Taï Phong : Windows (1976) - six fenêtres et une sortie de secours
Essais
Too Long The Road
Enregistré de janvier à mai 1976 au studio IP, en deux temps, avec Khanh Maï à la prise de son du début à la fin, "Windows" est l'album que Taï Phong peaufine comme il n'avait pas pu peaufiner le premier. Six titres choisis par vote à bulletins secrets, chacun ayant interdiction de voter pour les siens : Jean-Jacques Goldman n'en place qu'un, "When It's the Season". Le single "Games" sort fin mai, l'album attend octobre. La critique salue un groupe qui a trouvé son style ; le public, lui, en est resté à "Sister Jane". Pendant que Taï Phong construit sa scène (console Midas unique en France, samouraïs géants, polytechniciens en renfort), Goldman annonce qu'il ne tournera pas, puis tire la conclusion du système de vote : la meilleure façon de placer ses chansons sera une carrière solo. "Windows" est à la fois le sommet artistique du groupe et la porte par laquelle Goldman s'en va.
Sommaire
Le temps, enfin
Des deux côtés de la vitre
La démocratie du bulletin secret
Six fenêtres, six climats
"When It's the Season" : Goldman ouvre en grand
"Games" : une heure pour une minute
"St John's Avenue" : l'unique rescapée de la poubelle
"Circle" : le tour du propriétaire des claviers
"Last Chance" : la chanson où les autres ne jouent pas
"The Gulf of Knowledge" : dix minutes en une prise
Un album de printemps qui sort en octobre
La critique applaudit, le public n'entend pas
Un directeur artistique qui réserve le restaurant
Samouraïs, polytechniciens et chaise vide
La sortie de secours
L'empreinte laissée sur le verre
Fermer la fenêtre, doucement
When it's the season (1976) 🔊
Sources et Ressources
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…
Le temps, enfin
Le premier album de Taï Phong avait été, faute de temps, plus ou moins expédié en trois semaines de studio (01). Pour le second, le groupe s'offre le luxe inverse : cinq mois, de janvier à mai 1976, au studio IP, avec une pause au milieu (02). Ce n'est pas une pause d'épuisement, c'est une méthode. "Nous avons enregistré ce disque en deux parties", explique Khanh Maï. "La première a été faite au début de l'année, la seconde est actuellement en cours. Cela veut dire que nous n'avons pas passé quatre mois ici mais que nous avons fractionné notre travail, nous l'avons étalé. Les morceaux étaient prêts depuis longtemps, en fait depuis le premier album." (03)
Jean Mareska, le directeur artistique de WEA, le confirme : les chansons du deuxième album étaient quasiment terminées quand le premier a été enregistré (04). "Windows" n'est donc pas un disque écrit dans l'urgence du succès de "Sister Jane". C'est un disque qui attendait son tour, et qui va profiter de ce répit pour pousser plus loin une obsession maison : le son. "Comme nous disposions de beaucoup de temps nous avons fait beaucoup de re-recording. Il y a des endroits où tu crois entendre six guitares à la fois alors que nous ne sommes que deux guitares." (05) Six guitares pour deux guitaristes : chez Taï Phong, même la démesure est une affaire de précision.
Des deux côtés de la vitre
La grande singularité de "Windows" tient en un homme et deux fonctions. Khanh Maï, guitariste du groupe, est aussi ingénieur du son de métier. L'un des trois ingénieurs du son crédités sur le premier album, il assure cette fois la prise de son seul, du début à la fin, épaulé par son assistant Gérald (06). Un musicien à la fois devant et derrière la vitre du studio : le cas est rarissime, et Khanh en fait un argument. "Nous savons exactement le son que nous voulons obtenir. Quand nous composons ou arrangeons un morceau, nous nous préoccupons aussi de ce que cela va donner sur une bande magnétique. Nous pensons 'technique' si tu veux. Mais un preneur de son, étranger au groupe, lui, ne sait pas ce que nous recherchons." (07) Jean-Alain Gardet résume la suite du processus : "C'est Khanh qui s'est occupé de la prise de son, et on a tous mixé et remixé, jusqu'à ce que l'on ait exactement ce que l'on voulait." (08)
Et Jean Mareska dans tout ça ? Le producteur n'est ni un tyran ni un falsificateur, plutôt un thermomètre. "Jean est une oreille supplémentaire qui nous est très utile. Il ne connaît pas les morceaux que nous lui présentons. Il peut donc les juger correctement puisque son écoute est neuve. Par contre, nous sommes tellement imprégnés de notre musique que nous ne pouvions avoir un jugement critique lucide." (09) On verra plus loin, dans la cabine, ce que vaut cette oreille quand elle se heurte à la fatigue d'un chanteur.
