Être le premier (1982)
Exégèses
Ce qui m’a toujours fasciné dans "Être le premier", ce n'est pas tant la réussite, que tout ce à quoi il a fallu renoncer pour l'obtenir.
SOMMAIRE
Un parcours, pas un moment
L’identité entamée
Le corps comme zone de paiement
Un amour sacrifié
Verticalité et disparition
Une fascination sans adhésion
Mise en musique : une énergie trompeuse
Le sommet inhabitable
Seul mais fidèle à lui-même
Après le sommet
Être le premier (1995) 📺
Sources
Pour aller plus loin
Un parcours, pas un moment
"Ça a été très long mais il y est arrivé" (01) : d’entrée, la chanson insiste sur la durée. L’aboutissement – ce moment au sommet – n’est que l’ultime étape d’un long chemin de sacrifices. Le texte souligne qu’atteindre le but n’efface pas le parcours éprouvant qui l’a précédé. Au contraire, sitôt le premier arrivé "là-haut", il "fait le compte de ce qu’il y a laissé". La victoire s’accompagne d’un inventaire amer des pertes accumulées en route. Le choix du il (et non du je) renforce l’idée d’une narration distanciée et globale : ce il anonyme représente un type de destin plus qu’un individu particulier. La réussite finale apparaît moins comme un triomphe ponctuel que comme l’aboutissement d’un processus implacable. Tout le récit est tendu vers l’effort continu : "toujours vers l’effort à côté des plaisirs". Une force intérieure, décrite comme "immobile" mais inexorable, le "pousse en avant, l’empêche de dormir". Cette obsession de chaque instant traduit un engagement total du personnage, absorbé par un unique mobile qui le motive jour après jour. La chanson ne célèbre donc pas un exploit isolé ; elle dépeint l’engrenage d’une ambition vécue sur la durée, jusqu’à la réussite. Être le premier n’est pas qu’une médaille ou une photo au finish, c’est une ascèse de chaque instant. Le parcours fait partie intégrante du sens : le sommet n’a de réalité que par le long trajet pour y parvenir, et le texte place ce trajet au premier plan. La narration commence après la victoire, comme pour mieux exposer rétrospectivement le chemin parcouru et son coût. Le moment de gloire est presque absent ; on lui préfère les traces qu’il a laissées dans la vie de l’individu. Ce choix narratif oriente l’interprétation : l’intérêt de la chanson réside moins dans le succès en lui-même que dans ce qu’il révèle du processus pour y arriver : la ténacité, l’entêtement et les renoncements qui ont pavé la route vers cette première place.
L’identité entamée
Parmi ces renoncements, le texte va jusqu’à évoquer une atteinte à l’identité profonde du protagoniste. Celui-ci a laissé "beaucoup plus que des plumes, des morceaux entiers. Et certains disent même un peu d’identité". La formule frappe par sa violence : non seulement l’homme y a laissé des plumes – selon l’expression consacrée – mais aussi des parts entières de lui-même. Des pans de sa personnalité, de sa vie, ont été sacrifiés sur l’autel de la première place. Jusqu’à son identité, disent certains, qui se trouve entamée. Le personnage n’est plus tout à fait celui qu’il était au départ de cette quête. Devenir le premier implique de se dépouiller d’une part de soi, comme si chaque échelon gravi arrachait quelque chose au passage. Le dernier mot de ce premier couplet, identité, oriente l’analyse : être le premier, c’est perdre un peu de soi-même en route. La chanson suggère ainsi une forme d’aliénation par l’ambition dévorante.
