Léman émerveille : Plongée dans l'univers d'un artiste aux multiples reflets (2/2)

Rencontres

Léman émerveille : Plongée dans l'univers d'un artiste aux multiples reflets (2/2)
Entretien enregistré par Zoom le 13 novembre 2023
Propos recueillis et retranscrits par Jean-Michel Fontaine

Découvrez la première partie de "Léman émerveille : Plongée dans l'univers d'un artiste aux multiples reflets"

Léman

Tout a démarré avec Jeff Buckley. Il chantait sur trois octaves et demi, peut-être un poil plus. Quand j'étais ado, j'ai écouté Jeff Buckley, je crois, comme aucun autre artiste. Pendant plus d’un an, j'ai écouté Jeff Buckley tout le temps, tous les jours, plusieurs heures par jour. C'était une obsession de comprendre comment il faisait pour chanter comme ça. C'est incroyable. À la guitare aussi, c'est un monstre absolu. J'ai voulu apprendre toutes ses chansons et savoir comment les jouer. J'imagine que je lui ai piqué certaines choses malgré moi. Il montait très haut. Donc forcément, je me suis entraîné à faire ça aussi. C'est peut-être ça qui fait qu'aujourd'hui, j'ai cette tessiture. Il faut dire qu'à The Voice, j’étais pas au top de ma forme. J'étais pas très content de la performance que j'ai faite. C'est en chantant que les progrès viennent.

Jean-Michel Fontaine

En mars 2023, ton deuxième single en français, "Petit garçon", voit le jour. Je trouve assez incroyable d’avoir réussi la prouesse, en moins de deux minutes vingt, d’aborder des sujets aussi fondamentaux que le privilège blanc, les inégalités mondiales, le pouvoir, la richesse, l’égalité, la justice, le privilège masculin, le racisme, la discrimination, sans être indigeste, sans sombrer dans le pathos, tout en terminant par une note d’espoir. Bravo. Chapeau. Pour moi, c’est une master class.

Merci beaucoup. Ça a été beaucoup de réflexion. Je voulais faire quelque chose d'équilibré. Je sais que c'est un sujet clivant, mais qui me tient à cœur, et qui me paraît trop peu abordé. Je voulais faire quelque chose d'assez intelligent, dire des choses, des vraies choses. Mais à la fois d'avoir un côté un peu festif qui rend les choses plus simples et plus digestes, comme tu as dit. Ça veut dire que j'ai réussi mon objectif, donc c'est cool.

Le 7 juin 2023, deux jours avant la sortie officielle, tu fais découvrir ton nouveau titre, "On attend", à travers la réaction de ta sœur. C’est une mise en abyme particulièrement troublante, je trouve. Pourquoi ce choix ?

Pourquoi ce choix… de la vidéo avec ma sœur ?

J'ai l'impression - là, je fais une interprétation un peu analytique - que la mettre en avant, elle, deux jours avant la sortie, veut dire que ce n'est pas uniquement ta chanson. Puisque tu dis “on attend”, j'imagine que ce “on”, c'est ta sœur et toi. Et le fait de la voir réagir à la première écoute et de voir comment elle réagit, je trouve que ça en dit beaucoup sur l'importance qu'a cette chanson à tes yeux, ainsi que sur la relation avec ta sœur. Je trouve que c'était extrêmement touchant et troublant à la fois.

C'est ça. Je ne savais pas ce qui allait se passer en faisant écouter la chanson à ma sœur. Quand je regarde la vidéo, ça me touche encore beaucoup de voir ça. Je ne pensais pas qu'elle allait avoir cette réaction. Je ne sais pas quoi dire d'autre, mais en tout cas, ça a beaucoup touché les gens aussi sur Internet.

Je ne suis pas le seul à avoir été bouleversé par ta chanson dès sa première écoute. Mon père était alcoolique, donc évidemment que ça me parle aussi. As-tu été surpris par les retours que tu as eus, que ce soit de la part d’enfants d’alcooliques, de conjoints d’alcooliques, d’anciens alcooliques, ou d’alcooliques eux-mêmes ?