La démocratie du bulletin secret
Reste la question que tout groupe à cinq compositeurs finit par se poser : qui décide ? Taï Phong a inventé sa réponse, et Khanh Maï ne la racontera en détail que vingt-cinq ans plus tard : "Ce que peu de gens savent, c'est comment on choisissait les morceaux. C'était vraiment de façon démocratique. C'est-à-dire que, par exemple, chacun proposait une dizaine de morceaux et on devait voter pour le morceau qu'on préférait mais pas les siens. Donc, à bulletins secrets. [...] Et malheureusement, les titres qui restaient, souvent, étaient mis à la poubelle. Et pourtant, il y avait des supers trucs." (10) À l'époque, il se contente d'une litote : "Pour choisir les morceaux de l'album, on a été obligé de voter, il y en avait trop." (11) Entre les deux formulations, un même aveu, que Khanh résumera ainsi : "On s'était imposé cette règle pour éviter les conflits, mais chacun espérait malgré tout voir ses chansons retenues." (12)
Le dispositif est d'une élégance redoutable. Personne ne peut plaider pour soi ; chaque chanson retenue l'est donc par les autres. C'est imparable sur le principe, et corrosif dans les faits : les titres recalés ne sont pas reportés, ils sont enterrés. Dans toute l'histoire du groupe, une seule chanson survivra à un scrutin perdu pour reparaître sur l'album suivant : "St John's Avenue", prévue pour le premier album et repêchée sur "Windows" (13). Une seule. Tous les autres morceaux écartés, y compris ceux de Goldman, n'ont jamais été enregistrés.
Retenez ce détail. C'est lui qui ferme cet essai.
Six fenêtres, six climats
Six titres, pas un de plus, et là encore le choix est technique avant d'être esthétique. Khanh, ancien graveur de disques chez Barclay, sait qu'au-delà de vingt minutes par face, on doit baisser le niveau de gravure (14). "Windows" est donc calibré comme un instrument de mesure : quatre compositeurs, six chansons, deux faces pleines sans une minute de gras. Jean-Jacques Goldman signe "When It's the Season", et rien d'autre : c'est son seul titre de l'album (15). Khanh Maï apporte "Games", Jean-Alain Gardet "Circle", et Taï Sinh se taille la part du lion avec le reste.
"When It's the Season" : Goldman ouvre en grand
L'album s'ouvre sur 8 minutes et 12 secondes (16), son morceau le plus ambitieux, et le chroniqueur de Nightfall y verra plus tard le "syndrome premier album de King Crimson" : "cette envie d'en mettre plein la vue dès le premier titre, pour ensuite calmer le jeu" (17). Goldman, seul auteur du morceau, y déploie "un début très dynamique et faisant appel à la virtuosité des musiciens sur un tempo rapide et une construction exigeante, pour l'auditeur également", avec "les riffs de guitares électriques en descente, les tourbillons de synthétiseur, la voix et les paroles héroïques", avant que le titre n'évolue "vers des parties plus calmes dont un piano-voix qui sied fort bien à notre anglophone en herbe" (18).
Deux parties hétérogènes, donc, et c'est précisément ce que la critique de 1976 retiendra comme une audace plutôt que comme une couture apparente. Le morceau contient déjà, en creux, un futur code goldmanien : l'alternance tension-détente, la construction dramatique, la voix qui ne cherche pas à briller mais à raconter. En 1976, personne ne le sait. En 2026, difficile de ne pas l'entendre.
"Games" : une heure pour une minute
"Games" est le single de l'album, celui que WEA taille pour succéder à "Sister Jane". Khanh Maï, son auteur, désamorce d'avance tout procès en calcul : "Il ne faudrait pas mésestimer ou mépriser des chansons comme 'Games' ou 'Sister Jane'. Elles font partie de notre musique, c'est notre musique. Seulement, elles sont écrites dans l'optique d'un 45 tours qui dure trois minutes. [...] Nous serions très heureux de faire un tube, un seul, aussi marquant que 'Whiter shade of pale' ou 'When a man loves a woman' et il n'y aurait pas lieu d'en rougir, au contraire." (19) L'origine de la chanson est à l'avenant, sans romantisme surjoué : "Le refrain, ça m'est venu quand je travaillais chez Phonogram. J'étais en train de faire un mixage et puis j'avais le refrain qui passait dans la tête. Après le boulot, je l'ai marqué." (20)
C'est pourtant sur ce slow que se joue la scène la plus révélatrice de tout l'enregistrement. Alain Pons, journaliste de Best glissé une nuit dans la cabine, assiste à un simple raccord de voix de Goldman : moins d'une minute de chant, plus d'une heure de travail. "La voix de Jean-Jacques est surprenante, pour ne pas dire stupéfiante. 'Il arrive à chanter des notes plus hautes que celles d'une guitare' dit Taï. Cette partie vocale est un véritable exploit physique." (21) Mareska trouve la fin d'une prise "un peu grailloneuse" ; Gardet rétorque que "ça a un côté Janis Joplin pas déplaisant" ; on refait, deux fois, trois fois, quatre fois, les raccords échouent, et Goldman, épuisé, tranche d'une phrase qui le résume déjà tout entier : "Je trouve que c'est bien chanté." (22) La première prise est déclarée bonne. Le producteur s'incline.
