Patrick Fiori, Jean-Jacques Goldman : deux gens qui s'aiment

Essais

"Il y a des moments-clés et il y a des gens-clés" affirmait Patrick Fiori en 2005 au sujet de sa carrière. Il ne fait nul doute que Jean-Jacques Goldman en fait partie. Il aura fallu de la patience pour que naisse leur collaboration. Et pourtant, elle s’est avérée une évidence au regard de ce qu’il en est aujourd’hui : une amitié qui, sur le plan professionnel, est un pilier pour Patrick Fiori.

Gamin, à Marseille sa ville natale, Patrick Chouchayan empruntait le chemin de l’école en chantant. À 12 ans, sur la scène de l’Opéra de Marseille, il joue dans la comédie musicale "La Légende des santonniers". À 14 ans, il devient Patrick Fiori pour des questions pratiques. À 16 ans, il enregistre trois chansons, c’est complètement fait maison. Patrick veut plus que ça.

Au crépuscule des années 80, à 19 ans, il investit dans un carnet de 500 timbres pour contacter un maximum de professionnels de la musique, qu’ils soient producteurs, compositeurs, chanteurs ou journalistes… Un seul l’honore de sa réponse : Jean-Jacques Goldman. Certes, c’est un refus. Mais c’est encourageant : "J’espère que vous trouverez des auteurs-compositeurs à la hauteur de votre voix." lit Patrick sur la lettre qu’il garde encore précieusement aujourd’hui.

Manque de temps, manque d’envie ou manque de confiance ?

Il faudra attendre une bonne décennie pour que Jean-Jacques revienne sur ses mots…

Pendant qu’il écrit l’aventure Fredericks Goldman Jones ainsi que des tubes pour les autres : Patricia Kaas (dont "Il me dit que je suis belle" en 1993), Florent Pagny (dont "Si tu veux m’essayer" en 1994), Khaled (dont "Aïcha" en 1996) et bien sûr Céline Dion qui cartonne avec l’album "D’eux" en 1995, Patrick, lui, fait son chemin.

Il écrit ses premières chansons avec un ami de la cité marseillaise, Bernard Di Domenico, qui part à Paris avec lui. Patrick Fiori se présente à plusieurs concours dont l’Eurovision, en remporte certains, sort deux albums en auto-production, enchaîne les plateaux télévisés et puis arrive l’audition qui changera sa vie.

En 1997, le jeune chanteur tente sa chance au casting de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, menée par le parolier Luc Plamondon, le compositeur Richard Cocciante et le metteur en scène Gilles Maheu. Première victoire. Patrick Fiori enfilera le costume du Capitaine Phœbus au Palais des Congrès de Paris, puis dans toute la France, en Belgique et au Canada.

Le phénomène est tel que, de la France à la Corée du Sud, la comédie musicale rassemblera plus 8,5 millions de spectateurs entre 1998 et 2016.

Mais le chiffre-clé pour Patrick Fiori, c’est 2,5 millions. Le nombre de ventes de "Belle", son iconique trio partagé avec Garou (alias Quasimodo) et Daniel Lavoie (alias Claude Frollo) qui sera couronné du titre de "chanson de l’année" aux Victoires de la musique le 20 février 1999 à l’Olympia. L’ambitieux Fiori obtient la reconnaissance du public et du métier.

Détail amusant : ce soir-là, "Notre-Dame de Paris" remporte le trophée du spectacle musical / tournée / concert de l’année, balayant ainsi… la "Tournée 98 En passant" de Jean-Jacques Goldman !

C’est ce succès qui offrira à Patrick Fiori et Garou leur ticket d’entrée pour la troupe des Enfoirés. Et c’est dans les coulisses du Zénith de Paris, en janvier 1999, que le duo Fiori-Goldman prendra racine…

"Comme il savait que je voulais travailler avec lui mais que je n'allais pas oser, comme plein de gens peuvent être pétrifiés devant un mec comme lui, il s'est approché de moi et il m'a tendu un petit papier arraché d'une table avec son numéro dessus." En plus des chiffres, Fiori lit les modestes mais tendres mots de Jean-Jacques "Si tu as besoin de moi, je suis là. On peut faire des chansons ensemble." Fidèle à lui-même ! Peu importe ce qui a poussé Goldman à faire un pas vers la star montante de la chanson française. Mais pour tant de raisons, le nouveau tandem ne pouvait qu’exister.

