Je voudrais vous revoir (2001)
Exégèses
Je voudrais vous revoir (2001)
TLTR (Too Long The Road)
Un homme de cinquante ans sort le beau papier à lettres qui ne sert jamais. Il écrit à un amour d'adolescence. Pour savoir si elle a vécu la même histoire que lui. En écrivant, il découvre que le sujet n'est pas elle. C'est lui. Elle est le miroir dans lequel il voudrait se revoir tel qu'il était à dix-sept ans. Un zouk ralenti dit la date du souvenir. Une cornemuse dit que le sentiment, lui, n'a pas vieilli. Et certaines blessures ont le goût de la victoire. Parce qu'elles prouvent qu'on était capable de cet amour-là.
SOMMAIRE
Introduction
La gaieté un peu triste
Le beau papier à lettres qui ne sert jamais
L'orgueil ordinaire du "nous deux c'est différent"
Il est certaines blessures au goût de victoire
Avons-nous bien vécu la même histoire ?
Du "vous" au "tu" : le brouillard se dissipe
Ce doux miroir où je voudrais nous revoir
Sources
Introduction
À la fin de "Je voudrais vous revoir" (01), un mot change. Un seul. Et toute la chanson bascule.
"Je voudrais vous revoir". C'est le titre, c'est le fil, c'est la promesse répétée tout au long d'un texte construit comme une lettre prudente, vouvoiement compris. Et puis, dans les derniers vers, sans crier gare, sans transition préparée, un mot change. Jean-Jacques Goldman lui-même dit que ce n'était pas prémédité. "C'est en écrivant que tout à coup, ça devient une évidence." (02) L'auteur a découvert son propre sujet en le terminant.
"Chansons pour les pieds" (03), l'album de 2001, porte bien son nom — douze styles de danse, douze humeurs, douze façons de faire bouger le corps. Un zouk lent se glisse au dixième rang. Il n'a pas l'air de grand-chose. Cinq minutes, une mélodie douce, une voix qui raconte l'histoire d'un homme qui aimerait revoir un amour d'adolescence. Jean-Jacques Goldman la présente à Charlotte Pozzi avec une simplicité désarmante : "ça parle d'un type d'un certain âge qui se rappelle d'une histoire d'adolescence, qu'il a presque oubliée". (04)
Presque oubliée. Le mot est important. Presque oubliée. Rangée dans ce tiroir où dorment les choses qui ont compté sans qu'on sache encore pourquoi, les photos de classe dont on ne se rappelle plus les noms, le beau papier à lettres qui ne sert jamais. Goldman connaît ce tiroir. Il le décrit depuis la scène, lors de la tournée 2002, en une minute quarante-cinq qui est peut-être la plus belle introduction parlée de son répertoire. "Un jour, on décide de faire du rangement." (05) Et parfois, dans ce rangement, on trouve quelque chose qu'on ne cherchait pas.
Cette chanson, il dit qu'on ne peut pas l'écrire à vingt ans. Pas par manque de talent ou d'expérience, mais parce qu'à vingt ans, on n'a pas encore fait le tri. On ne sait pas encore que certaines histoires qui semblaient ordinaires étaient en réalité les plus importantes. Le temps fabrique cette lucidité-là. Il faut avoir vécu assez pour regarder en arrière et mesurer l'écart entre ce qu'on croyait vivre et ce qu'on vivait vraiment.
"Je voudrais vous revoir" est une chanson de quinquagénaire.
Elle commence par un vouvoiement. Fait rare dans la chanson d'amour française, qui tutoie presque toujours. Ce "vous" a déconcerté plus d'un auditeur : trop froid, trop distant, trop formel pour une chanson sur le désir de retrouver quelqu'un. Mais c'est lire le vouvoiement à rebours. Il ne dit pas la froideur. Il dit le brouillard. La jeune fille qu'il aimait a cinquante ans maintenant. Il ne la connaît plus. Il s'adresse à une ombre, à une silhouette dont il a gardé les parfums et le regard mais dont il ne sait plus rien. Ni les rois, ni les royaumes. On vouvoie ce qui nous est devenu étranger par le temps, pas par le rejet.
Et pourtant, quelque chose dans ce "vous" est faux dès le départ. Ou plutôt : provisoire. Parce que la mémoire, à mesure qu'elle remonte, dissout la dame de cinquante ans pour faire réapparaître la jeune fille de dix-sept. Et à la jeune fille de dix-sept ans, on dit "tu". On lui a toujours dit "tu".