Cette érosion de l’identité transparaît aussi à travers le regard des autres et la dimension amoureuse. On apprend qu’elle – la femme aimée – "était innocence, douceur et jolie". Le portrait d’un amour pur, presque idéalisé, contraste avec l’obsession solitaire du héros. Leur relation a achoppé sur un incompréhensible écart de valeurs : elle avait "une âme trop simple pour comprendre […] qu’on puisse désirer mieux que d’être heureux". Autrement dit, la compagne d’antan ne concevait pas qu’il existe quelque chose au-delà du bonheur partagé. Son innocence et sa simplicité la rendaient incapable d’imaginer l’appel vertigineux de la transcendance (mieux que d’être heureux). Ce malentendu fondamental suggère combien l’identité du personnage s’est transformée : ce qui faisait son bonheur autrefois (un amour immense où l’on "blottit sa vie") n’est plus à même de le combler. En poursuivant son rêve de grandeur, il s’est éloigné de cette part de lui-même qui goûtait la simplicité heureuse. L’identité entamée, ce peut être aussi cela : l’amoureux doux et insouciant qu’il était a disparu, laissant place à un être tendu vers un seul objectif. La chanson ne dit pas explicitement la rupture, mais on la devine – elle appartenant désormais au passé. L’emploi de l’imparfait ("elle était innocence…") évoque une histoire révolue. Ainsi l’homme a-t-il dû renoncer à une part de son identité liée à l’affectif, au nous, pour assouvir l’exigence intérieure du je qui vise plus haut que le bonheur ordinaire. Il est devenu autre. Les "certains" évoqués dans le texte, témoins extérieurs, murmurent que cet homme n’est plus tout à fait le même – signe que le changement est visible, presque tangible. L’identité entamée se lit dans les yeux d’autrui comme dans son propre regard intérieur.
Le corps comme zone de paiement
Les métaphores du texte soulignent également le tribut physique de cette quête. Laisser des plumes fait référence à une dépense de soi qui, si elle est avant tout symbolique, n’en demeure pas moins incarnée. Le choix de l’image animale – les plumes arrachées à l’oiseau – et son dépassement hyperbolique ("des morceaux entiers") suggèrent un corps mis à rude épreuve. L’expression courante y laisser des plumes signifie subir de grosses pertes ; Jean-Jacques Goldman l’amplifie au point de faire imaginer des blessures concrètes. Chaque étape pour être le premier a prélevé sa part de chair, pourrait-on dire, jusqu’à mutiler en partie l’individu. Derrière la figure, on devine l’effort physique acharné : les nuits blanches ("l’empêche de dormir"), la fatigue accumulée, la douleur acceptée comme monnaie d’échange du succès. Le corps devient la zone de paiement où s’inscrivent les sacrifices.
La chanson ne décrit pas explicitement les souffrances corporelles – aucune mention directe de sang, de blessures ou de larmes – mais tout le langage y renvoie implicitement. L’"échelle" à gravir évoque l’effort musculaire et l’endurance de l’ascension. L’"obsession" qui pousse en avant est autant mentale que physique : elle habite les muscles autant que l’âme, condamnant le héros à une discipline de fer. Même l’image de la force immobile suggère une tension interne constante, comme un muscle jamais relâché. Pour arriver premier, il faut mobiliser toute son énergie, canaliser son corps vers la performance au détriment du repos et des plaisirs. On peut imaginer cet homme s’entraînant sans relâche, usant sa santé et son temps. Le texte, sans décrire une scène précise, laisse deviner un corps marqué par l’effort et l’abnégation. Quand enfin vient la réussite, ce corps a payé le prix fort. Et le bilan que le personnage dresse (ces morceaux entiers perdus de lui-même) pourrait bien inclure tout ce que son enveloppe physique a enduré. La dimension corporelle reste sous-jacente dans l’écriture, comme le versant concret d’une ambition par ailleurs décrite en termes psychologiques et moraux. Elle rappelle que la conquête du sommet n’est pas qu’une idée ou une motivation : c’est aussi une expérience vécue dans la chair.
Un amour sacrifié
Au cœur du parcours se glisse un drame discret, presque secondaire en apparence, mais décisif : l’échec de l’amour face à l’appel du sommet. La troisième strophe introduit, en contraste, la figure de celle qui partageait la vie du protagoniste avant que son ambition ne les sépare. Elle incarne une autre logique de vie : l’innocence, la douceur, la promesse d’un bonheur simple et partagé. Dans ses bras, il aurait pu "blottir sa vie". Rien ne manque à cet amour-là. Rien, sinon la capacité de comprendre pourquoi il désire autre chose.
Le malentendu est là, entier, irréductible. Elle ne peut concevoir qu’on puisse vouloir mieux qu’être heureux à deux. Pas par étroitesse d’esprit, mais parce que, pour elle, ce bonheur suffit. Son regard ne connaît ni l’échelle, ni l’altitude, ni le vertige. Il ne se projette pas ailleurs. Il habite le présent, l’évidence du lien. Face à cela, l’élan du personnage apparaît presque illisible. Ce n’est pas un conflit, encore moins une trahison. C’est une incompatibilité de langages.