Oui, j'ai eu des retours incroyables. Premièrement, c'est une chanson vachement intime. Je parle de moi, de ma sœur, et je ne m'attendais absolument pas à ce que ce soit autant partagé. Vraiment, j’ai été très surpris en lisant des réactions comme “Je vais le faire écouter à mon père” ou “Moi, c'est pas mon père, c'est ma mère”. Énormément de commentaires comme ça, énormément. Ce que je n'avais pas vu venir non plus, ce sont des commentaires de parents qui disent “Je viens de me prendre une baffe avec ta chanson, j'arrête l'alcool pour mes enfants”. J'ai eu au moins une quinzaine de commentaires comme ça, de gens différents, qui disaient “Ta chanson m'a fait ouvrir les yeux”. Ça me dépasse. Mais c'est ce qui est fort dans l'art en général. On fait ça avec nos petites mains et tout ce qu'on a au fond de nous-mêmes. Et puis après, les gens s'en emparent et ça nous dépasse.

J’ai fait écouter ce titre à un ami sud-africain, qui ne comprend pas le français mais qui a l’oreille absolue. Il a en une écoute identifié le désespoir, l’attente, l’espoir, qui sont les thèmes fondamentaux de la chanson. "On attend" est un parfait exemple de figuralisme musical. Quand tu as composé "On attend" avec Manu Freson, Pierre Dumoulin, Marc Chaperon et Johan Putet, comment avez-vous traduit de façon musicale les émotions fluctuantes du texte, le contraste entre le jour et la nuit, la présence et l’absence, la mélancolie et la soif de reconnaissance ? Je trouve que d'un point de vue technique, les paroles subliment la mélodie, mais la mélodie en elle-même porte toutes les émotions que tu veux transmettre à travers cette chanson.

Ta question porte plutôt sur le côté “orchestration” ?

Sur la construction musicale de la chanson elle-même.

On était à Liège avec Pierre et Manu et je suis arrivé avec mon petit vocal, avec une petite mélodie baragouinée. Je n'avais pas du tout le thème de la chanson. On a posé ça, on a fait une maquette qui n'a rien à voir avec le résultat final. Mais le thème “On attend”" est sorti. Je repars de là avec ça et je me dis, “OK, je ne sais pas de quoi ça parle. Je sais juste qu’on attend”. J'ai ça en tête qui sonne bien, et la mélodie du refrain. J'ai travaillé tout seul chez moi. Musicalement, je me suis dit “on va tout reprendre”. On va me mettre cette petite guitare nylon et en même temps, cette basse qui groove un peu. En parallèle, ça chemine dans ma tête. Je me demande ce que ça me fait ressentir. J'écrivais plein de trucs. Qu'est-ce que j'attends ? On attend ci, on attend ça. Jusqu’au moment où j'ai écrit, “On attend l'amour d'un père.” Je me rappelle très bien de cette discussion avec mon pote Marc, qui a travaillé sur la chanson après, une fois que j'avais avancé un peu l'orchestration. C'était un peu plus proche de ce qu'est la chanson maintenant, mais c'était quand même loin d'être fini. Je n'avais pas le texte. Il y avait juste “On attend” avec une espèce de yaourt. En en parlant avec lui, en lui montrant un peu tout ce que j'avais écrit, il m'a dit, “On attend l'amour d'un père, ça me touche beaucoup, ça me parle” Le fait que ce soit quelqu'un d'autre que moi qui me le dise, je me suis dis que ça pouvait être un vrai thème.