Grâce à la participation de Patrick Fiori aux Enfoirés, Goldman a pu prendre connaissance de l’engagement sincère du petit nouveau auprès des plus démunis. En 2005, dans le documentaire "Passionnément… à la Fiori", il déclare : "Quand il fait quelque chose, il le fait à fond, il ne triche pas. Il est arrivé aux Enfoirés avec beaucoup de respect et de retenue face aux artistes comme Cabrel, Souchon… Peu à peu, il a pris sa place et il est toujours là. Pour moi c’est un des piliers, dans le sens où on peut tout lui demander, il est toujours d’accord. J’ignorais tout de ses engagement caritatifs, d’ailleurs il ne fait jamais de publicité là-dessus. J’ai appris son engagement pour l’Arménie parce qu’il m’a raconté ses voyages et ses émotions."

Il y a, chez Patrick, un peu de Jean-Jacques. Le deuxième a passé 20 ans de sa vie à gagner son pain en vendant des albums, de 1981 à 2001. En revanche, il a travaillé pendant 30 ans de 1986 à 2016, gratuitement. Jamais Goldman n’a profité des bénéfices générés par les Enfoirés, pas même de ceux de la vente de la célèbre "Chanson des Restos" dont il est l’auteur-compositeur.

Outre la sensibilité du trentenaire, Goldman a de toute évidence été touché par sa voix. Une voix puissante. Qui sort des tripes. Une voix corse. Ce genre de voix qui ne le laisse pas indifférent : fan d’Aretha Franklin, Jean-Jacques a mis son talent d’auteur au service des plus grandes voix françaises que l’on peut citer pour le plaisir, à savoir Céline Dion, Florent Pagny, Carole Fredericks, et bien sûr Johnny. Dès 2003, Jean-Jacques prêtera d’ailleurs sa plume à Garou, autre grande voix, et Julie Zenatti, eux aussi sortis tout droit de l’écurie Notre-Dame de Paris. Au sujet de Fiori, il dira "Il peut tout faire. Il est à l’aise dans les balades, dans la chanson réaliste : il peut chanter du Brel, du Piaf, en étant tout à fait crédible. D’un autre côté, ses musiques de prédilection, c’est le rock, des choses très hard dans lesquels il excelle aussi."

Jean-Jacques croit profondément ce qu’il dit puisqu’il lui offrira toutes sortes de morceaux, et le public goûtera aux premiers fruits de l’association Goldman-Fiori en 2002 sur le cinquième album du plus jeune. L’aîné signe musique et paroles de "Si tu revenais", "Je sais où aller" et "Debout". Il est seulement crédité comme parolier pour "Ligne 13".

Quand on y pense, pourquoi écrire pour les autres, si ce n’est par passion, quand on est un artiste comme Jean-Jacques Goldman, qui a déjà tout raflé, n’a plus rien à prouver, et commence progressivement à mettre fin à sa carrière, son dernier album studio, "Chansons pour les pieds", étant sorti en novembre 2001 ? Le journaliste Jean-Luc Cambier pose la question :

"Quand vous écrivez pour Fiori ou Maurane, vous espérez leur apporter un succès comme ils n'en ont jamais connu ?"

Réponse de l’intéressé : "Oui, mais ce n'est pas seulement une question d'orgueil personnel. Ce sont des gens qui me touchent profondément. Je leur suis attaché et je leur trouve un talent qui n'est pas assez reconnu. Patrick Fiori est un cas d'école. C'est un chanteur hors norme mais très méprisé. Auprès de beaucoup, il a une très mauvaise image et, pourtant, c'est un type que je trouve adorable. Là, ça m'intéresse de travailler avec lui alors que j'ai refusé de collaborer avec des millionnaires en albums vendus."

L’amitié l’emporte de loin sur le prestige et c’est peut être cette recette magique qui fait que la collaboration s’étendra sur au moins 19 ans. La plus longue pour Goldman, bien qu’au compteur, Patrick soit à égalité avec Céline Dion : chacun s’est vu offrir 24 chansons par Jean-Jacques.

Et puis, de toute façon, Patrick Fiori laisse penser qu’il aurait du mal à se passer de l’avis de son père spirituel. En octobre 2020, il affirme au Parisien : "C'est un mec précieux. Je lui fais toujours tout écouter, car son regard est important. En quatre phrases, il sait expliquer ce que certains vous disent en quatre heures.", dans une autre entrevue une dizaine de jours plus tard, il complète : "Il sait accompagner les gens. On s’accompagne bien. Ce qui serait impensable, ce serait de ne pas lui parler d'un nouveau projet d'album. Si un jour il me dit qu'il n'a pas envie, tout va bien aussi."