C'est ce mouvement — du "vous" au "tu", de la distance à la proximité, de la lettre à son destinataire véritable — que cette exégèse cherche à suivre. Pas pour expliquer une chanson qui n'en a pas besoin. Mais pour comprendre ce qu'elle révèle en se terminant. Qui cherche-t-on vraiment, quand on sort le beau papier à lettres ? Et si la réponse à ces questions changeait entièrement la nature de ce que Jean-Jacques Goldman a écrit ?
La gaieté un peu triste : un mariage de deux temporalités
Il y a, dans la façon de travailler de Jean-Jacques Goldman, une rigueur d'artisan qui ressemble à de la modestie mais qui est en réalité une méthode. D'un côté, les thèmes musicaux. De l'autre, un cahier où s'accumulent des idées de textes, des intuitions, des titres provisoires. "Quand j'ai, disons, douze ou treize thèmes musicaux terminés, je cherche dans mes notes l'idée qui va pouvoir s'emboîter au mieux avec chacun d'entre eux." (06) Ce n'est pas de l'inspiration. C'est de l'assemblage patient, de la haute couture parfois, du sur-mesure toujours. On taille d'abord, on ajuste ensuite.
Dans ce cahier, à côté de la mention "zouk lent", trois flèches pointent vers trois sujets possibles. L'un d'eux : "lettre à un amour ancien". (07) Goldman aurait pu aller ailleurs. Ce mariage n'était pas écrit. Il l'a choisi. Et c'est précisément parce qu'il l'a choisi (et pas seulement senti) que le résultat dit quelque chose de précis sur la chanson avant même que le premier mot soit posé.
Le zouk ne lui est pas naturel. La rencontre date de la fin des années 80, autour de "À nos actes manqués" : cinq semaines d'Afrique, un mois aux Antilles, une oreille qui s'ouvre à des rythmes qu'il ne connaissait pas. Cette chanson-là, il l'avait d'abord imaginée dans un tout autre esprit : West Coast. Il avait même envisagé de la confier à Bruce Hornsby. (08) C'est le voyage qui a tout déplacé. L'arrangement zouk d'Erick Benzi a transformé une chanson qui allait d'un côté en une chanson qui allait d'un autre. Goldman en est conscient, et un peu étranger à son propre résultat : "On est forcément influencés par ce qu'on écoute." (09)
Quelques années passent. En 2001, quand il revient à ce rythme pour "Je voudrais vous revoir", ce n'est plus une découverte accidentelle. C'est un choix informé, apprivoisé. Il sait ce que le zouk ralenti peut faire. Cette "gaieté un peu triste" qu'il décrit à Laurent Boyer (10), cette légèreté qui bascule dans la mélancolie dès qu'on lui retire deux ou trois pulsations par minute. Le rythme caribéen porte en lui la chaleur des corps, l'insouciance, la fête. Le ralentir, c'est le retourner sur lui-même. C'est transformer la danse en souvenir de danse.
La cornemuse arrive différemment. Elle ne vient pas d'un voyage mais d'une fidélité. Bruno Le Rouzic, musicien breton, chef du Bagad Bro Kemperle, est entré dans l'univers de Goldman par la petite porte : une tournée où Goldman officiait comme guitariste, pas comme chanteur, aux côtés de Gildas Arzel. (11) Ce sont les coulisses qui ont fait la rencontre, pas la scène. Puis, en 1999, la bande originale d'Astérix et Obélix contre César. Goldman et Roland Romanelli y marient instruments celtiques et orchestre symphonique pour habiller un film comique avec une musique "imperturbablement sérieuse". (12) Plus le décalage est grand, dit-il, plus l'effet est amusant.
La cornemuse, donc, Goldman la connaît. Il sait ce qu'elle fait à l'oreille, ce sentiment d'intemporalité qu'elle installe, cette façon d'appartenir à aucun siècle en particulier. Quand il joue la maquette de "Je voudrais vous revoir" au clavier et que le son de la cornemuse lui traverse la tête, la décision est immédiate. Il téléphone à Bruno Le Rouzic à Lorient. Le Bagad Bro Kemperle enregistre à l'école nationale de musique en juillet 2001. L'affaire est réglée en une intuition et un coup de fil.
Reste à comprendre pourquoi ce mariage-là fait sens.
Le zouk est daté. Il porte une époque, une géographie, une chaleur de corps précise. Quand il soutient le texte de "Je voudrais vous revoir", il dit : ce souvenir a un âge, il vient d'un moment précis, d'une peau de dix-sept ans, d'une arrogance ordinaire d'amants qui croyaient durer toujours. Il ancre le récit dans le temps.