Ensuite, on a travaillé. Il a repris certains trucs de l'arrangement. On a accéléré un petit peu la chanson, on a changé la tonalité, des trucs comme ça. On a écrit ensemble les grandes lignes du texte. Puis j'ai repris quelques petits trucs tout seul et j'ai repris quelques petits trucs avec Clémentine. Toujours la relecture, toujours faire du commun. Et après, on a peaufiné tout ça en studio avec Johan pour toutes ces questions vraiment techniques de mixage, d'arrangement… Ça se mélange un peu dans ma tête, dans la mesure où ce sont beaucoup d’aller-retour. La base de ce que tu dis, les sentiments, d'arriver à coller le propos du texte et musicalement, ce que ça peut faire ressentir en termes d'émotion, j'ai l'impression que c'est quelque chose que je travaille beaucoup tout seul, ou avec Marc. Ensuite, je le mets en commun avec les autres, qui viennent amplifier l’idée, et que cette cohésion texte et musique devienne plus évidente.

L’exemple qui m’a le plus frappé est la catabase que l’on retrouve au beau milieu de la chanson. Une catabase, c’est une descente aux Enfers ou dans le monde souterrain, souvent entreprise par un héros ou une figure mythologique. Cette descente est généralement associée à une quête, une épreuve ou une recherche de connaissance. Dans la littérature, la catabase peut être utilisée comme une métaphore pour représenter un voyage intérieur, une introspection, ou une confrontation avec des aspects sombres ou cachés de soi-même. Et là, à 1:24, tu détaches chaque mot pour poser cette question : "Pourquoi, ça, tombe, sur, toi ?" Je trouve cette mise en abyme, la façon de détacher les mots à ce moment-là, absolument prodigieuse.

Trop bien. Merci beaucoup. Ces derniers mots-là, “Tu vas au rhum quand rien ne va, pourquoi ça tombe sur toi ?”, ce sont les derniers que j’ai trouvés, avec toujours cette volonté de trouver les bons mots, qui veulent dire quelque chose qui me touche, moi, vraiment. Et je me souviens, j'étais en vacances, j'étais épuisé de mon année et je voulais couper, mais tant que je n'avais pas trouvé ces mots-là, je n'y arrivais pas. J'avais ma guitare et je tournais en boucle. Et pourtant, ce sont des mots assez simples. C'est quelque chose d'assez simple, mais il n’y a rien de plus fort que la puissance de la simplicité. C'est ce qui me touche le plus. Et le maître en la matière, c'est quand même Orelsan.

Dans ta génération, vous avez moins de soucis à parler de vous-mêmes, et de vos émotions. Je trouve que c'est important de libérer la parole et de pouvoir dire, “Je souffre, je suis un être humain, je suis un mec et oui, j'ai des sentiments aussi”. Et ça, globalement, c'est un point commun que tu as avec Pandore, Yuston XIII, ou Nuit Incolore. Damien Saez le faisait aussi, Balavoine également… Je trouve que c'est un vrai souffle d'air de pouvoir dire, “Voilà, je suis un être humain, je souffre et je ne suis pas seul”.

Oui, c'est clair. Je le disais à l’instant, pour moi, le maître en la matière, c'est Orelsan, parce que contrairement à Balavoine et tout ça, j'ai l'impression que lui, il dit des choses encore plus intimes parfois. Il dit des trucs vraiment très basiques, en fait. Et pourtant, c'est universel. Il y en a d'autres, mais lui, il est quand même très, très connu, très écouté. En tout cas par moi. Je l'écoute beaucoup, beaucoup et je pense qu'il a beaucoup influencé notre génération, que ce soit Yuston XIII, Pandore ou moi.

Je ne peux pas être le père de mon père.

