Tout faux
Derrière les notes
Il n’est de pire maladie que celle d’être invisible. Ne pas être reconnue par le seul être de qui on aimerait être connue. Prisonnière de cette enveloppe de femme, je le vois qui passe, et il ne me voit pas. J’ai beau me mettre en travers de son chemin c’est à peine s’il remarque que c’est pour lui que je fais toutes ces manœuvres et stratagèmes. C’est comme tenter de communiquer avec quelqu’un qui ne parle pas la même langue, comme jouer sur un accordéon, une partition conçue pour un piano. Et je le vois qui vient tous les matins, après son petit rituel café-croissant, il s’installe sur son poste de travail et de ses doigts, entame une danse rythmée par le son des touches de son clavier. Je parle, je chantonne, je balance des mots à tout hasard pour attirer son attention mais rien n’y fait.
Je n’ai jamais su séduire et voilà que mon cœur n’a plus qu’un seul désir, celui de plaire et de ne plaire qu’à lui. Plaire ? Que dis-je, pour l’instant j’aimerais simplement capter son attention, ne pas lui être indifférente ; qu’il m’adresse un regard, un sourire, une réponse à toutes les questions que lui posent mes yeux. Il m’est impossible de me concentrer en sa présence. A peine franchit-il le pas de porte, que tous mes sens sont en éveil. Mes mains sont moites, mes yeux brillent d’une lueur que je ne leur connais point d’ordinaire, je sens monter en moi un picotement et une chaleur qui traverse mes cheveux, des racines aux pointes, mon cœur bat fort, la valse de ma respiration se change en un tango sensuel, et chaque signal s’amplifie à mesure qu’il approche.
Des rires étouffés s’échappent de la machine à café. Entre le bruit de l’engin qui fait sa petite tambouille et les commentaires entrecoupés qui fusent ci et là, je reconnais le son suave de sa voix et instinctivement, je tends l’oreille : "Où se trouve la liberté dans tout ça, s’il faut vivre dans la peur de vouloir ce que l’on veut vraiment ?" On aurait dit qu’il s’adressait à moi. C’était un signe du destin. Cette suite de mots n’avait pas pu traverser son esprit, être prononcée suffisamment fort pour me parvenir, si ce n’était qu’anodin. Il était là le signe que je cherchais. Sans dévoiler complètement toutes mes cartes, je devais prendre le risque de faire un pas, afin de provoquer notre évidence. Il fallait que je lui dise, que je l’écrive, je devais trouver un moyen pour lui donner une piste, lui mettre la puce à l’oreille. Je devais lui dire que :
"Quand il n’est pas là mon cœur chante le blues. C’est triste car je le vois bien qu’il ne me remarque même pas. Mon poème est un aveu de faiblesse, mon charme sur lui n’a pas d’effet. Et je suis désarmée chaque fois que je suis en sa présence. En pensant à lui, ma voix s’échappe dans des envolées lyriques et je n’ai jamais ressenti pour personne la fouge qu’en mon être il déclenche. C’est dur pour moi de confesser ici que je le veux, car au fond de moi je sais, et je redoute, ce qu’il pourrait dire en retour, lui qui les attire toutes comme un magnet, ne serais-je qu’une autre étoile dans ses nombreuses constellations ?"
Pas si vite. Je devais me ressaisir garder un peu de pudeur, mieux, de dignité. Et si je lui apportais un café plutôt, voilà qui semblait plus approprié…
Je planifiai ce breuvage comme s’il s’agissait de l’élixir le plus précieux que j’aurais à servir de ma vie. Je voulais le faire maison mais avec un de ces cœurs en crème fouettée que font les baristas les plus expérimentés. En sortant du travail ce soir-là, je me lançai à la recherche du mug isotherme le plus parfait de tout l’univers. Il devait être d’une couleur chatoyante mais pas flamboyante, suffisamment romantique pour que mon geste ne soit pas simplement perçu comme amical, sans trop tomber dans le kitsch, afin qu’il ne crût pas non plus que j’avais envie de l’épouser. Quant au café, je le voulais succulent, enchanteur, limite aphrodisiaque. Si j’eusse eu le temps j’eus pris des cours de torréfaction mais je devais le sortir demain, mon filtre d’amour, je n’avais pas le temps de me former autrement qu’en tutos et en conseils glanés ci et là auprès de petits artisans.
