Quel exil (1981)
Exégèses
SOMMAIRE
Décline une identité
Quand l’identité commence par un formulaire
Appartenir ? Une évidence
L’inventaire des absences
Île ou exil : deux noms pour une même expérience
Les blouses blanches : quand le savoir se trompe de question
Juste appartenir
L’aveu involontaire : quand le texte parle malgré lui
L’exil en héritage
L’exil goldmanien : une boussole sans nord
Une chanson sans résolution
L’exil comme condition humaine
Démo et tutoriel guitare 📺
Sources
Décline une identité
Oublions la mise en scène du grand départ. Dans "Quel exil" (01), personne ne boucle sa valise sous l'œil des caméras, aucune frontière n'est forcée au milieu de la nuit, le train ne s'efface pas dans une brume de cinéma. Jean-Jacques Goldman choisit la morsure du froid bureaucratique. Le formulaire. Une énumération administrative, comptable, aride. On y trouve des cases qui exigent le tout d'un homme sans rien raconter de sa vie. L'identité doit comparaître. Elle est sommée de s'expliquer avant même d'avoir pris corps.
Ce dispositif est lourd de sens. Il nous jette sur un terrain rugueux, pourtant si banal : celui de l'aveu des origines. Il faut dire d'où l'on sort, nommer ses allégeances, se glisser dans la case idoine. L'enjeu dépasse la confidence personnelle ; l'objectif est la validation sociale. Le texte avance sans artifice ni gants de boxe. Il s'en tient à des interrogations presque enfantines, nues, frontales. D’où suis-je ? Qui sont les miens ? Où se trouve ma place ?
"Quel exil " refuse la paix des braves. Elle se contente d'observer, de revenir à la charge, sans lassitude. Elle dépeint ce face-à-face violent entre la tranquillité de ceux qui possèdent une chaise, un lieu où s'ancrer, et l'instabilité de celui qui demeure sur le seuil, dans l'embrasure de la porte. L’île ou l’exil ? Le texte navigue entre les deux, tanguant dangereusement sans jamais accoster. Au bout de la route, une seule revendication demeure audible : appartenir.
Tout part de là. Du texte brut, tel qu'il nous parvient. Il faut regarder son évidence et ce qui lui échappe par les fissures. Le parti pris est d'une sobriété volontaire : écouter la chanson avant de vouloir la disséquer. Laisser résonner les échos biographiques sans qu'ils ne viennent étouffer la partition. On accepte enfin que certaines zones restent dans l'ombre, sans réponse.
L'idée n'est pas de traquer un sens caché. On évite aussi d'arbitrer le débat. L'ambition se limite à rester au plus près de cette tension fragile, cette parole qui progresse sans jamais poser ses bagages. "Quel exil" ne soigne personne. Elle se borne à faire la route avec nous.
Quand l’identité commence par un formulaire
L'ouverture de la chanson délaisse l'harmonie pour la rudesse d'un guichet. C’est sec. Ça tranche. Goldman évacue les visages ou les sentiments pour se concentrer sur une nomenclature brute.
« Nom, prénom, numéro, photo, signe particulier. »
On entre dans le lexique de l’archive. C’est le bruit du tiroir qu’on referme sur un dossier de plus. Chaque terme agit comme un tampon sec. Il verrouille l'individu dans une nomenclature sans appel. Le matricule de l’usager s’efface derrière une variable administrative. L’identité se décline. Il faut comprendre la violence de ce moment : l'obligation de produire ce que l'administration attend de vous remplace la liberté de dire qui vous êtes. Le verbe se fige en injonction. Le sujet n'est plus qu'une procédure.
La suite confirme cette rupture nette entre l’être et ce qui apparaît :
« T’es géant, t’es zéro. »
La stature importe peu, tout comme l'épaisseur de l’âme. On peut porter en soi les rêves les plus lourds, ils n'ont plus de cours légal ici. Géant ou zéro, la sentence reste identique. Il faut cocher la case. Il faut prouver sa conformité. L’administration ignore l’humain pour se focaliser sur l’exactitude du signalement.
Goldman livre là un diagnostic cruel. L’exil se moque de la géographie ou des gares de départ. Il s'installe avant même la carte. C’est un exil sourd, niché dans l'obligation de se justifier pour obtenir le droit d'exister aux yeux des autres. La validation remplace la reconnaissance.