Volontairement, je ne t'ai pas posé de questions sur ton père, pour savoir si vous étiez encore en contact ou si ça s'était amélioré. Parce que là, on entre vraiment dans le domaine de la sphère privée…

On est toujours en contact. J'aime beaucoup mon père. C'est un humain extraordinaire, mais qui se détruit et ça me rend profondément triste de voir ça. Et pendant longtemps, je me suis dit que je pouvais l'aider et en fait, non. Je ne peux rien faire pour lui. Il est grand et je ne peux pas être le père de mon père. C'est difficile. C'est un deuil à faire. J'essaie d'être là, d'échanger avec lui quand c'est possible, de l'aider comme je peux, mais je vois que ça ne marche pas. Donc ça ne marche pas et j'attends. J'attends que ça marche et j'attends que ça marche... Et j'attends que ça marche... Et en fait, peut-être qu'il faudrait que j'arrête d'attendre. Mais tu vois la pochette de “On attend” ? C'est moi qui suis dans un bar et qui bois un...

Ah oui, juste, oui, avec le verre.

Je dis, “Non, je ne veux pas devenir comme toi” et pourtant, la pochette, tu vois, c'est moi qui bois de l'alcool…

Je ne suis pas devenu alcoolique, et j'adore le vin ! Donc c'est une question de mesure, et c'est une question de limite.

Eh oui !

Merci. J'aimerais maintenant qu'on parle un peu de ton ami Pandore, si tu le veux bien. Ça sera la dernière partie de notre entretien. Comment est-ce que vous vous êtes rencontrés ?

On est Lyonnais tous les deux. On se croisait à différents événements, différents concerts à Lyon. Mais on ne se connaissait pas, on ne se parlait pas. Je savais juste qui il était. Et un jour, c'était pendant le confinement, il m'appelle et il me dit, “Salut, c'est Pandore. Je travaille sur mon disque qui devrait être signé chez telle maison de disques. J'ai besoin de quelqu'un qui fasse la réalisation du disque.” Pour ceux qui ne savent pas, c'est travailler les arrangements, faire un peu d'enregistrement, travailler la production musicale vraiment, la direction artistique... Il y a un peu de toutes ces casquettes-là. Et puis après, que cette personne m'accompagne sur scène. Je me suis dit, “OK, pourquoi pas ? Envoie tes chansons, on va voir ce que ça dit.” Et il m'a envoyé une dizaine ou une douzaine de titres, surtout piano-voix ou guitare-voix, je crois, de mémoire. Parfois, c'était un peu plus orchestré déjà, mais c'étaient des trucs assez sommaires. Et lui, il n'avait pas d'idée plus précise que ça.

J'ai écouté. J'ai surtout flashé sur plusieurs chansons, mais premièrement à l'époque sur “Milgram” qui est sortie. Et je lui ai dit, “Ça, c'est vraiment de la frappe atomique comme chanson. Moi, de ce que j'imagine, c'est ça la DA.” On en a parlé. On a beaucoup échangé dessus, on a travaillé tous les deux et j'ai commencé à travailler à ce moment-là, pendant le confinement, notamment sur "Milgram". C'était la première chanson sur laquelle j'ai bossé. Après, il a pris le relais, une fois qu'on avait posé les bases tous les deux. Je suis parti d'un piano-voix, de "Milgram", il m'a filé le piano, la voix et j'ai orchestré tout autour. Toutes les basses, toutes les batteries, toutes les synthés, toutes les cordes. Il doit y avoir une clarinette. Ce n'est pas moi qui joue, c'est l'ordinateur. Aujourd'hui, on a des outils qui nous permettent d'avoir des sons qui sonnent comme si c'était réel, alors que c'est un ordinateur qui le joue. J'ai travaillé comme ça. Lui, après, il a repris ça aussi de son côté.

Il a sorti un EP qui est dispo partout. Allez l’écoutez, c'est vraiment super bien ! Et puis après, on a échangé sur la scène. On est parti faire des concerts ensemble et aujourd'hui, ça fait trois ans qu'on joue ensemble et que je l'accompagne à la guitare sur scène.

Qu’est-ce qui t’a poussé à devenir son guitariste sur scène, tout en développant ton propre projet ? Parce qu'il y a un moment où peut-être que tu vas devoir faire un choix.