Mais Goldman a toujours eu envie. Il a laissé une trace sur chaque album de Patrick Fiori depuis leur rencontre : "Patrick Fiori" (2002), "Si on chantait plus fort" (2005), "Les choses de la vie" (2008), "L’instinct masculin" (2010), "Choisir" (2014), "Promesse" (2017) et le dernier en date "Un air de famille" (2020).

Il a même fait plus que ça : en 2016, soit 12 ans après avoir mis fin à sa carrière, Goldman annonce qu’il se retire des Enfoirés et, par la même occasion, de la scène médiatique. Le chanteur se terre loin du public, vivant la vie de n’importe quel citoyen qui n’a pas vendu 30 millions de disques ! Il réapparaîtra seulement en 2020, le visage marqué par les années, en plein confinement de la pandémie du Covid-19, pour apporter, à travers une vidéo un peu bancale, son soutien aux soignants et autres corps de métier qui sont chaque jour sur le terrain.

Entre temps, nous l’avions aperçu très exactement 3 secondes, dans un clip paru le 10 décembre 2018. Celui de la chanson "Les gens qu’on aime" de Patrick Fiori sortie un an plus tôt sur l’album "Promesse".

Sur cet opus, Jean-Jacques a signé paroles et musique de deux morceaux. C’est Patrick qui est allé le cherché : "Je n'avais presque pas de chanson, je lui ai dit : "Je voudrais faire ça, est-ce que tu as une idée ?". Il observe beaucoup, il nous fait croire qu'il ne regarde pas mais il a les yeux partout, il est bon, il est dans la place !" raconte-t-il à Purebreak à la sortie du disque.

Il en résultera "Chez nous (Plan d’Aou, Air bel)", un duo de musique urbaine, pour lequel Patrick Fiori a proposé à Soprano de le rejoindre pour chanter une ode à la population issue de l’immigration qui peuple Marseille, leur ville natale. Patrick est né d’un père arménien et d’une mère corse, il a grandi dans le quartier d’Air Bel. Soprano est d’origine comorienne, il a grandi dans le quartier de Plan D’Aou. L’alliance fait sens.

Le second titre intitulé "Les gens qu’on aime", est une ballade que Goldman aurait très bien pu chanter lui-même ! Le sujet, la musique, l’écriture… tout est si Goldmanien dans cet hymne à la famille de cœur. Impossible de ne pas penser au morceau "Famille" (1985), où Goldman s’adresse à sa famille affective, plus importante que sa famille de sang.

Dans "Les gens qu’on aime", on entend : "Ce matin, j'irai dire aux gens que j’aime / Ô comme ils comptent pour moi chaque instant / Des mots doux c'est mieux qu'un beau requiem / Et les dire c'est important / Et dire avant tant qu'il est temps" s’exclame l’interprète dans le refrain. À travers ce texte simple sur le thème si répandu de l’amour et du temps qui passe, Goldman a usé de sa tactique qui fait toujours des merveilles : donner un conseil, sans jamais faire la morale. L’exemple le plus parlant est probablement "Né en 17 à Leidenstadt" où le parolier appelle à la tolérance sans monter au créneau. Ici, "c'est une invitation à partager ses sentiments, à oser dire aux gens qui nous sont proches que nous les aimons", déclare Patrick Fiori en janvier 2019 au journal La Provence.

Comme toujours, Goldman se met au même niveau que ces interlocuteurs puisqu’il écrit : "On devrait dire aux gens quand on les aime / Trouver les phrases, trouver le temps / Qu’ils changent nos heures amères en poèmes / On devrait tout se dire avant." Ce n’est pas "Vous devriez" mais "On devrait", l’auteur considère que lui aussi, peut encore devenir un meilleur humain !

Finalement, le carnet des chansons de Goldman pourrait servir d’un mode d’emploi de la vie ! Il incorpore sa propre expérience pour écrire ses textes : au fur et à mesure qu’il apprend, il nous en fait profiter. C’est un apprentissage constant. D’ailleurs, il ne serait pas absurde de faire un lien entre cette chanson, "Les gens qu’on aime" et "Tu manques" un morceau chanté par Goldman, seul, sur le premier album de Fredericks Goldman Jones en 1990. Jean-Jacques s’y livre sur le vide ressenti depuis le décès de son père en 1988.

Vu sous cet angle, c’est comme si Jean-Jacques endossait le rôle de père pour Patrick Fiori. Et pour lui faire plaisir, il a pris le tunnel sous la Manche. L’interprète du morceau lui a demandé s’il acceptait de passer une tête dans le clip, "Ben ouais" répond Goldman. "Il est venu, il est resté cinq minutes, il es parti, comme d’habitude. Il était en Angleterre." raconte Fiori.