Le texte ne formule aucun reproche. Ni à l’un, ni à l’autre. Lui n’a pas choisi de la blesser par égoïsme ; elle n’a pas échoué par manque d’amour. Simplement, ils ne parlent plus la même langue. En lui, une force immobile réclame autre chose que l’amour, ou plutôt quelque chose qui ne se laisse pas contenir par lui. En elle, demeure la certitude que rien ne vaut l’amour. L’intimité la plus forte, "de ces amours immenses", se révèle pourtant impuissante face à cet appel. Non parce qu’elle serait faible, mais parce qu’elle ne joue pas sur le même plan.
La séparation n’est pas racontée comme un événement. Elle se déduit. Elle est déjà là, inscrite dans l’écart. La relation ne s’achève ni dans le fracas ni dans le drame, mais dans une impossibilité durable de coïncider. Elle reste au port du bonheur partagé ; lui prend le large vers d’autres altitudes. Le texte esquisse ainsi, en quelques vers, une histoire de renoncement sans éclats, où rien n’est arraché, mais où quelque chose cesse d’être accessible.
Un détail, a posteriori, éclaire cette lecture : lors de la tournée de 1994, "une âme trop simple" devient "une âme trop belle". Le déplacement est minime, mais décisif. La simplicité pouvait laisser entendre une forme d’insuffisance, comme si elle n’avait pas su comprendre. La beauté, elle, ne manque de rien. Elle n’est pas en défaut. Elle est simplement ailleurs. Ce glissement suggère une relecture plus tardive, plus apaisée, plus sage, du même écart.
Dès lors, l’amour n’est plus ce qui n’a pas su suivre, mais ce qui n’avait pas vocation à suivre. La beauté n’est pas opposée à l’ambition ; elle ne la contredit pas. Elle se situe hors de son champ. Elle ne se mesure ni en progression ni en sommet. Elle ne se laisse pas intégrer au mouvement. Elle ne peut qu’être laissée derrière, sans colère, sans reproche, sans réécriture héroïque.
Dans "Être le premier", cette absence de drame est essentielle. Elle empêche toute idéalisation de l’amour sacrifié comme toute glorification du renoncement. Il n’y a pas de grandeur dans la perte, pas plus qu’il n’y a de faute. Il y a une série de choix implicites, répétés, qui finissent par produire une séparation de fait. L’amour ne disparaît pas. Il demeure intact, mais hors champ. La beauté reste entière, mais elle ne trouve plus sa place dans un parcours orienté ailleurs.
Verticalité et disparition
Le refrain de Être le premier est tout entier tourné vers le haut et l’au-delà. Devenir le premier, c’est "arriver là-haut, tout au bout de l’échelle". La métaphore de l’échelle suggère une ascension sociale ou symbolique, un mouvement vertical vers les sommets. L’imaginaire déployé convoque les aigles royaux : "comme ces aigles noirs qui dominent le ciel". L’aigle, oiseau de hauteur et de solitude, survole les hommes de très loin. Être le premier, c’est donc dominer, regarder le monde d’en haut, atteindre une forme de toute-puissance isolée. Le vertige mentionné – "goûter le vertige des hautes altitudes" – indique que ce privilège a sa part de danger et d’effroi : qui s’élève ainsi ressent l’instabilité, le trouble des cimes. Le goût des grandes solitudes est à la fois une récompense et un poison : il faut aimer la solitude pour chercher ces hauteurs, et ces hauteurs vous condamnent en retour à la solitude. Le mot solitude apparaît au pluriel, renforçant l’idée d’une étendue désertique, peut-être peuplée de multiples moments de manque.