La cornemuse, elle, n'a pas d'âge. Elle pourrait venir du XIIe siècle comme du XXIe. Elle n'appartient à aucune décennie. Quand elle entre dans la chanson — discrète d'abord, pleine à la fin — elle dit autre chose : le sentiment, lui, n'a pas vieilli. Ce qui a été ressenti à dix-sept ans revient intact à cinquante, avec la même violence douce, le même vertige.
L'arrangement n'habille pas le texte. Il en est la première formulation. Avant que Goldman écrive "Avons-nous bien vécu la même histoire ?", la musique pose déjà la question : comment deux temporalités aussi distantes — l'adolescence datée et le souvenir intemporel — peuvent-elles coexister dans le même corps d'un homme de cinquante ans ? Le zouk et la cornemuse ne s'expliquent pas. Ils se marient. Et ce mariage est la thèse sonore de tout ce qui vient.
Le beau papier à lettres qui ne sert jamais
Avant que la chanson ne commence, Goldman parle. Une minute quarante-cinq, sur la scène du Zénith de Lille, en juin 2002. Il n'annonce pas le titre. Il installe une scène.
"Il faut avoir eu le temps d'entasser quelques souvenirs. Puis un jour, on décide de faire du rangement. En triant de vieux papiers, on tombe sur ces anciennes photos de classe, ces photos de vacances. On revoit son visage... À elle. Ou à lui. Et là on se souvient de cette histoire. Et on y repense. Jusqu'au jour où on sort le beau papier à lettres qui ne sert jamais..." (13)
Cette introduction n'est pas un préambule. C'est le mode d'emploi de tout ce qui suit. Le beau papier à lettres qui ne sert jamais, chacun en a un, quelque part dans un tiroir, gardé pour les occasions importantes qui finissent toujours par ne pas se présenter. Ici, il a servi. La chanson est cette lettre. Pas la lettre qu'on envoie à quelqu'un. La lettre qu'on finit par écrire parce qu'il était temps, parce que le rangement l'a rendue nécessaire, parce que le visage sur la photo n'a pas vieilli comme il aurait dû.
"Cette lettre peut vous surprendre / Mais sait-on ? Peut-être pas."
Dès le premier vers, l'incertitude est posée. Le narrateur ne sait pas comment elle recevra cette lettre. Il ne sait même pas si elle sera surprise. Le "peut-être pas" est presque plus troublant que le "peut vous surprendre". Il suggère que, peut-être, elle aussi, a parfois pensé à lui. Ou peut-être pas. Cette parenthèse ouverte dès l'entame ne se refermera jamais. La chanson commence dans le doute sur sa propre réception, et elle ne le dissipera pas.
Ce "vous" arrête. Dans la chanson française, on tutoie presque toujours l'être aimé. Le vouvoiement dit immédiatement que quelque chose a changé. Il serait facile d'y lire de la froideur, une distance voulue, une politesse de façade. Ce serait une erreur. Le vouvoiement ici n'est pas de la réserve. C'est du brouillard. Il dit : je ne te connais plus. La jeune fille que j'aimais avait dix-sept ans. La femme à qui j'écris en a cinquante. Ce n'est pas la même personne, ou plutôt : je ne sais plus si c'est la même personne. On ne tutoie pas une ombre. On la vouvoie, avec le respect qu'on doit aux figures qu'on ne peut plus saisir.
Goldman le dit autrement à Charlotte Pozzi : "j'aimerais bien revoir cette jeune fille qui est maintenant une femme". (14) La distinction est là, dans la phrase elle-même. La jeune fille et la femme. L'une est un souvenir, l'autre est une inconnue. Le vouvoiement s'adresse à la femme. Le tutoiement final, lui, retrouvera la jeune fille.
La structure de "Je voudrais vous revoir" n'est pas celle d'une chanson ordinaire. Elle se déroule comme un film, et Goldman n'est pas étranger à cette manière de penser. Il cite volontiers Claude Sautet, Milos Forman, Woody Allen parmi ses réalisateurs préférés : "des films où je peux me sentir concerné". (15) Des cinéastes du détail intime, de l'ordinaire habité, du temps qui passe sur les visages.
Le premier couplet est un plan large. Cadre établi, personnages sans contours nets, distance maximale. Le vouvoiement installe cette géographie-là : on est loin. On regarde de loin. On commence par le début. Une lettre qui part, une formule prudente, quelques braises dans les cendres d'un amour "si loin déjà."
