Puisque tu pars

Exégèses

Il me semble que Jean Jacques aime les contradictions.

Nombre de ces œuvres s’opposent entre la mélancolie et l’alacrité : le texte peut dégager une certaine tristesse et la musique une certaine gaieté et inversement.

Cette opposition crée donc un conflit d’interprétation entre ceux qui perçoivent en premier lieu la musique et les seconds qui prêtent davantage attention au texte... Ce qui amène, souvent, à des interprétations fausses de l’œuvre telle que conçue au départ par l’auteur. Non ! « Puisque tu pars » n’est pas si triste qu’elle pourrait le laisser entendre, même si elle nous arrache, je le concède aisément, une larme... ou deux... à chaque écoute, à chaque lecture et que l’émotion nous étreint inlassablement. La musique y joue son rôle : longue introduction qui met en place une atmosphère pesante, angoissante qui va accentuer notre ressenti de tristesse légitime. Le choix des instruments est aussi un vecteur à pousser l’auditeur dans cette facilité qui s’impose : un fond de cornemuse donne de la solennité à ce que nous allons entendre. Le décor est planté, nous avons déjà sorti notre mouchoir…

Le thème de cette chanson, clarifions dès maintenant les choses, est le départ, Jean Jacques détestant la chanson « Ce n’est qu’un au revoir » que le public entonnait à la fin d’un concert. Il est vrai que quand arrive le moment fatidique du départ et de la séparation, chacun devant retrouver son quotidien, la tristesse est immense, bien naturellement, mais cette « ombre qui gagne » sous-entend qu’il y a eu un grand soleil avant, pendant et pourquoi pas après…

Puisque cette chanson a été écrite pour nous, auditeurs et passionnés de son œuvre, attardons-nous quelques instants sur ce départ, en l’occurrence le sien à la fin d’un concert : Pour qu’il y ait départ, il a eu en amont l’arrivée et même encore avant l’attente et encore avant la rencontre.

Souvenons-nous de la première fois où nous l’avons découvert… Notre cœur a bondi dans notre poitrine et ce fut le point de départ et donc un commencement d’une histoire qui dure depuis maintenant depuis de nombreuses années pour les plus anciens d’entre nous.

Fermons les yeux et revivons ces moments où nous apprenons qu’il vient nous rendre visite dans notre ville, la fébrilité lorsque les billets sont en vente et que l’on se demande si nous arriverons à obtenir ce précieux ticket, les économies que nous avons dû faire parfois pour honorer ce rendez-vous. Cette attente, précieuse qui fait partie de l’évènement et qui participe à la création de ce moment de bonheur intense où le jour tant attendu arrive. L’émotion de constater aussi que nous ne sommes plus seuls derrière notre poste de radio à vibrer pour ses notes, de constater cette foule d’anonymes qui ont la même passion, la même sensibilité et que nous pouvons partager ensemble. Cette communion entre nous tous est source d’un tel bonheur.

Et tout à une fin, même un concert de Jean Jacques…

Nous avons rêvé « nos désirs », nous avons vécu ce moment ensemble et « ainsi soit-il », il doit reprendre la route pour illuminer d’autres visages ailleurs.

Mais avant de partir, il nous offre une chanson, cadeau suprême d’un auteur à son public, et pas n’importe quelle chanson, puisqu’elle est devenue un incontournable de son répertoire, un classique repris pour saluer les départs que la vie parsème sur nos chemins.

Et parce que la pudeur de Jean-Jacques est immense, cette chanson n’est pas centrée uniquement sur son propre départ, mais sur les départs et évoque ce que l’on perçoit quand on devient parents, le départ d’un enfant du foyer « et puisque nous t'aimons trop pour te retenir ».

Et non ! ce n’est pas triste, même si évidemment quand la chair de notre chair quitte le confort douillet de la maison les larmes reviennent rouler sur nos joues.

Bien au contraire, quelle fierté d’avoir su transmettre suffisamment d’amour, suffisamment de liberté, suffisamment d’autonomie pour apprendre à cet enfant à être libre de ses choix et d’avoir le courage de quitter le cocon familial et de n’avoir aucune retenue quant aux kilomètres. Celui qui part doit être courageux et aussi lutter contre la tristesse qu’il cause et qu’il vit aussi. Donner les armes à nos enfants pour accomplir cette épreuve, affronter leurs peines est une belle récompense. Nous avons ainsi le sentiment d’avoir mené à bien notre mission de parents. Réussir l’épanouissement de nos enfants est une joie profonde qui dépasse la tristesse du départ. Et cette réussite est aussi « cette chance que nous t’envions en silence », car nous-mêmes, peut-être, n’avons pas eu ce courage ou reçu l’apprentissage pour y parvenir. Apprendre à partir, le plus beau cadeau que nous puissions faire à nos enfants.

Et c’est ainsi que la positivité se dessine dans ses mots et prend pleinement sa place dans le texte : là où la pensée collective considère le départ comme triste et mélancolique, il considère le départ comme un recommencement, une chance, une richesse, un don même à l’autre puisqu’il va même jusqu’à penser que « (…) d'autres âmes plus belles Sauront t'aimer mieux que nous puisque L'on ne peut t'aimer plus ». N’est-ce pas la plus belle preuve d’amour que l’on puisse offrir à un être aimé ?

C’est un nouveau volet qui s’ouvre avec des perspectives d’épanouissement et non une porte qui se ferme. Une nouvelle vie qui commence avec ses joies et ses peines, mais surtout avec des retrouvailles « Dans ton exil essaie d'apprendre à revenir Mais pas trop tard ». Parce que justement le mot « départ » sous-entend « arrivée » et il n’y a rien de forcément définitif. Ce mot ne doit pas être confondu avec le mot « adieu » par exemple. La langue française est si riche et si bien maitrisée par notre ami, que s’il avait voulu faire un texte sur la mort, cela aurait été le cas, et le doute ne serait pas possible. D’ailleurs cette chanson existe pleinement dans son répertoire et le doute n’est pas permis.

Alors évidemment, selon sa propre croyance religieuse les interprétations peuvent différer et si cela peut réconforter certains d’entre nous, pourquoi pas…

Puisque les chansons appartiennent aussi à ceux qui les écoutent, chacun pourra y voir ce qu’il a envie d’y voir, selon son ressenti, son vécu et l’émotion du moment.