Quarante ans plus tard, Marco Stivell décrira "Games" comme une "mélodie langoureuse et 'bleue'", reprenant tous les éléments de "Sister Jane", avec une voix de Goldman "grave au début" qui "s'envole vers des cimes que lui-même n'atteint pas sans heurts", et une "seule marque d'originalité, les ruptures du refrain 'Love is gone...', vraiment jolies d'ailleurs avec une touche d'accordéon" (23). Le livret de la réédition japonaise ira jusqu'à présenter "Games" comme "un morceau qui peut être considéré comme la deuxième partie de Sister Jane" (24). Une deuxième partie avec une touche d'accordéon : la preuve que même les jumelles introverties ont leurs excentricités.
"St John's Avenue" : l'unique rescapée de la poubelle
"St John's Avenue" est une miraculée. Elle figurait déjà sur la maquette de 1974 qui décrocha au groupe ses sept propositions de contrat (25), elle fut écartée du premier album faute de place, et elle est, on l'a dit, la seule chanson de toute l'histoire de Taï Phong à avoir survécu à un ajournement (26). Ses 7 minutes et 47 secondes (27) portent la marque de Taï Sinh : montée dramatique, répétition incantatoire du refrain, harmonies vocales superposées. L'inspiration, elle, vient de ses voyages : "Mon frère allait souvent en Angleterre. Cela l'a inspiré pour faire cette chanson", expliquera Khanh (28).
Goldman y chante en lead, et c'est peut-être ici que son anglais se trahit le plus. Stivell note "l'accent très français de Goldman sur 'St John's Avenue'", dans un titre "hanté par les voix de tête, même répétitives dans leur simplicité, comme des incantations", avant qu'un "peu de vigueur bien menée par Stéphan Caussarieu" ne referme la marche (29). Cet accent qui affleure n'est pas un défaut de fabrication. C'est le rappel discret qu'un groupe de France, comme aimait à le dire Khanh, chante l'anglais avec son histoire à soi.
"Circle" : le tour du propriétaire des claviers
Un seul titre porte la griffe de Jean-Alain Gardet, et c'est le plus singulier de l'album. Formé au jazz et au classique, fils de jazzman, le claviériste s'offre avec "Circle" une pièce où, pour une fois, "Gardet n'hésite pas à sortir de ses nappes vaporeuses et propose des arrangements plus tranchants" (30). L'Elka Rhapsody et l'ARP String Ensemble, qui colorent tout l'album, y travaillent à découvert : harmonies plus audacieuses, rythmique plus syncopée, un climat qui doit davantage au jazz-rock qu'à la ballade planante.
Placé en ouverture de la face B, entre les incantations de "St John's Avenue" et le dépouillement de "Last Chance", "Circle" fonctionne comme un sas. C'est aussi, rétrospectivement, un adieu : Gardet ne signera plus rien pour Taï Phong.
"Last Chance" : la chanson où les autres ne jouent pas
Il y a une anecdote que Khanh Maï raconte en reprenant le CD de "Windows" entre les mains, un quart de siècle après. Elle concerne "Last Chance", la chanson de son frère : "Quand on avait entendu le morceau la première fois, on s'est regardé, avec Jean-Jacques, on dit 'Mais, il n'y a rien, nous on ne joue pas'. C'était flagrant. On a dit 'C'est toi qui joues, nous on n'a même pas besoin de jouer avec... deux guitares ou trois guitares, vraiment pas besoin'." (31)
Dans un groupe qui empile les re-recordings jusqu'à faire sonner deux guitares comme six, le geste le plus radical de l'album est donc un renoncement : ne rien ajouter. Résultat, 3 minutes et 45 secondes (32), la piste la plus courte du disque, et peut-être sa plus pleine. "Last Chance" est un folk limpide, que Stivell rattache à Crosby, Stills & Nash (33), et que Khanh considère comme la démonstration du talent de son frère, "le meilleur compositeur du groupe" selon lui : "Quand il compose un morceau, c'est souvent tout seul au piano ou à la guitare, et quand on l'écoute, on dit 'Oh mais, c'est tellement bien...'" (34) L'éloge le plus rare qu'un groupe puisse faire à l'un des siens : se taire.
"The Gulf of Knowledge" : dix minutes en une prise
La fresque finale, 9 minutes et 57 secondes (35), la plus longue de l'album, est ce que Rock & Folk qualifie alors de "ce que Taï Phong a produit de meilleur à ce jour" (36). Taï Sinh, son auteur, démonte lui-même les fantasmes d'instrumentation : "Mike Oldfield n'est qu'une influence parmi beaucoup d'autres. Non, il n'y a pas de mandoline, c'est la guitare électrique de Khanh très trafiquée... Le son de la batterie ? Avant même d'enregistrer, il a fallu des heures à Khanh et Stephan pour trouver le son que l'on cherchait. Ensuite, Stephan a tout enregistré en une seule prise." (37)
Une seule prise pour près de dix minutes : voilà le paradoxe Taï Phong résumé. Des heures pour trouver un son, une prise pour le graver. Le journaliste de Rock & Folk s'enthousiasme pour ce jeu de batterie, "pas de la virtuosité chiante, de la musique", au point de convoquer le souvenir de Robert Wyatt (38). Et Khanh glisse ce détail qui vaut tous les communiqués de presse : "On a fait écouter l'album aux musiciens d'Ange, ils ont eu l'air très impressionné. Ils ont demandé à Taï de les conseiller pour l'achat de leur nouveau matériel." (39) Quand le groupe phare du rock progressif français vient prendre des conseils d'équipement, c'est que la salle des machines de Sceaux ne fabrique pas que des slows.