Cette tension s'installe dès les premiers vers et refuse toute résolution. L’identité vécue, cette incertitude précieuse, se cogne à l’identité exigée par la norme administrative. Le frottement est acide. La dissonance est permanente. La chanson commence véritablement dans cette faille qui sépare le nom du cri.
Appartenir ? Une évidence
Le « toi » surgissant dans ces vers échappe aux codes du personnage de roman. Les doutes métaphysiques ou les trajectoires tourmentées lui sont étrangers. Il se définit uniquement par ce qui le lie et le retient au sol. On ne le découvre pas au fil d'une intrigue ; il apparaît d'emblée comme une silhouette encombrée d'attaches. Un homme-racine.
Goldman dresse la topographie du familier avec une rigueur de géomètre : « D’un coin, d’un bar, d’un quartier, même d’un étage. » Le périmètre se resserre jusqu'à l'asphyxie. On quitte l'espace public pour s'enfermer dans l'intimité du palier. Les mots verrouillent le territoire. L'abstraction n'a pas sa place ici. Tout est localisé, d'une précision rassurante. C’est la géographie de ceux qui ignorent l'usage de la boussole pour regagner leur lit le soir.
L’ancrage s'étend au terrain des certitudes idéologiques : « D’un parti blanc ou noir. » Les zones d'ombre et l'hésitation sont proscrites. "Quel exil" évince le gris clair et le gris foncé. La nuance est un luxe dont on se passe. L'histoire balise le choix. On connaît sa place derrière la barricade avant même d'avoir à réfléchir. C'est le confort du dogme. Le luxe inouï de n'avoir jamais eu besoin de se chercher.
Surgit alors cette image cruelle : « T’as une chaise dans ton village. »
La chaise dépasse la fonction du meuble. Elle matérialise une place inaliénable qui vous attend. On s'y installe sans exhiber ses papiers. Justifier sa présence est inutile. Décliner son identité le serait tout autant. Ici, la légitimité se passe de mots. On occupe l'espace par simple habitude, parce que l'on a toujours été là. Succès d’ailleurs presque fortuit de la naissance.
Le narrateur observe cette figure en silence. Il évite de contester cette norme ou de la mépriser avec l'arrogance du nomade. Il se contente de la regarder avec une pointe d'envie. La distance est purement existentielle. Le « toi » appartient naturellement, comme il respire, sans y songer. Le « je » observe cette évidence ; il y voit une langue étrangère qu'il ne pratiquera jamais. L'écart donne tout son relief à la norme. Elle fonctionne comme un état de fait excluant tout ce qui ne lui ressemble pas. L'exil du narrateur se dessine par défaut, dans ce manque de place.
L’inventaire des absences
Dans " Quel exil ", le narrateur s’épanche sans pour autant se livrer. Il occupe l'espace sonore mais refuse de définir son territoire. Il avance sans adjectif de parade et délaisse les rôles protecteurs. L'ancrage fixe lui est étranger. Goldman, d'ordinaire si prompt à bâtir des identités de granit par le cri du « Je suis » ou du « Je crois », opte ici pour une esquive permanente. C'est une pudeur qui frôle l'effacement total.
L'interrogation devient le seul moteur du texte. Une suite de points d'interrogation bat comme un pouls inquiet : « Qui sont les miens ? », « D’où suis-je ? », « Quelle est ma bande ? ». Ces mots ne constituent pas un appel au secours. Ils dressent un inventaire des manques, des phrases lancées dans un vide sans écho. Le narrateur évite de chercher à convaincre ; il documente une absence de fondations. L’identité n'est plus un socle, mais cette terre promise dont on a égaré la carte. Elle reste simplement hors de portée.
Le lexique utilisé frappe par sa banalité presque déroutante. Tribu, famille, ville, arbre. Ce sont des mots de gosse, des repères de cour d’école, du matériel de tous les jours. Rien de théorique là-dedans. Ce sont les outils dont on se sert pour situer un individu dans le paysage social, souvent dès le plus jeune âge, presque machinalement. Cette simplicité rend leur absence insupportable. Le drame n'est pas métaphysique : il est structurel.
