
J’ai dit : “Pars”.
Un mot. Un ordre. Une délivrance.
Elle m’a regardé, comme si c’était un piège. Puis elle a couru. J’ai entendu ses pas dans l’escalier, puis la porte d’entrée qui claque, puis plus rien.
Je suis resté là, avec la robe blanche dans les mains.
Je l’ai posée sur une chaise.
Je l’ai regardée.
Et j’ai senti la honte monter, massive, totale. Une honte sans issue.
J+364 - 20:19
Le silence après le départ est un autre genre de silence.
Ce n’est plus le silence de l’attente. C’est le silence de la faute.
Je me suis assis à la table, face à l’assiette vide.
J’ai pensé à Laëtitia. À ses hivers. À la neige. À la lumière de la chambre de loin. À ce “je me sentais bien” qui me paraît maintenant comme un luxe indécent.
J’ai pensé : “j’avais Laëtitia”.
Et j’ai tout gâché.
Je ne parle pas de couple, je parle de moi. De ce que je suis devenu. Je suis devenu un homme qui confond le manque et le droit. Un homme qui confond la douleur et la permission. Un homme qui veut tellement un regard qu’il finit par voler la réalité.
Je donnerais dix années pour un regard, oui.
Mais ce que j’ai fait, ce n’est pas désirer. C’est prendre.
Je comprends, à cet instant, la différence. Et je comprends que c’est trop tard.
Dehors, très loin, j’entends une sirène.
Une seule. Puis une autre. Puis le chœur.
Le son vient par vagues, et chaque vague arrache quelque chose à ma peau.
Je pourrais courir. Je pourrais cacher. Je pourrais tenter de reprendre le contrôle.
Je n’ai plus envie.
Je regarde l’armoire ouverte. Je regarde les vêtements pliés pour une personne qui n’est jamais venue. Je regarde les gants bleu céruléen, ridicules et sinistres.
Je pense : “Tout mais pas l’indifférence”.
C’est ça, l’ironie. Je n’ai pas supporté l’indifférence, et j’ai fabriqué de la terreur. Je voulais le miel d’une présence, et j’ai récolté le goût métallique de ma propre monstruosité.
Je pense à cette fille. À son retour chez elle. Aux mains qui tremblent. À la porte qu’elle referme. Au monde qui, maintenant, a un trou.
Je pense à Laëtitia, et je sens un autre trou.
Un trou plus ancien.
Un trou qui n’a jamais été comblé, même avec de l’amour.
Les sirènes se rapprochent. Je les entends comme on entend un verdict.
Je pourrais prier. Je ne sais pas à qui.
Alors j’écris.
J’écris pour ne pas me donner d’excuse. J’écris pour que ce soit clair, au moins, dans une phrase simple : Je suis un homme qui a voulu être vu.
Et qui a détruit, pour ça, ce qu’il regardait.
Ils viennent d’entrer. La porte est restée ouverte quand elle est partie.
Je reste assis.
Je regarde la housse blanche.
Je pense à ce jour sans soleil et sans vent, à cette rue banale, à ce regard croisé sans honte et sans espoir.
Je comprends, enfin, ce que voulait dire “et c’est tout”.
Ce n’était pas une promesse. C’était une limite. Et je l’ai brisée.
Les pas montent.
Je n’attends plus Laëtitia.
J’attends.
Et il n’y a pas d’espoir.