Un album de printemps qui sort en octobre
"Games" paraît fin mai 1976 (40). L'album, lui, attend octobre (41). Ce décalage n'est pas une stratégie, c'est un aveu de perfectionnisme, formulé sans détour par Khanh : "Nous sommes très exigeants, et donc cela prend toujours beaucoup de temps avant que nous obtenions exactement ce que nous désirons ; c'est pour cette raison que l'album, qui devait sortir au printemps, ne sort que maintenant ; c'est pour cette raison aussi que nous n'avons encore jamais tourné." (42) Un album d'été qui sort à l'automne, précédé d'un slow lancé avant les vacances : le calendrier de "Windows" joue contre lui dès le départ.
La critique applaudit, le public n'entend pas
La presse spécialisée, elle, est au rendez-vous. Dans Rock & Folk, Jean-Marc Bailleux salue un groupe qui a trouvé son style, avec moins de choses empruntées et plus d'audace que sur le premier album : "des compositions à la construction parfois surprenante (les deux parties hétérogènes de 'When it's the season'), voire audacieuse ('The gulf of knowledge') et un son personnel qui tire son originalité de l'enchevêtrement des guitares acoustiques et électriques..." (43) Le même magazine, en reportage chez les parents Ho Tong, ouvre sa visite sur un disque de Klaus Schulze posé sur la platine et décrit "Windows" comme "un effort résolu dans la quête d'une certaine perfection, non seulement de la production en général, mais de chaque son en particulier" (44).
Le public, lui, ne suit pas. "Games" ne connaît pas la destinée de "Sister Jane" (45), et l'album se vend mal. Le groupe qui rêvait d'un tube "aussi marquant que 'Whiter shade of pale'" découvre l'autre face du 45 tours : quand le single ne prend pas, l'album qu'il devait tracter reste à quai.
Un directeur artistique qui réserve le restaurant
Pourquoi cet échec ? Khanh Maï a sa réponse, constante depuis cinquante ans : la promotion. Ou plutôt son absence, depuis le départ de Dominique Lamblain, le responsable de l'international qui avait signé le groupe chez WEA. "Jean Mareska a été commis d'office pour s'occuper de nous pour les albums mais il était plutôt là pour réserver le studio ou pour réserver le restaurant... Musicalement, il ne s'occupait pas de nous dire 'Voilà, tu as chanté faux...'" (46) Et de trancher, à la question de savoir si "Games" aurait marché avec de la promotion : "Ah oui, tout à fait. Moi, je pense que c'est uniquement une question de promotion. Parce que je pense que les titres suivant 'Sister Jane', on a fait aussi bien." (47)
Mareska, interrogé vingt ans plus tard, renvoie la balle avec élégance vers l'ADN du groupe lui-même : "S'il n'y avait pas de photo sur les pochettes de Taï Phong, c'est qu'il n'y avait pas grand chose à montrer : Taï Phong n'était pas un groupe à paillettes mais un groupe de musiciens. En plus, je crois qu'ils n'avaient pas tellement envie de faire voir leur tête, ils n'étaient pas narcissiques, n'avaient pas envie de se montrer, ni sur scène, ni en public." (48) Les deux ont raison, et c'est bien le problème : un groupe sans visage, privé de son promoteur, dans une industrie qui vend des visages.
Samouraïs, polytechniciens et chaise vide
Dès octobre 1976, l'argent du premier album est réinvesti dans un projet fou : la scène (49). Pas trois concerts en MJC, non. Une machine de guerre. Khanh détaille l'arme principale avec la gourmandise d'un ingénieur : "C'est une console Midas que nous avons spécialement fait faire pour Taï Phong. Actuellement, il n'y en a que trois au monde : celle de Yes qui a 28 canaux, celle de Supertramp qui en a 36, et celle-ci, 32 canaux avec des groupements." (50) S'y ajoutent une équipe d'amis polytechniciens qui conçoit un système de sonorisation à quatre étages d'amplification et des retours de scène individuels, au point de déposer un brevet (51), et, dans le sous-sol des parents Ho Tong, des moules en bois et en stuc d'où sortiront des samouraïs de scène en polyester translucide (52). Le rock fait avancer la science, écrit alors Rock & Folk. Il fait aussi reculer les échéances.