Cette vidéo à l’allure d’un dessin animé est en noir et blanc. Mais Patrick Fiori sort de chez lui pour aller à la rencontre de ceux qu’il aime et, à l’instant même où il a une attention particulière pour l’un d’entre eux, le décors devient rouge, orange, vert jaune, rose,… illustrant le bonheur que procure le partage.

Parmi eux, la youtubeuse et chanteuse Lola Dubini, le musicien Antoine Ciosi, Jean-Jacques Goldman, la danseuse Marie-Agnès Gillot, l’entraîneur de football Arsène Wenger, le joueur de handball Thierry Omeyer, son père, ses amis "anonymes" du quotidien : Mathias, Christophe, Mickey, Sébastien, Sacha, Nelly, Jean-Claude, Charlotte, Clara… Et une rencontre particulière : Franck Terrier. Franck est "le héros du scooter" qui avait tenté d’arrêter le chauffeur du camion-bélier, responsable de la mort de 86 personnes lors de l’attentat de Nice le 14 juillet 2016. En mars 2019, dans le Grand Studio RTL, Patrick Fiori se souvient de leur rencontre : "C’était lors du spectacle de commémoration de l’année qui a suivi. Calogero avait chanté "Les Feux d’artifice". Ils m’ont gentiment invité à aller chanter. J’ai vu Franck, je savais qui il était. On s’est pris dans les bras, et on est restés cinq minutes comme ça, enlacés, et je crois que ça suffisait pour dire tous les mots du monde. J’ai accroché avec ce garçon-là, je lui ai demandé de venir participer au clip." Franck Terrier apparaît à 2:15 minutes, dans la peau d’un fleuriste.

Jean-Jacques Goldman aurait pu chanter ce texte. Mais pas seulement. Il aurait aussi pu scénariser ce clip vidéo réalisé par Éric Parizeau. Le principe de "dire aux gens quand on les aime", c’est surtout de leur montrer, si on tient compte du fait qu’un geste vaut plus qu’un mot. Dans le clip, Patrick Fiori accompagne ses mots d’une embrassade, d’une poignée de mains, d’un bouquet de fleurs, d’un instant partagé.

En 1997, Jean-Jacques Goldman publie son sixième album studio "En Passant". En ouverture du disque, il y a "Sache que je", un morceau dans lequel le chanteur explique pourquoi il a du mal à prononcer les fameux trois mots et sept lettres "Je t’aime." Dans le n°54 de la revue Chorus hiver 2005-2006, Goldman justifie que dire "Je t’aime", "C’est quelque chose de précieux , qui finit par ne plus vouloir rien dire à force d’être galvaudé." D’où l’importance de la démonstration…

Ce n’est pas tout. Le 25 septembre 1997, Jean-Jacques affirme que ce n’est pas par manque d’amour qu’il ne prononce jamais la formule romantique dans ses chansons, mais plutôt par méfiance : "Il y a du contrat dans ces trois mots-là, une question aussi." Est-ce que la personne va nous répondre ? Si oui, sera-t-elle sincère ? Est-ce qu’on doit répondre si on nous dit "Je t’aime" ? Si oui, quoi ? La même chose ?

Dans le clip "Les gens qu’on aime", Patrick Fiori distribue des petites attentions sans rien n’attendre en retour.

La personnalité de Jean-Jacques dépeinte dans son œuvre que l’on retrouve ensuite chez Patrick Fiori, prouve que leur collaboration tient sur une base solide : une même vision de la vie. Ou du moins des valeurs partagées. C’est peut-être l’une des clés pour construire une amitié. En 2020, Patrick soulignait cet aspect non-négligeable de leur relation : "L'amitié que l'on se porte avec Jean-Jacques est précieuse (...) On fait de la musique, mais on ne fait pas que de la musique. Il y a la vie. C'est fort, c'est puissant."

Patrick Fiori ne compte plus le nombre de fois où on lui a posé la question que tout le monde se pose : "Pensez-vous que Goldman va revenir un jour ?"

L’une des réponses, en novembre 2017, était : "Je ne sais pas (…) Je ne parle jamais à la place de mes amis. On ne trahit pas une amitié comme ça."

Impossible de lire l’avenir.

En revanche, en 2005, Jean-Jacques fit une prédiction au sujet de son nouveau protégé : "Il fera inévitablement une très longue carrière parce qu’il y aura toujours des gens qui se reconnaîtront chez lui. C’est un chanteur, ce n’est pas quelqu’un qui a dû choisir entre chanson et comédie. C’est un chanteur, il n’y a pas de doutes. Il est en train d’élargir sa palette : c’est un auteur, compositeur, et ce sera probablement un producteur."

Visionnaire.