Peut-être. J'avoue qu'il y a des fois où la fatigue est présente de faire tout à la fois. Mais ça me tient à cœur, déjà. Premièrement, parce que c'est mon ami, vraiment, très fort. Je l'adore. On échange beaucoup sur plein de trucs de la vie. On a beaucoup de points communs. On aime les mêmes choses. On adore la littérature tous les deux. On échange beaucoup sur la philo... C'est vraiment cool de partager de la musique avec quelqu'un comme ça. Et même au-delà de ça, j'adore ses chansons. Je trouve que ce sont des chansons... On parle des chansons qui sont déjà sorties, mais les chansons qu'il a composées là - il est en train de travailler sur un disque - ce sont des chansons qui sont encore bien meilleures encore. Je tease, mais vraiment, c'est vraiment très, très bien ! Donc, qu'est-ce qui me pousse ? C'est l'amour de la musique. Partager ça avec des gens que j'aime, tout simplement.

“Immolé”, je me suis pris une baffe gigantesque quand j'ai entendu cette chanson... Je pouvais l'écouter en boucle dix fois d'affilée et juste être en apnée en écoutant cette chanson !

Ça fait partie des super pouvoirs de Pandore !

Est-ce que vous envisagez d'autres collaborations ensemble, que ce soit dans l'écriture ou l'interprétation ? C'est-à-dire un duo entre Pandore et Léman, ce serait quelque chose d'assez…

Ce serait chouette. C'est pas prévu pour l'instant. Il faut que ça arrive au bon moment en termes de développement. Mais en tout cas, l'idée, évidemment, ça me dirait grave. Je ne sais pas pour lui, mais peut-être que oui. En tout cas, pour ce qui est de travailler ensemble sur ses chansons, c'est déjà le cas. Là, j'enregistre des guitares pour ses maquettes. Pour l'instant, c'est à l'étape de maquettes, c'est juste de la réflexion. Et on échange aussi beaucoup sur mes titres. Ce sont des chansons qui ne sont pas encore sorties, sur lesquelles je travaille en ce moment. Mais je lui envoie des textes et je lui dis, “Qu'est-ce que tu penses de ça ?” Toujours dans cette même idée de faire relire autour de moi, d'avoir des critiques. Il y a une chanson notamment que j'avais pour moi un peu fini d'écrire et où j'étais un peu en mode, “J'aimerais bien passer à autre chose. J'aimerais bien me dire que cette chanson est terminée.” Je la lui ai envoyée, et il m'a répondu, “Ça, c'est pas clair. Là, tu peux faire mieux.” Et en fait, il a raison. [rires] Donc je vais reprendre ça, peut-être avec lui. Mais voilà, c'est toujours dans une démarche d'échange. On travaille déjà ensemble à plusieurs niveaux.

Il m'a chargé de te poser une question. [Enregistrement audio de Pandore] “Si Dieu est prié dans les pays catholiques, européens, et Allah dans les pays musulmans, cela signifie-t-il que Dieu est géolocalisé ?”

Il faut que je réponde à ça ? C’est bien une question de Pandore…

Est-ce que c’est une private joke… ?

Non, c'est une question pour m'emmerder ! Je le reconnais bien là… Qu'est-ce que je peux répondre à ça ? Mais l'exercice est sympa. Merci Guillaume. Je ne sais pas si Dieu est géolocalisé, en vrai. Par exemple, la France est quand même un pays multiculturel, avec plein de religions différentes. En France, il y a des Chrétiens, des Juifs, des Musulmans, des Athées et bien d'autres choses encore. Et c'est bien ça qui fait qu'on est riche de toutes ces différences. Et on est riche de toutes ces différences si on arrive à vivre ensemble. Et pour ça, c'est quand même important de se comprendre, de s'écouter et de se respecter.

Il faut que je réponde à ça ?

leman-jean-michel-fontaine

Récemment, tu as signé chez Parlophone, la première maison de disques de Radiohead, ton groupe préféré. Qu'est-ce que vous avez prévu ensemble pour 2024 ? Qu'est-ce qu'ils vont t'apporter de différent par rapport à G Major Records, par exemple ?