Car en février 1977, quand tout est prêt, Jean-Jacques Goldman annonce qu'il ne fera pas de scène. Il reste pour les disques, mais les tournées ne l'intéressent pas (53). La raison officielle tient au trac, et elle n'est pas une légende : dès les premiers concerts de test, avant même le premier album, "il a tellement le trac que ça le rend malade au point d'avoir de fortes nausées" (54). Khanh en rajoutera une couche en 1984 : "Jean-Jacques avait un trac fou. Il était malade avant d'entrer en scène. Et quand des clients, au magasin où il travaillait, lui demandaient : 'Vous n'êtes pas le chanteur de Taï Phong ?', il répondait 'Non'. En télé, quand on devait signer des autographes, il se cachait." (55) Goldman, lui, invoquera plus tard un arbitrage de vie plus prosaïque : "J'ai même lâché ce groupe quand il est parti en tournée pour son deuxième album. Je n'avais pas l'intention de quitter mes deux enfants que j'avais déjà et mon boulot. La musique prenait alors une importance que je ne souhaitais pas du tout." (56)
Il faut donc remplacer l'irremplaçable : une voix de haute-contre doublée d'un guitariste. Faute de réunir les deux qualités en un seul homme, le groupe en engage deux, Lionel Lemarie dit Charly au chant et Marc Perrier à la guitare (57). Puis le sort s'acharne : Jean-Alain Gardet quitte le groupe à moins de deux semaines des premiers concerts, parti à Limoges par amour (58). Stéphan Caussarieu fait le voyage pour le convaincre de revenir, en vain. La solution est du pur Taï Phong : six claviéristes sont recrutés, chacun apprenant à la perfection deux ou trois morceaux, et parmi eux un certain Angelo Zurzolo, qui reviendra dans le groupe... vingt ans plus tard (59).
Les 15 et 16 avril 1977, à la Maison des Arts de Créteil, devant des salles pleines, décor de plantes vertes et samouraïs géants, Taï Phong tient enfin sa scène. Best conclut que le groupe vient de prendre "définitivement sa place au sein des plus grands groupes français" (60). Sur les photos du triomphe, il manque deux musiciens de "Windows". Dont celui qui chantait "Sister Jane".
La sortie de secours
Le départ de Goldman ne se raconte pas d'une seule voix, et c'est ce qui le rend intéressant. Il y a la version du trac, documentée depuis 1975. Il y a la version familiale et professionnelle, que Goldman donnera lui-même en 1998 (61). Et il y a la version de Khanh Maï, la plus précise et la plus dérangeante, parce qu'elle ramène tout au mécanisme central du groupe : le vote. "Comme tu sais, notre façon de voter faisait que forcément, tous les titres qui n'étaient pas pris allaient à la poubelle. Jean-Jacques était frustré, tout comme chacun d'entre nous, de ne pas pouvoir mettre plus de titres. À la fin du deuxième album, Jean-Jacques nous a dit que la meilleure façon pour lui de placer ses titres, c'était de faire une carrière solo." (62)
Certes, la carrière solo commence mal : "C'est pas grave papa", premier 45 tours en français enregistré en 1976 avec des musiciens de studio étrangers à Taï Phong, est un échec cinglant. "Ce premier disque n'a pas du tout marché et on s'est ramassés", résume Mareska, qui précise qu'un contrat solo de trois ans avait été signé, imposant quatre à six mois d'espace entre chaque disque de Taï Phong et chaque disque solo (63). Certes, Goldman ne claque aucune porte : il reste membre du groupe sur disque, revient même pour le troisième album quand la tournée avec Michael Jones tourne court, la voix du Gallois se cassant sur les notes les plus hautes de "Sister Jane" ou de "When It's the Season" (64). Certes encore, Khanh gardera de cette période un jugement d'une générosité désarmante : "Sur les premiers disques, il y avait des chansons qui sont à mon avis encore plus belles que celles qu'il fait maintenant. Je suis content qu'il réussisse. Je trouvais qu'il avait du talent, que ce n'était pas juste qu'il ne soit pas récompensé." (65)
Mais le fait demeure : "Windows" est le dernier album de Taï Phong conçu avec Goldman à part entière, dans le système collectif d'origine. Après lui, le groupe perd son claviériste, puis son bassiste fondateur, engage des remplaçants, court après un tube disco. La fenêtre s'est refermée sur autre chose que de la musique : sur une certaine idée, intenable, de la démocratie en musique.
L'empreinte laissée sur le verre
L'échec commercial n'a pas eu le dernier mot. En 1984, le succès solo de Goldman remet Taï Phong au goût du jour : WEA ressort "Sister Jane" en 45 tours, les trois albums en vinyle, et publie la compilation "Les années Warner" qui offre à une nouvelle génération un extrait de chaque album (66). En 1993, ce sont les Japonais qui rééditent les trois albums en CD, avec livrets détaillés, textes des chansons et discographie complète ; la France se contentera de rééditions nues, sans biographie, sans texte, sans bonus (67). "Windows" y gagne trois titres : "Dance", la face B de "Follow Me" (1977), puis "Back Again" et "Cherry", le 45 tours de 1978 gravé par le Taï Phong d'après, celui de Michael Jones et Pascal Wuthrich (68). Le livret, signé d'un fan japonais, Masanori Itoh, fait ce que WEA France n'a jamais fait : raconter le groupe. Il y décrypte jusqu'à la pochette de Lang, ce guerrier samouraï sous un cerisier japonais, y voit la raison d'une élection réciproque entre le groupe et le Japon, et note qu'"une partie des fans estime que "Windows" est leur meilleur album" (69). Sa dernière phrase vaut épitaphe et prophétie : "Un rêve s'achève et un autre recommence de nouveau..." L'histoire du groupe en miniature : honoré avec révérence à dix mille kilomètres, rangé au rayon Goldman à domicile.