Les deuxième et troisième couplets sont des flash-backs. La caméra recule dans le temps. On voit les deux adolescents dans leur arrogance ordinaire, persuadés que leurs vies seraient un bal. On voit le temps travailler sur leurs visages, "soumettre les orages". Ces séquences ont la texture des vieilles photographies : légèrement floues sur les bords, plus nettes au centre.
Le pont est une rupture de ton. On sort du récit. Le narrateur parle directement, presque à voix haute : "Qui sont vos rois, vos royaumes ? Mais je ne veux que savoir." C'est le seul moment de la chanson où l'adresse devient explicite, urgente, presque maladroite. La curiosité est nue.
Et puis le dernier couplet. Gros plan. "Tes parfums, ton regard." Le tutoiement revenu, la distance abolie. Pas par une reconquête de l'intimité, mais par le retour progressif du souvenir, qui dissout la dame de cinquante ans pour faire réapparaître la jeune fille de dix-sept.
C'est cette progression que le papier à lettres permet. On n'écrit pas une lettre comme on parle. On a le temps de choisir ses mots, de revenir en arrière, de laisser le souvenir remonter à son propre rythme. Et parfois, en écrivant, on découvre ce qu'on cherchait vraiment à dire. Quelque chose qu'on ne savait pas encore au moment de sortir le beau papier du tiroir.
L'orgueil ordinaire du "nous deux c'est différent"
Il y a une scène que Jean-Jacques Goldman décrit plusieurs fois, avec la même précision amusée et un peu mélancolique. Une mairie, un samedi après-midi. Neuf jeunes couples sur le perron. Si on leur dit que deux mariages sur trois finiront par se séparer, les neuf répondront la même chose : "Oui, mais nous, c'est pas pareil." Et quinze ans plus tard, statistiquement, six sur neuf seront séparés ou en mauvais état. Tous croyaient le contraire sur le perron de la mairie.
Cette scène, Goldman la raconte en 1997. (16) Quatre ans avant d'écrire "Je voudrais vous revoir". Il n'y a pas de coïncidence ; il y a un artisan qui tourne autour d'un sujet, qui le retourne sous différents angles, qui accumule les formulations avant de trouver celle qui s'emboîte avec le bon thème musical. "Nous avions l'orgueil ordinaire / Du 'nous deux c'est différent'" : ce vers n'a pas été inventé pour la chanson. Il attendait depuis des années dans le cahier, sous une forme ou une autre.
Ce qui est frappant, c'est que Goldman ne rit pas de cet orgueil. Il ne le corrige pas. Il ne le présente pas comme une erreur de jeunesse dont on guérit avec l'âge et la sagesse. Il le nomme "ordinaire", et ce mot fait tout. Ordinaire ne veut pas dire banal au sens de médiocre. Ça veut dire commun à tous, partagé, universel. Cet orgueil-là, tout le monde l'a eu. Tout le monde a été ce jeune homme ou cette jeune fille absolument certain que son histoire était différente des autres.
Et peut-être qu'elle l'était. C'est là que Goldman frappe juste, là où d'autres se seraient contentés de l'ironie rétrospective du vieillissement. "Pour moi et pour tout le monde, les histoires d'adolescents sont uniques et importantes. La nouveauté de son corps, des expériences, l'hypersensibilité font qu'entre 13 et 17 ans, il se passe des choses incomparables d'intensité." (17) Incomparables. Pas "intenses" : incomparables. Il n'existe aucune autre période de la vie où les émotions atteignent cette densité, précisément parce qu'elles sont nouvelles. Le corps découvre ce dont il est capable. La douleur n'a pas encore d'habitude. La joie n'a pas encore de point de comparaison. Tout arrive pour la première fois, et le fait que tout arrive pour la première fois rend tout absolu.
L'amour adolescent est absolu non pas malgré son ignorance des statistiques, mais à cause d'elle. Il ne sait pas encore que c'est rare. Il ne sait pas encore que les jolies danses ne durent pas. Et c'est justement cette ignorance qui lui permet d'être entier, sans réserve, sans la prudence que le temps finit par enseigner à tous. "Tout nous semblait normal, nos vies seraient un bal." Ce "semblait" n'est pas une erreur de perception. C'est la condition même de cet amour. S'ils avaient su, s'ils avaient compté les probabilités, ils n'auraient pas aimé de cette façon-là.