Je travaille toujours avec Manu, mais on a adapté les niveaux de répartition des tâches. Parlophone va m'apporter énormément de choses et c'est trop cool de bosser avec eux. Ce sont des humains trop cool. J'ai beaucoup de chance de bosser avec eux. C'est une très belle maison de disques. Ils travaillent sur la distribution des titres, la promotion des titres. Il y a tout un pan. C'est une équipe, ils sont beaucoup. Pour rendre visible les chansons, c'est génial de travailler avec eux. Au-delà du rapport humain qui est primordial dans l'art, dans la musique et qui est vraiment génial. Et Manu, de G Major Records, c'est mon éditeur et on est aussi co-producteurs tous les deux des titres. On a créé notre label et notre label délègue une partie des tâches qui sont faites par Parlophone. J'ai répondu à la question ou pas ?

Peut-être. Tu as fait peu d'interviews pour l'instant. Est-ce qu'avoir une maison de disques maintenant, en 2023, ça comprend des cours de média training, ça comprend des cours de gestion de réseaux sociaux ? Toute cette partie communication qui est indispensable en 2023, est-ce qu'on te donne un guide avec les choses auxquelles il faut faire attention ?

On en parle, mais il n'y a pas de cours à ce niveau-là. Media training, je sais qu'il y en a aussi, mais je n'en ai pas fait. Peut-être que j'en ferai. Ils me donnent des conseils, ils me donnent leur avis. Pour tout ce qui est réseaux sociaux, ils me donnent des petites missions de temps en temps, mais c'est moi qui communique comme je veux.

En 2024, après la sortie de ton E.P., tu disposeras de cinq titres. Si tu pars en tournée, quels autres titres pourrons-nous retrouver dans ta setlist ?

[sourire] Ah, tu veux que je te parle des titres qui ne sont pas encore sortis, en fait ?

Non, pas nécessairement, parce que je ne veux pas non plus t'embêter. On peut skipper cette question si tu veux, mais Angèle, par exemple, lors de sa première tournée, avait deux titres connus et elle chantait tout son album qui est sorti un an plus tard. C'est un pari extrêmement risqué pour un artiste de chanter dix chansons que personne ne connaît dans le public.

J’ai prévu de faire ça aussi. Il y aura peut-être une ou deux reprises. Il y aura évidemment les cinq titres qui seront sortis et il y aura aussi sans doute des titres sur lesquels je travaille en ce moment, qui seront peut-être sur l'album, ou peut-être pas. Puisque je n'ai pas de date de sortie d'EP, les choses ne sont pas encore totalement fixées. Moi, je trace et je compose mes petites chansons et on verra sur quel disque elles terminent, ou pas. Ça se trouve, elles ne sortiront jamais. Ça se trouve, elles ne seront que jouées en live, je ne sais pas. Mais quoi qu'il en soit, moi, je fais mes petites chansons et puis j'aurai au moins le bonheur de les jouer en live.

Et c'est prévu que tu fasses une tournée en 2024 ou c'est encore en réflexion ?

C'est les deux. C'est en réflexion. C'est prévu. On aimerait bien. Il y a des dates qui sont en train de tomber. On est en train d'en parler. Je n'ai pas encore de producteur de spectacle, donc c'est un pan qui est un peu flou en ce moment. On est en train d'y réfléchir. Je ne peux pas tellement répondre à la question plus que ça, parce que ce n'est pas encore posé.

Tu as déjà fait des concerts en appartement ?

Une fois, je crois, oui. C'est cool. C'est la proximité.

C'est terrifiant pour les artistes, parce que s'il y a 15 personnes dans le salon, s'il y a trois personnes qui n'écoutent pas, tu perds 20% de ton public d'un coup. Je trouve ça extrêmement jouissif, en tant qu'organisateur de concerts chez moi, de pouvoir avoir la chance de recevoir quelqu'un qui va chanter alors que je suis sur mon canapé.