Cette verticalité glorieuse s’accompagne d’une disparition du personnage hors du monde commun. Le dernier couplet rapporte les rumeurs : "On dit qu’il a la chance mais qu’il n’a plus d’amis". Aux yeux d’autrui, le héros a tout gagné sauf l’essentiel : il a perdu ses amis, sa vie sociale, l’amour de sa vie. Le voilà seul, comme l’aigle haut-perché loin des autres oiseaux. Le contraste est saisissant entre la vision extérieure – il a de la chance disent-ils, supposant qu’il possède la réussite enviable – et la réalité intime : plus personne autour de lui. Cette absence des amis sonne comme la confirmation de la prédiction du refrain : les grandes solitudes ne sont pas qu’une image, elles sont le quotidien du premier de cordée. Pourtant, la narration offre une nuance à cette disparition sociale : "moi je sais qu’au moins, il est bien avec lui". Cette phrase, introduite à la première personne (moi je sais), trahit la voix de l’auteur ou du narrateur empathique. Elle suggère que malgré la solitude, l’homme vit en paix avec lui-même. Il fallait sans doute cela pour supporter le reste : être suffisamment en accord avec soi, voire auto-suffisant. Le protagoniste a atteint un degré d’autonomie intérieure qui compense l’absence d’autrui. On peut y lire un peu d’admiration résignée : il a perdu ses amis, mais il a conservé son intégrité interne, sa compagnie personnelle. Il y a presque une forme de dignité stoïque dans cette solitude assumée. D’autant que le texte ajoute immédiatement que ce n’est "comme s’il avait le choix ou cette liberté" : autrement dit, pouvait-il en être autrement ? Quand on a cette voix qui vous dit d’avancer, on ne choisit pas d’écouter ou non, on est habité par elle. Le héros n’a pas librement écarté ses proches : c’est sa vocation intérieure – ce besoin impérieux d’être le premier – qui l’a, de fait, soustrait au monde. Il a disparu de la vie ordinaire, happé par les hauteurs. La verticalité de son destin implique une forme d’évanouissement aux yeux des autres, comme s’il s’était envolé au sens propre. Cette ambivalence – domination et effacement – confère à la figure du "premier" une aura quasi mythique : à la fois au-dessus de tous et retranché loin de tous.
Une fascination sans adhésion
Jean-Jacques Goldman, à travers cette chanson, dresse le portrait d’un être aux antipodes de lui-même. Il l’a affirmé en interview : "Être le premier n’est pas du tout autobiographique" (02). Contrairement à certaines de ses chansons où il se confie à demi-mots (Veiller tard, Je ne vous parlerai pas d’elle…), ici il chante il. Ce il représente l’autre, le contraire absolu de Goldman – un personnage extrême qui pourtant le fascine. Goldman avoue volontiers son admiration teintée de distance : "Je les admire parce que j’aurais été complètement incapable de le faire" confie-t-il au sujet de ces individus hors norme (03). Cette déclaration éclaire la démarche de l’auteur : Être le premier est né d’une fascination sincère pour les tempéraments habités par l’absolu de la réussite, combinée à la conscience de ne pas en faire partie. Goldman ne partage pas leur force de caractère ni leur certitude. "Moi, je n’ai pas cette force-là", reconnaît-il, et jamais il n’oserait "risquer le ridicule comme ils le font" (04). Dans ses propos, on sent autant l’estime que la retenue. Il admire l’élan qui porte ces premiers – cette foi inébranlable en un objectif démesuré – mais il s’en tient éloigné, presque intimidé. Être le premier relève chez lui de l’observation empathique, non de l’auto-glorification. D’ailleurs, il insiste sur le fait qu’il pourrait être heureux autrement, sans lauriers ni podiums : là où son personnage fictif s’enferme dans l’obsession du sommet, Goldman se définit volontiers comme un homme de mesure, capable de trouver son bonheur dans une vie simple. Cette chanson est donc le fruit d’un regard : regard admiratif sur "ces gens-là", ces êtres d’exception, mêlé d’une absence totale d’envie de les imiter. La plume de Goldman trace une frontière claire entre la fascination et l’adhésion personnelle. Il prête sa voix à un héros qui n’est pas lui, assumant un je de fiction (à travers le il narratif) pour mieux explorer une psychologie différente de la sienne. Ce recul évite toute récupération héroïque : Être le premier ne prône pas l’ambition dévorante, elle l’expose. Goldman s’y garde bien d’en faire un idéal. S’il y a du respect dans son ton, il y a aussi une forme de mise en garde implicite, ou du moins de constat lucide : ces trajectoires hors du commun se paient d’une solitude et de renoncements qui forcent l’admiration autant qu’ils interrogent. L’auteur-compositeur, en observateur humaniste, ne juge pas son personnage mais ne s’y confond jamais. Cette distance élégante donne au texte sa profondeur : Être le premier est chanté avec l’énergie de la passion, mais c’est une passion regardée de l’extérieur, avec autant de ferveur que de réserve.