"Arrogants comme sont les amants." Cette formule, posée au début du deuxième couplet, est l'une des plus précises de tout le texte. L'arrogance des amants n'est pas un défaut. C'est une posture nécessaire. On ne peut pas aimer pleinement en restant humble devant les statistiques. L'amour demande exactement cette certitude irrationnelle que "nous deux c'est différent". Sans elle, il s'effrite avant même d'avoir commencé.
Et Goldman le sait. Il ne regarde pas ces deux adolescents avec la condescendance de celui qui a appris. Il les regarde avec quelque chose qui ressemble à de l'envie. "Avec l'âge, tu fais le tri et tu te rends compte que les moments importants que tu retiens finalement te paraissaient secondaires au moment de les vivre." (18) Ce retournement est au cœur de la chanson : ce qui semblait ordinaire était extraordinaire. Ce qui semblait normal était rare. Ce que l'on vivait sans en mesurer la valeur était précisément ce qui avait le plus de valeur.
Le narrateur de cinquante ans ne regarde pas l'adolescent qu'il était avec pitié. Il le regarde avec une forme de respect douloureux. Cet adolescent savait quelque chose qu'il ne sait plus : comment aimer sans calcul, sans protection, sans la conscience de la finitude. (19) L'arrogance était une grâce. La disparition de cette arrogance s'appelle… vieillir.
"Les jolies danses sont rares, on l'apprend plus tard." C'est peut-être le vers le plus simple de la chanson, et le plus dévastateur. Pas de métaphore compliquée, pas d'image cherchée. Un constat nu, posé là comme une vérité que tout le monde connaît mais que personne ne formule avec cette économie. On l'apprend plus tard — et le fait de l'apprendre plus tard, c'est-à-dire après, c'est-à-dire une fois que la danse est terminée, est exactement ce qui donne à cette chanson sa texture particulière. On ne peut l'écrire qu'à cinquante ans. Mais on ne peut la comprendre vraiment que si on se souvient d'avoir eu quinze ans.
Il est certaines blessures au goût de victoire
Dans les derniers vers de "Je voudrais vous revoir", au moment où le brouillard se dissipe et où les souvenirs reviennent par la voie sensorielle — les parfums, le regard — une image surgit, posée là presque en passant, sans insistance : "Il est certaines blessures au goût de victoire." Huit mots. Pas d'explication. Pas de développement. Goldman pose la formule et passe à autre chose, comme s'il allait de soi qu'une blessure puisse avoir ce goût-là.
La séparation d'un amour d'adolescence fait mal d'une manière particulière — non pas parce qu'elle est plus grave que d'autres ruptures, mais parce qu'elle brise quelque chose d'absolu. On n'aimait pas en se ménageant. On n'avait pas encore appris à se protéger. L'amour à quinze ans ne connaît pas la prudence, et c'est pour ça qu'il peut tout emporter quand il s'en va. La blessure qu'il laisse est à la mesure de cette absence de réserve.
Mais c'est là que réside la victoire. Avoir été blessé de cette façon-là prouve qu'on était capable de cet amour-là. La douleur est la trace de l'intensité vécue. Elle certifie que quelque chose de réel a eu lieu, que ce n'était pas un jeu, que "nous deux c'est différent" n'était pas seulement une formule d'adolescent ignorant les statistiques. C'était une expérience vécue dans toute sa plénitude. On ne souffre pas de ce qu'on n'a pas vraiment vécu.
Goldman n'est pas le premier à formuler cette idée, mais il est rare de la voir dit avec cette économie, sans pathos, sans la complaisance de celui qui se congratule d'avoir souffert. "Il est certaines blessures au goût de victoire" : l'adjectif "certaines" est important. Pas toutes les blessures. Certaines. Celles qui viennent d'un amour qui valait d'être perdu.
Cette conviction traverse son œuvre depuis longtemps. En 1985, sur l'album "Non Homologué", Goldman écrit "Confidentiel" (20), une chanson sur la séparation amoureuse, posée en épilogue d'un album, presque murmurée, construite comme un adieu apaisé. "Faut surtout jamais regretter / Même si ça fait mal, c'est gagné." La formule est déjà là, seize ans avant "Je voudrais vous revoir", dans l'immédiateté de la rupture. C'est gagné. Pas malgré la douleur, mais avec elle, à travers elle.