Le temps a fait le reste. En 2017, Marco Stivell consacre à "Windows" une chronique qui en fixe le charme durable : "Le charme principal de ce disque est son climat, plus prononcé que sur le premier et que l'on reconnaît surtout dans l'utilisation des claviers par Taï Sinh et Jean-Alain Gardet. Une texture de mousson ou un ciel de journée/soirée venteuse et pluvieuse", tout en situant honnêtement le disque un cran sous le "Wind and Wuthering" que Genesis publiera quelques mois plus tard (70). Une texture de mousson : le mot est juste, et il boucle une boucle. Mousson, c'était le nom du tout premier groupe des frères Ho Tong.
Les fenêtres, elles, se sont fermées une à une. Jean-Alain Gardet est mort d'un cancer, une disparition que Khanh révélera presque en passant à un journaliste japonais : "Jean-Alain est décédé depuis plus de vingt ans à cause du cancer." (71) Taï Sinh s'est éteint dans la nuit du 5 décembre 2021, salué par son frère : "Excellent compositeur et chanteur, c'était le meilleur bassiste pour Taï Phong." (72) Des quatre compositeurs de "Windows", deux ne sont plus là pour entendre ce que leur album est devenu : un classique secret, cité par les connaisseurs comme le sommet du groupe.
Fermer la fenêtre, doucement
"Windows" n'a ni le tube du premier album, ni le parfum de fin de règne du troisième. Il a mieux : la cohérence. Six chansons choisies au bulletin secret, gravées à vingt minutes par face, mixées et remixées "jusqu'à ce que l'on ait exactement ce que l'on voulait". Un disque de musiciens qui pensaient technique en composant et musique en réglant les consoles, capables de passer des heures sur un son de batterie pour l'enregistrer ensuite en une prise, et de laisser une chanson entière à un seul homme parce qu'elle n'avait besoin de personne d'autre.
C'est aussi le disque d'un paradoxe que le groupe n'a jamais résolu. Le système qui garantissait l'équité, le vote sans complaisance où nul ne défend ses propres chansons, est celui-là même qui a rempli la poubelle de "supers trucs" et nourri la frustration de chacun. Goldman en a tiré la seule conclusion logique : pour placer ses chansons, il fallait un endroit où l'on ne vote pas. Ce sera une carrière solo, deux 45 tours ratés chez WEA, puis un contrat chez Epic, et en 1981 une chanson dont le titre sonne, avec le recul, comme une réponse envoyée à ses anciens camarades de scrutin : "Il suffira d'un signe".
Chez Taï Phong, il aura fallu un vote.
Sources et Ressources
(01) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (02) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (03) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (04) Jean Mareska : "Goldman a chanté les Platters et le Disco" (Platine, août 1994, propos recueillis par Jean-Pierre Pasqualini) (05) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (06) Crédits de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, 1993) (07) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (08) Thank You (Rock and Folk, 1976) (09) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (10) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (11) Thank You (Rock and Folk, 1976) (12) Propos de Khanh Maï [source primaire en cours de localisation] (13) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (14) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (15) Les années Taï Phong (Parler d'sa vie, texte de Jean-Michel Fontaine) (16) Crédits de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, 1993) (17) Taï Phong : Windows (nightfall.fr, 23 octobre 2017, article de Marco Stivell) (18) Taï Phong : Windows (nightfall.fr, 23 octobre 2017, article de Marco Stivell) (19) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (20) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (21) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (22) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (23) Taï Phong : Windows (nightfall.fr, 23 octobre 2017, article de Marco Stivell) (24) Livret de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, texte de Masanori Itoh, 2 avril 1993, traduction française de Mamiko) (25) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (26) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (27) Crédits de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, 1993) (28) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (29) Taï Phong : Windows (nightfall.fr, 23 octobre 2017, article de Marco Stivell) (30) Taï Phong : Windows (nightfall.fr, 23 octobre 2017, article de Marco Stivell) (31) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (32) Crédits de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, 1993) (33) Taï Phong : Windows (nightfall.fr, 23 octobre 2017, article de Marco Stivell) (34) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (35) Crédits de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, 1993) (36) Thank You (Rock and Folk, 1976) (37) Thank