Mise en musique : une énergie trompeuse
Ironie subtile, la musique de Être le premier est entraînante et positive d’apparence, presque héroïque, alors que le propos reste mélancolique. Rythme enlevé, tonalité pop-rock lumineuse : l’orchestration donne d’abord l’impression d’une célébration. Portée par un tempo rapide – aux accents qui rappellent discrètement l’univers de Michel Berger (05) , la chanson dégage une vitalité communicative. Le refrain, avec son motif ascendant, pourrait passer pour un hymne à la victoire. Cet écrin musical contraste avec la gravité du sujet. Goldman joue ici sur le décalage : l’énergie sonore semble exalter l’accomplissement (pour arriver là-haut…), alors que le texte en souligne le prix. Ce contraste crée une ambiguïté d’interprétation. Au premier abord, on pourrait n’entendre qu’un morceau dynamique, propre à galvaniser l’auditeur – une sorte de chanson de dépassement de soi. Mais une écoute attentive révèle dans certains accords une teinte plus mineure, une tension harmonique discrète qui trahit l’inquiétude sous-jacente. La mélodie, elle, monte haut mais finit sur une note en suspens, évitant une résolution triomphale nette. Là réside la tromperie du climat musical : il porte la fougue du personnage tout en laissant filtrer son tourment.
On notera par exemple que le motif du vertige est souligné par un bref changement d’accord, comme une légère dissonance introduisant du doute au cœur même du refrain euphorique. De même, le mot solitudes est soutenu par une tenue instrumentale qui laisse un vide, marquant une forme d’arrêt au milieu de la rythmique – un trou d’air musical figurant l’isolement. Ces détails d’arrangement suggèrent qu’au-delà de la façade éclatante, la chanson porte l’ombre de son contenu. Goldman compositeur sait envelopper ses textes sérieux d’une musique immédiatement accessible, sans pathos, pour mieux toucher le public. Être le premier en est un exemple frappant : sa pêche musicale évite tout misérabilisme, et pourtant, lorsqu’on y revient, chaque élément musical semble signifier en creux la fatigue, la perte, l’obsession. L’oxymore d’une "énergie triste" plane sur le morceau. Cette énergie trompeuse sert finalement le propos : elle est à l’image du personnage chanté, qui affiche aux yeux du monde la réussite éclatante et le mouvement vers le haut, tout en cachant en lui les blessures et la solitude. La musique entraîne, tandis que le sens retient. C’est ce tiraillement qui définit la chanson.
Le sommet inhabitable
Au terme de l’ascension, la chanson laisse entrevoir un sommet qui, s’il est atteint, n’en demeure pas moins désert. Le premier est arrivé là-haut. Et maintenant ? Le texte suggère que ce haut lieu n’est pas vivable sur le long terme. Il y règne un vertige permanent, signe de l’impossibilité de s’y établir en paix. Les "hautes altitudes" évoquent un espace où l’air se raréfie ; la métaphore d’une vie où manquent les échanges simples et la chaleur humaine. Les "grandes solitudes" qui s’y trouvent confirment que ce sommet n’accueille qu’une seule personne : celui qui l’a conquis. Nul ne partage vraiment son expérience, et lui-même ne peut redescendre sans cesser d’être le premier. Il est comme figé au pinacle, exilé dans sa propre réussite. On comprend dès lors le sens du titre : être le premier, c’est un état, pas seulement un fait de course. Or cet état semble par nature inhabitable. Le refrain le dit en filigrane : on peut goûter le vertige, le temps d’un instant, mais pas y vivre éternellement. On peut aimer ce goût de solitude, mais au prix d’une existence entière. Tout indique que le sommet est un lieu de passage, pas de séjour.