Ce qui change entre les deux chansons, c'est le temps. Dans "Confidentiel", la conviction est fraîche, encore fragile, presque un effort de volonté face à la peine. On sent que Goldman s'en persuade autant qu'il le proclame. Dans "Je voudrais vous revoir", trente ans ont passé dans la fiction du narrateur. La conviction a vieilli avec lui. Ce n'est plus une résolution. C'est une certitude acquise, distillée par le temps, vérifiée par l'expérience. Il ne faut pas regretter : il n'y a rien à regretter.
Entre les deux, il y a "Quand tu danses" (21), une chanson de 1997 sur l'amour en train de se défaire, qui finit sur cette question suspendue : "Que deviennent les amours éperdues ?" Goldman ne répond pas en 1997. Il répond en 2001, avec "Je voudrais vous revoir" : elles deviennent des blessures au goût de victoire. Elles deviennent des perles de vie. Elles deviennent ce qu'on range dans ses bagages quand l'âge oblige à faire le tri.
Ce sont trois moments d'une même réflexion, menée sur quinze ans. "Confidentiel" dit : la séparation peut être une rupture positive. "Quand tu danses" dit : mais que reste-t-il, une fois que l'amour est parti ? "Je voudrais vous revoir" dit : ce qui reste, c'est la certitude que c'était réel, et cette certitude suffit. Trois chansons, trois temporalités — l'immédiateté de la perte, l'amour en cours d'effacement, le passé retrouvé depuis la cinquantaine — et une seule conviction qui traverse tout : l'amour qui finit n'invalide pas l'amour qui fut.
Goldman emploie un mot qui arrête, dans une interview à Radio Maguelonne en 2002. Il parle de "Je voudrais vous revoir" et dit que l'idée centrale, "plus que de quelqu'un qui écrit une lettre pour revoir quelqu'un, c'est l'idée de se dire qu'il faut vénérer ce qui a été vécu." (22) Vénérer. Ce n'est pas un mot de chansonnier. C'est un mot de liturgie. On vénère ce qui est sacré, ce qui appartient à un ordre supérieur, ce qu'on ne peut pas toucher sans précaution.
Une relique ne se ranime pas. On ne la soumet pas à un test de réalité, on ne cherche pas à vérifier ce qu'elle contenait à l'origine. On l'honore pour ce qu'elle représente, pour la vie qui l'a traversée, pour le fait qu'elle a existé. La lettre de "Je voudrais vous revoir" est ce geste de vénération. Elle ne cherche pas à reconstruire. Elle ne demande pas de retour. Elle dit simplement : ceci a eu lieu, et cela mérite d'être honoré.
C'est une posture rare dans la chanson française, qui aime la rupture spectaculaire, le cri, la colère ou les larmes. Goldman, lui, choisit la vénération du paroissien, le respect de la liturgie. La blessure au goût de victoire n'est pas un paradoxe rhétorique. C'est la description exacte de ce que l'on ressent quand, à cinquante ans, on retrouve dans un tiroir la photo d'un amour qu'on avait presque oublié, et qu'on réalise qu'il comptait plus qu'on ne le croyait.
Avons-nous bien vécu la même histoire ?
Le pont de "Je voudrais vous revoir" arrive comme une rupture dans le tissu de la chanson. Jusqu'ici, tout s'était déroulé dans le souvenir — la lettre, les flash-backs, les images d'adolescence. Le narrateur regardait vers l'intérieur, reconstituait, convoquait. Et puis soudain, il sort de lui-même. Il interpelle directement. "Sûr il y aurait des fantômes et des décors à réveiller / Qui sont vos rois, vos royaumes ?"
Cette question est d'une douceur inhabituelle. Il ne demande pas : m'as-tu aimé ? Il ne demande pas : pourquoi est-ce que ça s'est terminé ? Il demande qui elle est devenue, ce qui compte pour elle, comment sa vie s'est construite. C'est de la curiosité bienveillante, presque désintéressée. Pas la jalousie de celui qui calcule ce qu'il a perdu. L'attention de celui qui réalise qu'une vie entière s'est déroulée là, parallèlement à la sienne, sans qu'il n'en sache rien.
Et puis : "Même si c'est dérisoire, juste savoir." Ce "dérisoire" est l'un des mots les plus honnêtes de la chanson. Le narrateur sait lui-même que sa question n'a pas vraiment d'importance au sens pratique du terme. Ça ne changera rien. Ça ne réparera rien. Ça ne construira rien. Il veut juste savoir. Et Goldman reconnaît dans cette formule quelque chose d'universel : "j'aimerais bien revoir cette jeune fille qui est maintenant une femme, juste pour savoir si c'était aussi important pour elle que pour moi, et si on a vécu la même histoire." (23)
Mais voilà ce que la chanson ne dit pas, et ce que son architecture rend pourtant visible : la question est structurellement sans réponse.
