Rêve parti

Derrière les notes

10 mars 1986. Limoges. Les dernières notes de "Confidentiel" retentissent encore que Jean-Jacques a déjà quitté la scène et monte dans le taxi qui l’attend devant l’entrée des artistes. La salle se vide lentement. Quelques centaines de personnes espèrent un dernier rappel. Les techniciens plient le matériel dans une routine parfaitement huilée. Limoges somnole sous les réverbères.

Au sommet de sa gloire, il avance sans emphase. "Je marche seul" est encore fraîche dans les mémoires. "Je te donne" résonne sur toutes les radios, et la chanson des Restos, fraîchement lancée, vient d’entrer dans le Top 50. Mais lui, généralement, décline les repas d’après-concert. Pas par snobisme. Par besoin de silence. De retour au calme. Le bruit du monde l’épuise plus qu’il ne veut bien l’admettre.

À l’hôtel, il salue la réceptionniste de nuit. Stéphanie, la vingtaine, lui donne sa clé. Chignon bien ordonné, des yeux verts et bruns à la fois, badge discret, regard doux. Au moment où leurs mains s’effleurent, il remarque qu’elle rougit, mais il est trop fatigué pour entamer une conversation. Il monte sans un mot.

Chambre 213. Moquette vert bouteille, couvre-lit vieillot, ampoule nue dans l’entrée. Une de ces chambres anonymes qui ne racontent rien. Ou peut-être trop. Il enlève ses chaussures, se lave le visage, bâille longuement. La télé reste muette. Il ne lit pas.

Il s’allonge sans y penser, bras croisés derrière la tête, le regard perdu vers le plafond. La fatigue ne vient pas. Puis le submerge, sans prévenir.

Il s’endort sans même s’en rendre compte. Comme souvent, dans ces chambres sans âme, les rêves sont les plus denses.

Ce n’est pas un rêve. C’est une immersion.

Pas d’histoire, pas de décor stable. Seulement des visages, des mains, des intonations. Des fragments de scènes qui défilent sans logique apparente, comme des diapositives mêlées dans un projecteur fou. Une cuisine dans la pénombre. Un bord de mer au printemps. Une chambre aux murs bleus. Une salle de classe abandonnée. Un banc sous un platane.

Toujours une voix féminine. Parfois timide, parfois rieuse, parfois tremblante.

Il comprend rapidement qu’il n’est pas dans un rêve. Il est dans 17'042 rêves à la fois.

Il ne sait pas pourquoi ce chiffre précis lui apparaît, mais il le sait.

Comme on sait parfois, dans les rêves, que l’on vole sans ailes ou que la pluie est sucrée.

Elles sont adolescentes, trentenaires, mères de famille, célibataires, mariées, divorcées.

Certaines rêvent d’un café partagé dans un train retardé. D’un duo improvisé au piano. D’un regard croisé dans un ascenseur en panne.

Certaines le prennent dans leurs bras comme un frère disparu.

D’autres posent sur lui des regards trop longs, comme si leurs pensées cherchaient à devancer leurs gestes.

Mais il ne bouge pas. Il ne peut pas.

Il n’est pas acteur. Il est objet.

Un frisson le traverse. Non pas de peur, mais d’un vertige plus ancien.

Celui de n’être plus tout à fait lui-même.

D’être celui qu’on projette. Celui qu’on façonne.

Il se voit rire, consoler, écouter, chanter.

Il se voit danser maladroitement.

A Serre-Chevalier, le dormeur dévale, suivi par deux copines qui surfent dans son sillon.

Parfois même, il se voit en silence, simplement présent par la seule intensité du désir de celles qui rêvent.

Certaines scènes flottent dans une lumière floue, presque ouatée.

Des draps froissés, une nuque découverte, un soupir étouffé.

Rien de précis. Rien que la morale ne réprouve.

Mais il sent une chaleur diffusée dans ces rêves comme une onde.

Elles rêvent de lui, toutes. Mais aucune ne rêve de l’homme. Toutes rêvent du personnage.

Et plus il le comprend, plus la tension monte. Non pas une menace. Un envoûtement.