Le narrateur évite de transformer sa solitude en étendard. Il ne revendique aucune singularité héroïque et décline le costume du marginal magnifique. Il se contente d'une lucidité un peu lasse : les catégories communes lui sont fermées. L’identité se dessine en creux, par le biais de tout ce qui refuse de se figer dans une définition définitive.
C’est une parole dépourvue de certitude, mais chargée de gravité. Elle décrit moins ce que le narrateur incarne que ce qu’il échoue à devenir : un être rattaché et enfin reconnu. Musicalement, Goldman se tient sur le fil. La mélodie reste contenue, évite les ruptures brutales ou les envolées lyriques faciles. Elle épouse ce refus de se dire autrement que par le doute. Cette retenue sonore nous rappelle qu'on peut habiter une chanson sans jamais y trouver de demeure fixe.
Île ou exil : deux noms pour une même expérience
Le titre avance sans certitudes encombrantes. On oublie l’exil universel ou le possessif d'un « mon exil » trop impudique. Il reste "Quel exil". Une interrogation jetée là, suspendue, que le texte vient doubler d'une alternative refusant de se refermer : l’île ou l’exil.
La conjonction « ou » agit ici comme un scalpel. Goldman évite le « et » qui réconcilierait les contraires. Il choisit le divorce. Ces deux termes se défient sans trêve. Ils tracent des horizons incompatibles. C'est sa manière d'habiter le monde sans jamais y planter de drapeau définitif. Une tension brute, sans artifice.
L’île, c'est le retrait. L'eau protège ce périmètre circonscrit, loin du tumulte. On s'y offre le luxe de la singularité, mais la facture tombe vite : l'isolement total. Le refuge finit par ressembler à un repli sur soi. Le sanctuaire a parfois des airs de cellule.
L’exil impose un tout autre régime, celui du mouvement perpétuel. Il faut rompre, s'arracher, partir. L'histoire ou la lassitude dictent le départ. On espère l'ailleurs, mais on encaisse d'abord la perte. Quitter son sol signifie perdre ses repères familiers et sa langue. L'exil fait briller une liberté neuve sur le terreau d'une coupure nette.
Le texte refuse d'arbitrer. On chercherait en vain l’héroïsme du voyageur ou la sagesse du solitaire. Goldman se contente de mettre ces deux états en miroir, comme deux versions d'une blessure identique. Chaque camp transporte sa propre limite. Son propre poison.
Le refrain piétine inlassablement. « Dans quelle île ou quel exil. » On ne note aucune progression, aucune sortie de crise, encore moins de catharsis. La question tourne en boucle parce qu'elle constitue le cœur du sujet. Cette circularité traduit un déracinement chronique. Le voyage ne soigne rien. La clôture non plus. On reste éternellement sur le seuil.
L'harmonie confirme ce surplace. La boucle se répète. Goldman évite ces tensions qui appellent d'ordinaire une résolution franche. L’absence de dénouement sonore maintient le doute. On tient cette corde raide jusqu'à la fin. La chanson se prive de conclusion morale. Elle ignore l'héroïsme de celui qui part, tout autant que la paix de celui qui reste. Elle préfère coller à l’expérience brute. Sa justesse réside dans cette hésitation maintenue.
Les blouses blanches : quand le savoir se trompe de question
Le texte change brusquement de braquet. On laisse de côté les errances de l’origine ou les silences de la bande. Le narrateur bifurque vers ceux qui portent le savoir comme un uniforme.
« J’ai posé des questions aux professeurs en blouse blanche. »
L’expression frappe par son flou volontaire. On ne trouve ici aucun nom de famille, aucune spécialité clinique. Goldman évite le diagnostic précis. Ces « blouses blanches » forment un bloc monolithique, une citadelle du savoir légitime. Le narrateur s’y présente pour obtenir un éclairage, espérant une parole autorisée qui ferait office de clé. Il se heurte à un mur.
La sentence tombe avec une froideur comptable : « J’ai gagné des calmants à la place de réponses. »
Le vers est brutal. Pas de plainte. Le constat d'échec se suffit à lui-même. C'est l'énoncé d'un verdict couru d’avance : la science dégaine la chimie alors que l'homme interrogeait son existence. L’ironie de la scène est mordante. Les molécules calment le bruit de fond, mais elles ignorent tout de la musique. L'incendie est peut-être éteint, mais les décombres restent là, intacts sous la poussière. On traite le trouble comme un simple dérapage organique, un symptôme encombrant qu'il faudrait gommer. On oublie que le problème touche au fondement : la place que l'on occupe dans le monde, ou celle que l’on nous refuse.