Six heures tapantes, j’avais à peine dormi de la nuit. Entre les différents scénarii que s’imaginait mon esprit et l’adrénaline de prendre pour la première fois en trente années d’existence, le risque d’avouer – à demi-mots du moins – mes sentiments, il m’était impossible de fermer l’œil. Une fois douchée et maquillée, c’est avec le plus grand soin que j’ai pris le temps de choisir ma tenue. Comme si cette fois assurément, il allait la remarquer. Je lui dirais bonjour et lui me prendrait dans ses bras en enchainant un "comment tu vas", et le reste demeurerait consigné dans l’histoire… Rien n’était assez bien pour le grand moment. Une robe, non, une jupe, un pantalon alors… De la dentelle, non de la mousseline, oublions, plutôt du crêpe, j’étais tellement indécise. Le temps filait à une vitesse, je ne voyais même pas les heures défiler. Je jetai un coup d’œil rapide à ma montre et il me restait à peine 30 minutes pour réussir ce café de la gloire.
Empressements. Ebouillantements. Emerveillement. J’étais en route pour rencontrer ou pour forcer mon destin. Je l’aperçus qui validait son badge au loin, j’essayais de me tenir parfaitement à distance pour l’avoir dans mon champ de vision mais aussi pour qu’il me voie arriver et qu’il puisse contempler l’entièreté de la tenue que j’avais mis autant de temps à préparer. Ma gorge était serrée et j’arrivais à peine à me mouvoir avec ces chaussures. Ce n’était pourtant pas la première fois que je les enfilais cependant, mes pieds n’avaient qu’une seule envie, glisser et être rattrapés par notre héros. Un saut par la fontaine à eau pour détendre un peu ma gorge et je m’avançai fièrement vers son bureau.
Levant les yeux au-dessus de mes lunettes, je me tins juste en face de lui et lui tendit son café en lui glissant au travers d’une moue maladroite "c’est moi qui l’ai fait". C’est à peine si son visage s’illumina, il ne daigna même pas m’adresser un regard soutenu, à peine une œillade furtive sans plus, et il marmonna un merci à peine audible. Je m’assis un peu déçue mais pas désarçonnée :
- Qu’est-ce que tu en penses ? Croyant qu’il avait découvert mon cœur en crème ainsi que tous les messages subliminaux que j’espérais transmettre via cette boisson chaude.
- C’est très gentil de ta part. Même si je préfère mon café chaud, tu n’avais pas à te donner cette peine.
Chaud ? J’étais interloquée, mon café serait-il arrivé froid après toutes les émotions de ce matin ? C’était bien la peine d’en faire des caisses si c’était pour manquer le descriptif de base de ce type de boisson. Je ne comprenais pas.
- Tu es sûr qu’il est froid ? Renchéris-je.
- Je le bois quasiment brûlant en général. Ce n’est rien.
Il n’avait même pas levé la tête en le disant, même pas tenté d’établir un contact visuel, encore moins physique. J’étais glacée. Peut-être avais-je tout faux. Peut-être le poème aurait-il été une meilleure idée. Je ne savais où me mettre, j’avais besoin d’une pause clope. Je lui proposai une cigarette, comme si dans un moment d’absence, mon cerveau avait oublié qu’il ne fumait pas. Il n’était que dix heures trente et déjà j’avais besoin d’une rupture dans la journée.
Étais-je condamnée à vivre dans la mélancolie de cet amour non-réciproque ?
L’expression de son visage quand il recevait un compliment sur son travail, la douceur de ses mains, le fait qu’il coordonnait consciemment ou inconsciemment ses chaussures à sa ceinture, ses yeux d’un bleu perçant, la façon dont vibrait sa voix lorsqu’il rigolait, la légèreté de ses notes quand il poussait la chansonnette, comment se faisait-il que je remarquais autant de détails sur un être humain qui ne me regardait même pas. J’avais beau lui faire des signes, des grands gestes, il était sourd ou alors il feignait de ne pas me voir. Ne pas savoir me préservait sûrement de la déception de l’entendre dire qu’il ne me voyait pas comme ça ou pire qu’il ne me voyait même pas.
Je devais porter cette croix tous les jours, et à chaque fois que je lui prêtais un objet, j’espérais secrètement qu’il verrait les indices que je sème mais rien n’y fait. J’aurais pu ne pas être là que ça n’aurait fait aucune différence pour lui. Le contraire n’était pas vrai, hélas. En son absence, j’avais l’impression d’avoir été amputée d’un de mes membres. Certes j’étais soulagée de l’angoisse de le croiser dans un couloir et ne pas savoir quoi lui dire mais quelque chose en moi le réclamait et réclamait sa présence sans même que je ne sache ce qu’il m’avait fait.
Je me faisais des songes et des fantasmes où je le voyais en chevalier servant. De quoi devait-il me libérer ? Cela n’avait aucune importance. Tout ce qui comptait c’était qu’il n’ait d’yeux que pour moi ; que je sois là, au centre de l’action, au centre de ses pensées comme il occupe les miennes. Je remplissais des cahiers de textes et d’images d’un nous rêvé que je devais me forcer d’oublier.