Non pas parce que la rencontre n'a pas lieu — Goldman laisse ça ouvert, et c'est bien. Mais parce que même si elle avait lieu, même si elle répondait, le narrateur ne pourrait pas vérifier la vérité de ce qu'elle dirait. Il ne peut pas accéder à sa mémoire à elle. Il ne peut pas comparer les deux versions de l'histoire et désigner laquelle est vraie. La mémoire ne fonctionne pas comme un enregistrement. Elle reconstruit, elle sélectionne, elle colore selon ce qu'on est devenu. Sa version à elle est aussi vraie que la sienne — et elles sont peut-être entièrement différentes.
Deux personnes peuvent partager le même moment et habiter deux histoires distinctes. L'une peut avoir vécu cette adolescence comme le centre de son monde pendant plusieurs années. L'autre peut l'avoir vécue comme une parenthèse agréable, oubliée six mois après. Ce n'est pas une question de sincérité ni de profondeur. C'est la structure même de l'expérience humaine. On ne vit jamais tout à fait ensemble, même quand on se croit ensemble. Il y a toujours deux subjectivités, deux intériorités qui se touchent sans jamais tout à fait coïncider.
"Nous deux c'est différent" portait peut-être déjà cette graine-là, sans le savoir. Peut-être qu'il n'y a jamais eu de "nous deux" au sens plein du terme. Peut-être qu'il y a toujours eu deux histoires parallèles qui se croyaient une seule. Deux adolescents convaincus de partager quelque chose d'unique, et qui partageaient en réalité deux expériences distinctes d'une même situation. L'amour partagé n'efface pas la solitude fondamentale de chaque conscience. Il la rend simplement plus douce, pendant un temps.
Goldman le formule autrement, dans un registre plus large, en parlant de "Quand tu danses" : "Quel est le statut des gens qui se quittent ? Quand on a touché la peau de quelqu'un, est-ce qu'on devient un ennemi ?" (24) La question de fond n'est pas "qu'est-ce qu'on était l'un pour l'autre", c'est : "qu'est-ce qu'on devient l'un pour l'autre quand c'est terminé." Et cette question, elle non plus, n'a pas de réponse nette. On devient quelque chose d'indéfini, un fantôme bienveillant, une présence sans statut. Ni ami, ni ennemi, ni amour en cours, ni souvenir entièrement mort.
C'est ce statut flottant que "Je voudrais vous revoir" explore, avec une honnêteté rare. La chanson ne prétend pas résoudre ce qu'elle pose. Elle pose la question et s'y installe. "Comment elle a vécu notre histoire, est-ce qu'elle l'a oubliée, est-ce qu'elle y repense autant que moi." (25) Ces questions ne sont pas rhétoriques. Goldman n'a pas les réponses. Son narrateur non plus. Et l'auditeur qui s'y reconnaît, qui retrouve dans ce pont le visage d'un souvenir à lui, n'a pas les réponses davantage.
C'est là que réside peut-être la plus grande force de ce passage. L'inachèvement n'est pas un défaut de construction, c'est la posture artistique la plus juste face à ce sujet-là. Une chanson qui répondrait à sa propre question mentirait. Elle fabriquerait une résolution là où il n'y en a pas. Goldman refuse ce confort. Il laisse le pont ouvert, la question suspendue, le "juste savoir" sans objet.
Et dans cet espace sans réponse, chacun peut glisser le visage qu'il a gardé dans un tiroir.
Du "vous" au "tu" : le brouillard se dissipe
Le dernier couplet de "Je voudrais vous revoir" commence sans qu'on le remarque tout de suite. Les mots arrivent doucement, portés par le même rythme que ce qui précède. Et puis quelque chose a changé. "Tes parfums, ton regard." Le "vous" a disparu. Sans transition, sans cérémonie, sans que le narrateur semble s'en apercevoir lui-même. Il dit "tu" maintenant. Il dit "tes". La dame de cinquante ans n'est plus là.
Ce glissement grammatical est le moment le plus précis de toute la chanson. Pas le plus spectaculaire. Il passe presque inaperçu à la première écoute. Mais c'est lui qui dit l'essentiel. Pas une reconquête de l'intimité, pas une déclaration, pas un rapprochement volontaire. Juste le brouillard qui se dissipe. À mesure que les souvenirs remontaient — l'arrogance ordinaire, les orages soumis, les blessures au goût de victoire — la femme inconnue se dissolvait progressivement pour laisser réapparaître la jeune fille qu'elle était. Celle à qui on dit "tu" sans y penser, parce qu'on l'a toujours tutoyée.