La musique, pendant ce temps, reste de marbre. Elle refuse l'accord dramatique ou les envolées de cordes qui souligneraient la douleur. Le tempo demeure imperturbable. Il ressemble à cette indifférence polie que l'on croise dans les cabinets médicaux. Le narrateur quitte l'institution avec sa boîte de pilules. Les questions, elles, pèsent plus lourd qu'à l'entrée.
Ce passage marque un point de bascule. Goldman évite le procès facile de la médecine. Il ne cherche pas à polémiquer. Il note une béance, un malentendu radical entre deux langages qui ne se croiseront jamais. Le mal décrit ici échappe au dérèglement à corriger. Il réclame un lieu à inventer. Le texte trace une frontière invisible, une limite souveraine : certaines blessures traversent le savoir sans jamais accepter de s’y loger.
Juste appartenir
Oubliez l'idée d'une victoire finale. On assiste plutôt à un élagage sévère. La chanson s'achève sur une forme d'aridité, une démission soudaine face aux fioritures. Les questions sont restées sans écho. Les méandres administratifs ou les impasses de la médecine n'ont rien produit. Il ne reste presque plus rien au bout du compte. Aucun projet alternatif ne surgit. On cherche en vain un slogan fédérateur ou une revendication identitaire forte. Le texte se resserre. Il s'asphyxie. Il finit par laisser filtrer une formule minimale, martelée comme une prière laïque : « Juste, juste appartenir. »
Le mot « juste » pèse ici de tout son poids. Il escorte le verbe appartenir comme une mesure de seuil. C'est la limite vitale. Rien de plus, rien d'autre. L'appartenance s'affranchit du combat politique. Elle déserte les étendards et les causes à défendre. Elle redevient un besoin organique, élémentaire. Goldman le formule sans la moindre emphase. C’est le luxe de l'évidence pure.
Ce dénuement percute frontalement la première partie de l'œuvre. Jusque-là, le monde se découpait en tranches préfabriquées. On évoluait dans des cadres larges, des systèmes de pensée figés. « Sud ou Nord », « Parti blanc ou noir ». Des identités de prêt-à-porter que l'on enfile comme un uniforme. Le narrateur échoue à s'y loger. Loin de tout snobisme ou de toute posture idéologique, il constate que ces catégories manquent simplement de sol praticable. La binarité épuise celui qui tente de l'habiter.
La fin de la chanson fait l'économie d'une alternative. Aucun « troisième camp » n'apparaît à l'horizon. Goldman évite de dessiner un territoire inédit. Il se contente d'éplucher le superflu. Il reste une poignée de syllabes. Être quelque part. Enfin. Sans l'obligation de se définir par opposition aux autres. Sans l'enrôlement forcé dans un conflit. On se passe du besoin épuisant de produire un récit pour justifier sa présence.
La musique décline l'invitation à l'envol. Goldman refuse le soulèvement lyrique. Aucune résolution sonore ne vient panser la plaie béante. La chanson s'éteint dans l'interrogation, fidèle à ses premières mesures. Pourtant, le déplacement est massif malgré sa discrétion. L'identité subie du formulaire administratif a laissé place à un désir nommé. La reconnaissance sociale importe peu désormais. L'enjeu est de pouvoir être là. Sans s'excuser. Cette quête s'achève sans trophée. Elle se dissout dans le silence de celui qui attend toujours sa chaise au village.
L’aveu involontaire : quand le texte parle malgré lui
Le fil d’Ariane paraissait lisible jusqu'ici. L’appartenance manque, la place est introuvable, le guichet reste clos. Goldman maîtrise son sujet, comme un professeur qui déroule son cours magistral. Pourtant, une autre matière remonte doucement. Il ne s'agit pas d'un thème supplémentaire qui s'ajouterait à la liste, mais d'une épaisseur qui refait surface. Quelque chose de moins domestiqué. Une géologie intime prend le pas sur le raisonnement pur.