You (Rock and Folk, 1976) (38) Thank You (Rock and Folk, 1976) (39) Thank You (Rock and Folk, 1976) (40) Tai Phong An II (Best n° 95, juin 1976, propos recueillis par Alain Pons) (41) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (42) Thank You (Rock and Folk, 1976) (43) Rock & Folk, octobre 1976, article de Jean-Marc Bailleux (cité dans la Biographie de Taï Phong de Ludovic Lorenzi) (44) Thank You (Rock and Folk, 1976) (45) Les années Taï Phong (Parler d'sa vie, texte de Jean-Michel Fontaine) (46) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (47) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (48) Jean Mareska : "Goldman a chanté les Platters et le Disco" (Platine, août 1994, propos recueillis par Jean-Pierre Pasqualini) (49) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (50) Thank You (Rock and Folk, 1976) (51) Thank You (Rock and Folk, 1976) (52) Thank You (Rock and Folk, 1976) (53) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (54) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (55) Jean-Jacques Goldman : Vocals, electric & acoustic guitars (Chanson n°10, juin 1984, L.L.) (56) Un sage au bout de ses rêves (L'Union de Reims, 17 mai 1998, propos recueillis par Fabrice Littamé) (57) Tai Phong : Problèmes résolus (Best, avril 1977, propos recueillis par Alain Pons) (58) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (59) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (60) Tai Phong en scène (Best n° 107, juin 1977, article de P. H.) (61) Un sage au bout de ses rêves (L'Union de Reims, 17 mai 1998, propos recueillis par Fabrice Littamé) (62) Entretien avec Khanh Mai, 26 janvier 2001, propos recueillis par Ludovic Lorenzi (63) Jean Mareska : "Goldman a chanté les Platters et le Disco" (Platine, août 1994, propos recueillis par Jean-Pierre Pasqualini) (64) Post de Khanh Maï sur Facebook, 24 février 2022 (65) Jean-Jacques Goldman : Vocals, electric & acoustic guitars (Chanson n°10, juin 1984, L.L.) (66) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (67) Biographie de Taï Phong, par Ludovic Lorenzi (68) Crédits de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, 1993) (69) Livret de l'édition japonaise de Windows (CD WMCS 610, texte de Masanori Itoh, 2 avril 1993, traduction française de Mamiko) (70) Taï Phong : Windows (nightfall.fr, 23 octobre 2017, article de Marco Stivell) (71) Interview de Khanh Maï (Euro Rock Press, Japon, mai 2021, propos recueillis par Miyasaka Seiichi, traduction Kawahara Mariko) (72) Post de Khanh Maï sur Facebook, 5 décembre 2021
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…
Quand et où l'album "Windows" de Taï Phong a-t-il été enregistré ? "Windows" a été enregistré de janvier à mai 1976 au studio IP à Paris, en deux périodes séparées par une pause volontaire. Contrairement au premier album, expédié en trois semaines, le groupe a étalé son travail sur plusieurs mois. Les chansons étaient quasiment prêtes dès l'enregistrement du premier album, ce qui a permis un travail de re-recording approfondi.
Comment les titres de "Windows" ont-ils été choisis ? Par vote démocratique à bulletins secrets : chaque membre proposait une dizaine de morceaux et votait pour ses préférés, sans jamais pouvoir voter pour les siens. Les titres non retenus étaient définitivement abandonnés. Khanh Maï le regrettera : "les titres qui restaient, souvent, étaient mis à la poubelle. Et pourtant, il y avait des supers trucs".
Combien de chansons Jean-Jacques Goldman a-t-il signées sur "Windows" ? Une seule : "When It's the Season", le morceau d'ouverture de l'album. Khanh Maï signe "Games", Jean-Alain Gardet "Circle", et Taï Sinh les trois autres titres ("St John's Avenue", "Last Chance", "The Gulf of Knowledge"). Cette rareté, imposée par le système de vote, nourrira la frustration qui poussera Goldman vers une carrière solo.
Pourquoi "Windows" ne compte-t-il que six titres ? Pour une raison technique de gravure. Khanh Maï, ancien graveur de disques chez Barclay, savait qu'au-delà de vingt minutes par face de vinyle, il faut baisser le niveau sonore de la gravure. Limiter l'album à six titres garantissait un volume optimal. Selon ses mots : "tout est pensé à l'avance".
Quel single a été extrait de "Windows" et quand est-il sorti ? "Games", composé par Khanh Maï, est sorti fin mai 1976, plusieurs mois avant l'album qui n'est paru qu'en octobre. Ce slow, conçu dans la lignée de "Sister Jane", était le seul single extrait de l'album. Il n'a pas rencontré le succès escompté, faute de promotion selon Khanh Maï.
Qui a assuré la prise de son de "Windows" ? Khanh Maï lui-même, guitariste du groupe et ingénieur du son de métier, du début à la fin des séances. Le groupe a ensuite mixé et remixé collectivement, selon Jean-Alain Gardet, "jusqu'à ce que l'on ait exactement ce que l'on voulait". Cette autonomie technique donne à l'album sa touche personnelle, saluée par la critique.