C'est clair. C'est vraiment différent parce que tu as les gens qui sont vraiment très proches de toi. Tu n’as pas la scène qui fait le mur avec le public. Et en même temps, s'il y a une petite discussion qui démarre dans un coin de la pièce, ça se sent directement pour toi qui es sur scène. Il faut aller chercher les gens. C'est un bon exercice.

Est-ce que tu aimerais écrire ou composer pour d’autres artistes ?

Oui, pourquoi pas. Pour l'instant, ce n’est pas à l'ordre du jour, mais moi, ce que j'aime, c'est faire de la musique. Je trouve ça toujours très intéressant de faire ça sous différentes formes, que ce soit pour moi dans différents types de chansons, mais aussi pour d'autres. Faire de la guitare pour Pandore et l'accompagner sur des trucs que je n'ai pas composés, j'y mets ma façon de faire. Je trouve ça super intéressant, super enrichissant aussi. Pourquoi pas écrire pour d'autres ? Ça peut être d'essayer de comprendre l'ADN d'un artiste pour y coller sans enlever ce que je suis moi, parce que comme tous les gens qui créent, tu mets toujours un peu de toi partout. Ça peut être super intéressant aussi, une très bonne réflexion. C'est un peu ce que j'ai fait avec “Milgram” de Pandore. J'ai bossé aussi sur “Immolé” : essayer de comprendre ce qu'il veut dire, ce qu'ils veulent faire, le son qui mettrait en valeur l'artiste. Ce sont des trucs que j'ai déjà faits. D'ailleurs, j'ai réalisé le dernier album de Tom Bird, qui est sorti. J'ai composé, orchestré six chansons, je crois, sur dix. Et après, j'ai réalisé tout le reste en termes de direction artistique. Donc oui, ce sont déjà des choses que j'ai faites et que j'aimerais bien refaire par la suite, c'est clair.

Dans l'absolu, qu’ils soient morts ou vivants, est-ce qu'il y a des artistes pour lesquels tu aurais aimé écrire ou composer, ou que tu aurais aimé accompagner sur scène ?

Une tonne. Oui, déjà, tous ceux qui m'ont beaucoup influencé. J'aurais adoré faire des chansons avec Balavoine, par exemple, voir comment il fait. Il était vachement précurseur à l'époque, en termes de son. Vraiment très, très, très fort et assez sous-coté, je trouve. J’étais la semaine dernière dans le studio de Yodelice. Il nous parlait d'une chanson qu'il a réalisée pour Johnny et il nous racontait sa collaboration avec Johnny. Ça a l'air d'être un truc incroyable. Accompagner Johnny, peu importe comment, faire une chanson en studio ou de la scène. Ce sont tellement de grands artistes que peu importe la place à laquelle tu es à côté d'eux, c'est forcément enrichissant. Puis voilà, Radiohead, par exemple, Tom Yorke, le chanteur, incroyable. Muse, le chanteur, Matthew Bellamy, incroyable. Jeff Buckley aurait été super aussi. Je n'ai dit que des hommes, mais il y a aussi plein de femmes ! Je crois que je n'ai dit que des hommes, parce que ce sont des gens auxquels je me suis beaucoup assimilé pour apprendre et progresser en musique. C'est pour ça. En tant que voix masculine.

Comment envisages-tu l'évolution de ta carrière musicale ces prochaines années ? Est-ce que tu te projettes ou est-ce que, comme tu le disais au début de notre entretien, tu fonctionnes en lâcher prise et puis tu prends la vie comme elle vient ?