Le dessein de l'auteur ne change pas : dire l’impossibilité de se loger parmi les siens. Mais par moments, le lexique s'alourdit d'un poids qui déborde l'intention de départ. Le vers devient nu. Presque calme. Il ouvre pourtant une faille vertigineuse :
« Une histoire, un sang, du temps qui défile. »
Ces mots ignorent l'abstraction. Ils désignent ce qui précède l’individu. Ce qui l’enjambe sans sommation. Une filiation, une durée qui se passe de notre avis. Le sang n'a rien d'une métaphore brillante pour habiller le refrain ; c’est une réalité biologique brute. L’histoire sort du décor. Le temps se contente de passer, implacable. Le curseur se déplace. L’appartenance quitte le terrain de la « bande » ou du « quartier ». Elle devient une question d’origine. Elle devient ce qui coule en nous malgré nous.
Les répétitions participent à ce glissement. C'est un hoquet de la pensée. « Et pourtant, pourtant. » Le redoublement ne sert aucun argument. Il ne prouve rien. Il signale un point de résistance, une hésitation dans le discours. Le texte bute. Il revient sur ses pas. Il laisse échapper ce qui n’était pas prévu au programme initial. C'est l'aveu niché dans les creux.
À ce stade, inutile de jouer les devins ou de traquer la clé cachée. On laisse tranquille la biographie que l’auteur protège farouchement. Le texte se suffit à lui-même. Il documente le manque de place, puis laisse surgir une inquiétude bien plus ancienne. L'angoisse de la transmission. Ce qui se lègue sans mots. On porte l'héritage sans l'avoir choisi.
L’aveu existe précisément par son refus de se nommer. La chanson contourne l'inquiétude au lieu de la définir. Elle la laisse filtrer entre deux silences. "Quel exil" gagne sa véritable densité dans ces zones de flottement. Elle n'apporte aucune vérité finale. Elle accepte simplement, pour une fois, de ne pas tout maîtriser.
L’exil en héritage
L'analyse s'est cantonnée jusqu'ici à la chanson elle-même. Un objet clos, une tension pure, un texte qui fuyait toute résolution. Ce parcours achevé, on peut ouvrir les vannes. On n'ira pas plaquer l'état civil sur les vers de "Quel exil" pour en réduire la portée. On laissera plutôt l'histoire familiale circuler, sans l'enclaver dans une explication unique.
Jean-Jacques Goldman a balisé le terrain avec une précision qui interdit toute hagiographie de façade :
« Je suis le fruit de ce qu'ils ont été. De leur histoire, de leur fierté d'être devenus français après leur exil douloureux. Je suis le fruit de la société française, de l'école de la République. Et aussi de leurs accents, de leurs traditions, de leurs langues. De ces mélanges. » (02)
L'affirmation évite les revendications compactes. On n'y trouve pas de racine unique qui étoufferait le reste. Il est question de strates, de sédiments lourds d’un héritage composite. La gratitude envers la République embrasse ici le souvenir des accents perdus. L’appartenance n’est pas un trésor que l'on garde au chaud ; c’est un agencement précaire. Une construction qui réclame un effort de chaque seconde.
Dans ce paysage, "Quel exil" n’est pas une sortie de route. Dès 1981, Jean-Jacques Goldman installe la question des racines au centre de son premier disque. Fred Hidalgo l'avait repéré sans détour : « En particulier celui des racines, avec ‘Quel exil’ où tu t’interroges : “Qui sont les miens, d’où suis-je, et quelle est ma bande ?” » (03) La chanson évite les manières. Elle pose le sujet frontalement. Elle se passe des oripeaux du récit larmoyant pour livrer une matière brute.
Pourtant, l'histoire gronde derrière les mots. Celle d’Alter Goldman, le père. Quinze ans, le départ, les sœurs perdues par la famine, la frontière franchie en clandestin. Une errance brève qui fonde tout avant de s'ancrer en France. Attention cependant : l’exil ici ne retranche rien. Il affirme. Jean-Jacques résume cette pudeur par un mot fort : « C’était une fuite, presque un “acte militant”. » (04)
Quitter la Pologne, c’était refuser. Refuser la passivité ou la place assignée par les autres. Cet exil-là devient un geste politique au sens noble. Il instaure un rapport au monde qui repose sur la preuve, l'action immédiate. Il faut démontrer avec une nécessité impérieuse que l’on est « un mec comme les autres » (05).