La conclusion implicite du récit est amère : le protagoniste a ce qu’il voulait – il est au faîte –, mais ce faîte n’est pas un foyer. La chanson ne montre aucune scène de triomphe partagé, aucun repos du guerrier. Au contraire, la dernière image qu’elle donne est intérieure : il est bien avec lui. Formule douce-amère, qui signifie autant il se suffit à lui-même que il n’a que lui-même. Comme un alpiniste qui, seul au sommet, ne peut que constater la beauté du paysage autant que l’absence de compagnons. Goldman, par cette conclusion en demi-teinte, ne délivre ni message clair ni morale. Être le premier se referme sans apothéose. Le sommet atteint demeure silencieux, inhabité sinon par cet homme qui s’y tient, apaisé peut-être. Ou résigné. Y restera-t-il ? Redescendra-t-il, au risque de perdre son titre ? La chanson s’arrête là, volontairement : à la photographie d’un homme seul sur son pic, que plus rien ne distrait de lui-même. C’est une fin sans fin véritable, qui décrit un état et laisse la suite ouverte à l’imagination. Le sommet est conquis, mais rien n’assure qu’il puisse s’y épanouir durablement. Dans ce non-dit final réside toute la mélancolie du propos : l’accomplissement absolu aboutit à un lieu où la vie ordinaire n’a plus cours, un lieu splendide et vide à la fois.
Seul mais fidèle à lui-même
En peignant ce personnage qui a tout misé pour "être le premier", Jean-Jacques Goldman livre une réflexion en creux sur la réussite et son prix. Ni réquisitoire ni apologie, le texte adopte un point de vue quasi documentaire sur une destinée hors norme. On y ressent l’attirance pour la hauteur et, simultanément, la conscience aiguë de ce qu’elle coûte en humanité courante. La chanson tient ainsi en équilibre entre admiration et compassion, enthousiasme et tristesse. Elle ne tranche pas, et ne juge pas : elle constate, elle raconte. La dernière note, suspendue, ne résout pas le dilemme qu’elle a exposé. Le héros demeure là-haut, seul mais fidèle à lui-même, figure à la fois lumineuse et sombre. La conclusion reste ouverte, à l’image de cet homme en équilibre au bord du monde, dont on ne saura pas s’il est vainqueur ou victime de sa propre ambition. Être le premier se referme sans morale affichée, laissant l’auditeur face à ses propres interrogations sur la valeur de ce sommet et sur le vide qui peut s’ensuivre.
Après le sommet
L’histoire de cet homme parvenu au faîte n’est pas qu’un cas isolé : elle fait écho à un questionnement universel. Que devient celui qui atteint l’absolu de son rêve ? La chanson ne répond pas entièrement, et c’est en cela qu’elle continue de résonner. On imagine ce personnage au sommet, contemplant en silence le chemin parcouru, tandis que le vent des hauteurs souffle autour de lui. Peut-être cherche-t-il déjà un autre défi, un autre horizon à conquérir – ou peut-être mesure-t-il simplement l’étrangeté du calme après la tempête de l’ascension. L’attente s’installe, chargée de possibles. Le récit s’arrête, mais le mythe du premier continue, lui, de vivre sa propre vie dans l’esprit de chacun. Le sommet, inhabitable à long terme, devient le seuil d’une nouvelle énigme : après avoir été le premier, que reste-t-il à éprouver, sinon la redescente ou la poursuite infinie d’un idéal toujours plus lointain ? La voix intérieure qui poussait le héros à avancer se taira-t-elle un jour ? Le lecteur, laissé sur cette crête narrative, sent poindre ces questions sans réponse – comme autant d’ouvertures vers d’autres histoires à écrire.
Être le premier (1995) 📺
Sources
- (01) Jean-Jacques Goldman : Etre le premier (1982)
- (02) Jean-Jacques Goldman : "Je n'ai rien à prouver" (Numéro 1 magazine n°4, juillet 1983, propos recueillis par Marie-Christine Leyri et Didier Varrod)
- (03) Jean-Jacques Goldman : "Je n'ai rien à prouver" (Numéro 1 magazine n°4, juillet 1983, propos recueillis par Marie-Christine Leyri et Didier Varrod)
- (04) Positif et… non homologué (Paroles et Musique n°55, décembre 1985, propos recueillis par Renaud Ego, Jacques Erwan, Marc Legras, Didier Varrod)
- (05) Jean-Jacques Goldman : "Être le premier est une référence musicale à l'univers de Michel Berger." ("Jean-Jacques Goldman : Confidentiel" de Fred Hidalgo, 2016)