Il perd son centre. Son nom. Son corps. Il devient l’idée de lui.

Il essaie de s’éveiller. Mais chaque rêve se referme sur lui comme un gant sur une main.

Il veut s’extraire.

Un effort de volonté, comme on se débat dans un rêve trop lourd. Une injonction mentale, un sursaut de conscience.

Mais à chaque fois qu’il tente d’ouvrir les yeux, il bascule dans un autre décor, une autre mémoire, un autre désir.

Une odeur de lavande.

Une voiture décapotable.

Un escalier en colimaçon.

Une main qui effleure la sienne dans un wagon presque vide.

Un rire éclate.

Puis un cri.

Puis un silence tendu comme un drap.

Les ambiances se chevauchent, s’emmêlent, se contredisent.

Il est tour à tour confident, père, amant, fils, reflet.

Parfois, il n’a plus de visage.

Parfois, il n’a plus de corps.

Juste une silhouette floue, un regard doux, une voix qu’elles attendent.

Mais sa voix commence à lui échapper.

Il essaie de parler, mais ses mots sont absorbés, reformulés.

Il chante, croit-il, mais ce sont leurs voix qu’il entend.

Des mots qu’il n’a jamais écrits.

Des mélodies familières, mais portées par une intention qui n’est plus la sienne.

Un murmure s’élève. D’abord discret. Puis omniprésent.

Des milliers de femmes, jeunes ou plus âgées, murmurent son prénom sans jamais le prononcer.

Un appel diffus, magnétique.

Il ne sait plus s’il veut fuir ou rester.

Il sent une présence derrière lui. Un souffle. Une forme.

Son double ?

Non. Pas tout à fait.

Quelque chose de plus ancien. Plus intime.

Une projection de lui, peut-être.

Ou de ce qu’il est devenu à travers elles.

Il entend des milliers de murmures alanguis. "Tu m'appartiens", "Mon chéri", "Mon amour"...

Des mots si chauds, mais à la fois si froids.

Il comprend.

Il est devenu un terrain commun, une page blanche offerte à des rêves trop pleins.

Ce n’est pas son inconscient qui parle : ce sont les leurs.

Il n’a plus de prise. Plus de recul.

Seulement cette sensation d’être traversé, comme un canal ouvert.

Il pense un instant à crier. Mais il n’en est plus capable.

Il n’est plus que vibration.

Écho.

Transmission.

Une note suspendue.

Il se réveille d’un bloc.

Le cœur battant, le souffle court.

Le plafond au-dessus de lui n’a plus rien d’abstrait.

Juste un plafond d’hôtel, jauni par le temps, quadrillé d’ombres familières.

Il se redresse.

Les draps sont trempés. De sueur.

Il jette un œil à sa montre : 4h12.

Il pourrait refermer les yeux. Tenter d’oublier. Se rendormir.

Mais quelque chose insiste.

Quelque chose d’impérieux.

Un appel venu d’un endroit trop profond pour être ignoré.

Il enfile son peignoir, glisse ses pieds dans les chaussons de l’hôtel, et descend à pas feutrés l’escalier étroit qui mène au petit salon.

Le piano est là. Étrangement déplacé dans ce décor impersonnel.

Un piano électrique modeste. Un casque posé comme une invitation.

Il s’assied. Glisse une cassette dans le magnétophone qu’il garde toujours à portée de main.

Appuie sur REC.

Ses doigts hésitent un instant au-dessus des touches.

Puis retombent doucement, presque avec tendresse.

La. Ré. Sol. Mi mineur 7.

75 battements par minute.

Quelques accords qu’il joue en boucle. Une suite fragile, vacillante.

Et puis… des mots.

À peine susurrés.

Des mots simples, enfantins presque.

Des mots glanés dans la nuit.

Mon doudou, mon chéri
Mon amour
Mon amant, mon mari
Mon toujours…

Il ne sait pas d’où cela vient.

Ni si cela vient vraiment de lui.

Mais il sait qu’il doit les laisser sortir.

Derrière son comptoir, Stéphanie n’en perd pas une miette.