Cette méfiance envers les étiquettes se loge jusque dans le sacré. Goldman évoque son père avec une franchise qui décape : « En Pologne, il souffrait autant de la passivité de la communauté juive que de l’antisémitisme. Pour lui, le judaïsme était une religion trop passive. » (06) On saisit mieux cette lassitude des catégories qui traversent la chanson. Les partis, les camps, les directions géographiques... Ce sont des refuges qui rassurent mais qui finissent par vous immobiliser. L’héritage Goldman se résume à cette vigilance de chaque instant.
L'histoire possède une autre face. Si le père porte le refus, Ruth Goldman, la mère, amorce l’ancrage. L'exil commence pour elle dans l'enfance. L’intégration se joue dans le collectif : « Pour ma mère, le passage chez les Éclaireurs israélites a été, avec l’école, le vecteur fondamental d’intégration à la société française. » (07) Pas d'étendard, pas de repli sur soi. L'appartenance s'éprouve par l'expérience partagée, par le faire. Chaque vers de la chanson est irrigué par cette double polarité : se méfier des cases tout en cherchant l'intégration vitale.
Ce qui se transmet n'a rien d'un conte structuré que l'on raconterait au coin du feu. C’est une inquiétude. Une tension qui ne dit pas son nom. Goldman l’analyse avec une rigueur clinique : « Sans racines, porteurs de cette inquiétude d’une race aux aguets. [...] Quand tu es enfant, tu sens tout ça, tu n’es pas tranquille. » (08) Cette « non-tranquillité » se dispense de fracas. Elle habite les silences de la maison, la droiture du buste, ce sentiment diffus de n’être jamais totalement posé. Dans "Quel exil", cette tension ne se transforme jamais en mémoire racontée ; elle reste une question qui cogne.
La musique offre un dernier lieu d’intégration. Un abri plus souverain peut-être. Goldman en parle avec une simplicité désarmante : « C'est cela les premières émotions musicales, car on sait que notre vie va se dérouler dans ce coin-là. » (09) La musique devient l’ultime refuge. Un espace où l’on appartient sans remplir de formulaire, sans justifier son récit. Elle accueille ce que les mots ratent.
Ce chapitre n'offrait pas de clé universelle. Il faisait simplement résonner l'histoire et le texte. La vérité de Goldman réside peut-être dans ce constat final : les valeurs ne sont pas dans une terre, elles sont en nous. "Quel exil" ne dit rien de plus. Et surtout, rien de moins.
L’exil goldmanien : une boussole sans nord
"Quel exil" ne constitue pas une anomalie isolée dans la discographie de Jean-Jacques Goldman. Elle surgit tôt et creuse une faille que l’auteur ne cessera de nourrir au fil des décennies. À travers les albums, l’exil s'impose comme une ligne de fuite permanente, une matière brute que Goldman refuse de domestiquer totalement.
Le motif change de visage selon les époques. Il se fait frontal ou plus souterrain. Prenons l'exil-mouvement de "Puisque tu pars" (10). Ici, le départ s’impose comme un fait irréversible, une rupture léguant le vide en héritage. Goldman y installe un équilibre précaire entre l'arrachement et la mémoire : « Dans ton exil, essaie d'apprendre à revenir / Mais pas trop tard. » L'exil devient un apprentissage, une hésitation entre ce que l’on quitte et l’espoir de se rejoindre enfin. Le retour perd sa certitude géographique pour se transformer en une course contre la montre.
Dans "Au bout de mes rêves" (11), le concept bascule. L'exil déserte la route pour devenir la condition d'accès à soi-même. Partir n'est plus s'éloigner d'un lieu physique ; c'est s'extraire de sa propre peau pour traquer une vérité encore absente. « Et même s'il faut partir / Changer de terre et de trace / S'il faut chercher dans l'exil / L'empreinte de mon espace. » L’exil agit comme un outil de sculpteur. On y cherche sa propre forme au-delà des racines. Ce n'est plus un accident de parcours, c’est une méthode de survie.