Comment la critique a-t-elle accueilli "Windows" en 1976 ? Favorablement. Dans Rock & Folk d'octobre 1976, Jean-Marc Bailleux estime que Taï Phong a trouvé son style, avec "des compositions à la construction parfois surprenante, voire audacieuse et un son personnel". Le même magazine décrit l'album comme "un effort résolu dans la quête d'une certaine perfection". Le public, lui, n'a pas suivi.
Pourquoi "Windows" a-t-il été un échec commercial ? Principalement à cause d'un déficit de promotion, selon Khanh Maï. Après le départ de Dominique Lamblain, qui avait signé le groupe chez WEA, plus personne ne s'occupait réellement de Taï Phong. Jean Mareska pointe aussi l'absence d'image : pas de photo sur les pochettes, pas de leader, un groupe de musiciens refusant les paillettes.
Quelle est la particularité de "Last Chance" ? Taï Sinh y joue seul, sans les autres membres du groupe. Khanh Maï raconte qu'en découvrant le morceau, Jean-Jacques Goldman et lui se sont regardés et ont conclu : "C'est toi qui joues, nous on n'a même pas besoin de jouer". Un renoncement inédit pour un groupe adepte du re-recording massif.
Pourquoi "St John's Avenue" est-elle une exception dans l'histoire de Taï Phong ? C'est la seule chanson de toute l'histoire du groupe à avoir été écartée d'un album, en l'occurrence le premier, puis repêchée sur le suivant. Elle figurait déjà sur la maquette de 1974 qui avait séduit sept maisons de disques. Tous les autres titres recalés par le vote n'ont jamais été enregistrés.
Comment s'est passé l'enregistrement de la voix de Goldman sur "Games" ? Un raccord de moins d'une minute a demandé plus d'une heure de travail, sous les yeux du journaliste de Best Alain Pons. Taï Sinh commente : "Il arrive à chanter des notes plus hautes que celles d'une guitare". Après plusieurs prises infructueuses, Goldman épuisé impose la première : "Je trouve que c'est bien chanté". Le producteur s'incline.
Pourquoi Jean-Jacques Goldman a-t-il quitté Taï Phong après "Windows" ? Selon Khanh Maï, à cause de la frustration engendrée par le système de vote qui envoyait les titres refusés "à la poubelle" : "À la fin du deuxième album, Jean-Jacques nous a dit que la meilleure façon pour lui de placer ses titres, c'était de faire une carrière solo". S'y ajoutent son trac paralysant et, selon Goldman lui-même, le refus de sacrifier sa famille et son emploi.
Jean-Jacques Goldman a-t-il participé aux concerts de Taï Phong en 1977 ? Non. En février 1977, alors que le groupe est prêt à tourner, Goldman annonce qu'il ne fera pas de scène tout en restant membre du groupe sur disque. Il est remplacé par deux musiciens, le chanteur Lionel Lemarie dit Charly et le guitariste Marc Perrier, avant l'arrivée de Michael Jones.
Qui a remplacé Jean-Alain Gardet aux claviers pour les concerts de Créteil ? Six claviéristes différents, chacun apprenant deux ou trois morceaux à la perfection. Gardet avait quitté le groupe moins de deux semaines avant les concerts des 15 et 16 avril 1977 à la Maison des Arts de Créteil, parti à Limoges par amour. Parmi les six remplaçants figurait Angelo Zurzolo, qui intégrera Taï Phong vingt ans plus tard.
Quel matériel de scène Taï Phong avait-il préparé après "Windows" ? Une console Midas 32 voies fabriquée sur mesure, l'une des trois au monde avec celles de Yes et de Supertramp, un système de sonorisation révolutionnaire conçu par des amis polytechniciens (qui déposeront un brevet), un light-show maison et des samouraïs géants en polyester translucide abritant les amplis, fabriqués dans le sous-sol des parents Ho Tong.
Quelles sont les durées des six titres de "Windows" ? Selon les crédits de l'édition japonaise : "When It's the Season" (8:12), "Games" (4:07), "St John's Avenue" (7:47), "Circle" (5:30), "Last Chance" (3:45) et "The Gulf of Knowledge" (9:57), soit environ vingt minutes par face de vinyle. Un total calibré volontairement par Khanh Maï, ancien graveur de disques, pour garantir un niveau de gravure optimal.
"Windows" a-t-il été réédité ? Oui, d'abord au Japon en 1993 (CD WMCS 610), avec livret détaillé et trois titres bonus : "Dance", "Back Again" et "Cherry", issus des 45 tours de 1977 et 1978. La France a suivi avec des rééditions sans bonus ni livret. Dès 1984, la compilation "Les années Warner", publiée dans le sillage du succès solo de Goldman, avait remis un extrait de l'album en circulation.
Que reste-t-il de "Windows" aujourd'hui ? La réputation d'être l'album le plus abouti de Taï Phong, portée par les amateurs de rock progressif français. En 2017, Marco Stivell salue sur Nightfall.fr son climat singulier, "une texture de mousson", tout en le situant honnêtement sous le "Wind and Wuthering" de Genesis. Deux de ses quatre compositeurs, Jean-Alain Gardet et Taï Sinh, sont aujourd'hui décédés.