Je pense qu'il y a de ce que tu as dit, c'est-à-dire qu'il y a plein de choses que je ne maîtrise pas, donc ça va être de l'adaptation. En tout cas, les choses que j'espère, c'est toucher toujours plus de gens avec ma musique. Qu'elle soit écoutée, partagée, de recevoir des messages de gens qui se retrouvent dans ce que j'écris, et de partager avec les gens à différents niveaux, que ce soit sur les réseaux sociaux, quand je fais des conneries comme “La danse des canards”. Ça me fait rire et c'est génial de faire des blagues comme ça, mais aussi dans des concerts où tu vois les gens en vrai qui sont vraiment à côté de toi. Tu les sens et tu sens la communion avec le public. C'est aussi génial que ça. Après, comment on fait ? Ça ne dépend pas que de moi. C'est toute une histoire d'équilibre qui se fait avec tous les gens avec lesquels je travaille. Il y a énormément de choses que je ne maîtrise pas. Moi, ce que je maîtrise, ce sont mes petites chansons, et ce que je poste sur les réseaux sociaux. Je vais continuer de faire ça du mieux que je peux en espérant que ça touche les gens.

Je vais te laisser le mot de la fin, mais j'ai l'impression que c'était déjà pas mal comme conclusion. Si tu souhaites transmettre un message aux personnes qui liront notre entretien…

[long silence] Je réfléchis, parce que c'est important. C'est un truc qui n'a rien à voir avec tout ce qu'on a dit, mais qui parle de l'époque un peu actuelle et de mes réflexions du moment. Ce serait bien qu'on soit tous un peu plus tolérants, je crois. Qu'on sache écouter l'autre et comprendre qu'on puisse ne pas être tous pareils et ne pas penser tous pareils. Que l'autre dise des grosses conneries, ça arrive à tout le monde. Tout le monde dit des conneries tout le temps. Mais voilà, essayer d'apaiser un peu les choses, ça peut être pas mal. Et je crois qu'en tant qu' artiste - au-delà de la musique, n'importe quelle personne qui fait de l'art - je crois qu'on a une responsabilité là-dessus, sur cette histoire de tolérance, de vivre ensemble. Encore une fois, c'est toujours pareil. Ça peut être pris comme un discours un peu concon. Et je ne le dis pas du tout comme ça, parce que je crois qu'il n'y a rien de plus difficile que de faire la paix. En général, de savoir écouter l'autre, de savoir ne pas être d'accord avec les autres, c'est hyper dur. C'est quelque chose qu'on ne nous apprend pas assez. Et pourtant, c'est la clé du vivre ensemble. C'est la clé de la démocratie. Parce que la démocratie, c'est quoi ? Ça veut dire vivre ensemble dans le conflit, mais dans le bon sens du conflit, c'est-à-dire qu'on n'est pas d'accord, mais on respecte le fait que l'autre soit pas d'accord avec nous, qu'il puisse dire des conneries. Il y a une phrase célèbre de je ne sais plus qui, il faudrait que je retrouve qui a dit ça.

Voltaire !

De quoi ?

Voltaire. C'est Voltaire qui a dit la phrase que tu vas dire.

Peut-être. Mais je ne crois pas. Mais tu sais, c'est une phrase qui dit “Je me battrai toute ma vie contre ce que vous venez de dire, mais je donnerai ma vie pour que vous ayez le droit de le dire.” Un truc comme ça, c'est mieux dit que ce que je viens de dire. Mais ça, c'est super important de s'entr’écouter. Et je voulais dire un autre truc, mais du coup, j'ai dévié. La démocratie, le vivre ensemble, le conflit... Putain, merde, je sais plus !

C'est déjà bien. Sinon, la citation de Voltaire, c'est, “Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous puissiez le dire”.

C'est Voltaire, ça, pour de vrai ?

Oui.

Ah oui ? J'ai cru que tu disais ça comme une blague.

Non non, c'est une phrase qui est célèbre.

Ah oui ? Je ne savais pas. Stylé. Stylé Voltaire ! Comment tu dis ? C'est quoi la phrase ?

[je cherche sur le web] Voici la citation exacte : “Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.”

Il avait tout compris !