Cette logique de la perte nécessaire irrigue également les textes écrits pour autrui. Dans "L’envie" (12), interprétée par Johnny Hallyday, l’exil devient le moteur paradoxal de l’attachement : « Pour que j'aime ma terre, qu'on me donne l'exil. » Aimer exige la distance. La terre ne se révèle véritablement qu'au moment où elle se dérobe. L'exil fonctionne ici comme un révélateur photographique, une épreuve rendant possible ce qui resterait inerte sans elle. Il faut s'arracher pour enfin voir.
Plus tard, en 2001, "Si tu m'entends" (13) prône la fuite du confort et le refus des « jardins si faciles ». L’exil n'est plus subi par la force des choses ; il est choisi comme une hygiène de l'esprit, une façon de rester aux aguets. On retrouve cette « inquiétude » familiale évoquée plus tôt. Pourtant, Goldman déplace les lignes dès qu'on tente de figer le concept dans une lecture trop littérale. Interrogé à propos de "Là-bas" (14), il rejette tout réductionnisme : « Ça peut être Israël, mais ce sont les États-Unis pour les Mexicains, c'est la France pour un Marocain ou un Tchadien. En fait, ce n'est pas tellement une chanson sur l'exil, c'est une chanson sur les hommes et les femmes. » (15) L'exil se moque de la cartographie. Il n'est pas une destination, il devient le cadre de désirs qui ne coïncident jamais ou d'aspirations qui se croisent sans se toucher.
Dans cette constellation, " Quel exil" occupe une place à part, presque sacrée. Zéro narration. Pas la moindre anecdote. Aucun port de départ ni aucune terre promise ne vient habiller le propos. Le voyageur reste sans visage. C'est l’interrogation à l’état brut, le noyau dur de l’œuvre. Là où les chansons suivantes déploieront des récits amoureux ou des épopées sociales, celle-ci se borne à brandir le point d'interrogation bien haut. Où se tenir quand on décline l'étiquette ?
La force du morceau réside dans sa retenue musicale. À l'opposé de " Là-bas " ou de " Puisque tu pars", "Quel exil" ignore l'horizon ou le grand large. Rien ne s'ouvre. La chanson reste immobile, pétrifiée par sa propre question. Ce n'est pas une exception dans son parcours, c'est sa matrice. Ce que les textes futurs développeront ne fera que reprendre ce qui est déjà là, sous une forme nue et tranchante. L’exil ne s'y raconte pas comme un souvenir. Il s'éprouve comme un présent. C'est cette expérience sans résolution qui continue de circuler silencieusement d’un album à l’autre.
Une chanson sans résolution
Musicalement, "Quel exil" s'entête dans le surplace. On attendrait une modulation ou cette montée en puissance qui libérerait enfin la tension accumulée. La partition s'obstine à revenir sur ses propres traces, comme si le mouvement était interdit par la pesanteur du sujet.
Le texte épouse ce piétinement. La narration classique est absente. Aucun seuil n'est franchi, aucune porte ne s'ouvre. Les interrogations du début ressurgissent à la fin, intactes. Les mots tournent en boucle. Le refrain ne déplace rien ; il installe l’incertitude dans l’oreille pour ne plus la lâcher.
Cette circularité n'a rien d'un caprice. Elle traduit l'état brut de l'exilé. On documente une condition plutôt que de raconter un parcours. L'idée d'un apprentissage ou d'un basculement final s'efface devant le constat. L'impossibilité de se situer reste le point d’arrivée. On finit sur le seuil, précisément là où tout a commencé.
La fin ignore l'apaisement. Elle évite ces caresses mélodiques qui servent d'ordinaire à rassurer l'auditeur. Le doute ne devient jamais une réponse. Goldman se passe de la résignation tranquille. Le dernier mouvement répète ce désir presque enfantin : appartenir. Mais rien ne dit que ce souhait a fini par trouver sa place.
Goldman refuse de tricher avec le malaise. "Quel exil" délaisse la consolation facile. Elle ne promet pas que le trouble va s'évaporer ou qu'une terre promise apparaîtra à l'horizon. Elle se contente d'être là. Elle partage la question sans jamais la refermer. Elle nous offre une présence plutôt qu'une boussole.
Une honnêteté brutale habite ce morceau. Ces interrogations ne sont pas des étapes pour devenir plus grand. Elles sont des demeures. On ne les dépasse pas ; on apprend à y habiter. La chanson accepte cette durée immobile, sans commentaire inutile. Ce refus de conclure est sa réussite : elle nous reconnaît le droit de rester dans l'inconfort.
L’exil comme condition humaine
Quarante-cinq ans plus tard, le guichet n’a toujours pas baissé le rideau. S'interroger sur l'actualité de "Quel exil" relève aujourd'hui du pléonasme. La chanson a cessé d'être un simple souvenir pour devenir notre propre miroir. Elle consigne cette sensation qui persiste dans le vacarme de nos existences, sans proposer de mode d’emploi et sans s'encombrer de fard.
La mobilité définit désormais notre décor quotidien. On change de ville ou de métier, et parfois de langue. L’adaptation permanente a remplacé l’installation durable. Tout cela se déroule sans fanfare ni adieux déchirants. On assiste plutôt à une succession de glissements silencieux, des micro-arrachements qui finissent par instaurer ce décalage léger avec le réel. On est présent, bien sûr, mais sans jamais se sentir tout à fait posé. L’impression s’éloigne de la chute brutale pour se muer en un flottement chronique. Un déracinement sans effraction.
Dans ce paysage mouvant, l’intégration délaisse les projets collectifs grandioses. Elle s’affranchit des injonctions politiques habituelles. Elle prend une forme plus modeste, peut-être plus éprouvante : pouvoir enfin s'arrêter quelque part sans avoir à s'expliquer sans fin. On refuse désormais d'être sommé de rendre compte de son parcours, de ses bifurcations ou de ses origines. L'enjeu est d'occuper une place qui échappe à la logique de la défense de territoire ou de la surveillance des frontières intérieures. Un lieu simple où l'on est simplement attendu.
La dernière phrase de la chanson n'a pas pris une ride. « Juste, juste appartenir. » Elle ignore les promesses de révolutions ou les issues miracles. Elle ne réclame même pas de changement de décor radical. Elle s'en tient à ce désir viscéral que chacun traduit selon ses propres manques. Le texte dure pour cette raison précise : il évite de vouloir convaincre l'intelligence. Il laisse la blessure disponible. Familière.
L’exégèse s'arrête ici. On se passera volontiers de bilan comptable ou de conclusion définitive. Il s'agit de laisser au lecteur ce que Goldman laisse à l'auditeur depuis 1981 : une interrogation qui ne cherche pas de résolution, mais qui demande simplement à être portée. Avec lucidité. Et pudeur.
Démo et tutoriel guitare "Quel exil", par L'esprit Goldman
Sources
- (01) Jean-Jacques Goldman : Quel exil (1981)
- (02) Jean-Jacques Goldman : "Le bonheur est obscène" (Télé 7 jours, 7 octobre 1997, propos recueillis par Fabrice Guillermet)
- (03) "Jean-Jacques Goldman : Confidientiel", de Fred Hidalgo, 2016
- (04) Goldman, le passeur (Le Vif / L'Express, 3 octobre 1997, propos recueillis par Philippe Cornet)
- (05) "Jean-Jacques Goldman : Confidientiel", de Fred Hidalgo, 2016
- (06) Cœur de rocker (La vie n° 2878, du 26 octobre au 1er novembre 2000, propos recueillis par Jean-Claude Escaffit)
- (07) Jean-Jacques Goldman : "J’y ai appris l’altruisme, le désintéressement" (La Vie n° 3225, 21 juin 2007, propos recueillis par Elisabeth Marshall)
- (08) Paris Match, 17 août 2015
- (09) L'invité de Patrick Simonin (TV5, 20 et 21 novembre 1999, propos recueillis par Patrick Simonin)
- (10) Jean-Jacques Goldman : Puisque tu pars (1987)
- (11) Jean-Jacques Goldman : Au bout de mes rêves (1982)
- (12) Johnny Hallyday : L'envie (1986)
- (13) Frédéric Lerner : Si tu m'entends (2000)
- (14) Jean-Jacques Goldman et Sirima : Là-bas (1987)
- (15) Sans limites : Jean-Jacques Goldman (Grenoble, le 22 juin 2002, Radio Kol Hachalom, propos recueillis par Eric Saya)