Ce qui revient en premier, ce sont les sens. Pas les traits du visage, pas les mots échangés, pas les dates ou les lieux. "Tes parfums, ton regard." Goldman choisit ces deux-là, et ce choix est d'une justesse physiologique remarquable. La mémoire olfactive est la plus ancienne, la plus profonde, celle qui court-circuite la raison pour atteindre directement l'émotion. Un parfum peut traverser trente ans en une fraction de seconde et restituer une présence avec une netteté que aucune photographie n'égale. Le regard, lui, est ce qui reste quand le reste s'efface. Les yeux changent moins que les visages, et surtout ils portent quelque chose qu'on reconnaît même dans l'inconnu.
Ces deux détails sensoriels ne sont pas des ornements poétiques. Ils décrivent avec précision comment fonctionne la mémoire à long terme. Non pas comme un enregistrement linéaire qu'on rejouerait, mais comme une reconstruction partielle, lacunaire, qui procède par fragments épars. On ne "revoit" pas un amour d'adolescence en entier. On en retrouve des éclats. Une texture, une lumière, une façon de tenir la tête. Et ces éclats sont plus vrais que n'importe quelle reconstitution complète.
Jean-Jacques Goldman avait anticipé cette mécanique à Charlotte Pozzi, sans même parler de la chanson : "quand on le recroise, si on arrive à avoir le téléphone, on a le cœur qui bat comme si on avait quinze ans." (26) Le cœur ne bat pas comme si on avait retrouvé quelqu'un. Il bat comme si on était redevenu quelqu'un. C'est une différence décisive. Ce n'est pas la dame de cinquante ans qui provoque ce battement. C'est la jeune fille de quinze ans qui resurface, portée par elle, convoquée par sa simple existence quelque part dans le monde.
La structure de la chanson s'accomplit ici. Ce que Goldman construisait depuis le premier vers — ce mouvement lent de la distance vers la proximité, du formel vers l'intime — trouve son point d'arrivée dans ce tutoiement final. Si on pense au cinéma, à Truffaut ou Sautet dont Goldman se réclame, c'est la logique du zoom. On commence large, sur un cadre établi, des personnages sans contours nets, une lettre prudente adressée à une ombre. Et progressivement, la caméra avance. Les flash-backs resserrent le cadre. Le pont l'ouvre brièvement sur l'extérieur, sur le présent de l'autre. Et puis le dernier couplet referme tout sur le souvenir pur, sur ce qui reste quand on enlève le temps et la distance. Les parfums, le regard, ce doux miroir.
Le tutoiement n'est pas une familiarité retrouvée. C'est une révélation. Il dit que le narrateur n'est plus en train d'écrire à quelqu'un qu'il ne connaît plus. Il est en train de parler à quelqu'un qu'il n'a jamais cessé de connaître, parce que cette personne-là n'a pas vieilli. Elle est restée intacte dans sa mémoire, à l'âge exact où il l'a laissée. La dame de cinquante ans était une étrangère. La jeune fille de quinze ans est une familière.
Il y a une phrase dans l'introduction du live 2002 qui éclaire tout cela, prononcée presque en passant, après les huées des moins de vingt ans et les applaudissements des gens de son âge : "On revoit son visage... À elle. Ou à lui." (27) Ce "ou à lui" est important. Goldman ne réserve pas cette expérience aux hommes qui repensent aux femmes, ni aux femmes qui repensent aux hommes. Il l'offre à tout le monde, dans toutes les configurations possibles. Parce que ce dont il parle n'est pas une histoire d'amour particulière. C'est la structure même du souvenir amoureux, cette façon qu'ont les gens qu'on a aimés de rester jeunes dans notre mémoire, pendant qu'on vieillit autour d'eux.
Le narrateur a commencé par écrire à une femme qu'il ne connaissait plus. Il finit par parler à une jeune fille qu'il n'a jamais oubliée. Le chemin entre les deux, c'est toute la chanson.
Ce doux miroir où je voudrais nous revoir
Il y a des surprises de l'écriture que Goldman décrit avec une précision qui ressemble à de l'émerveillement. Celle-là, il la raconte à Damien, journaliste de Radio Maguelonne, en avril 2002. La chanson était presque terminée. Le titre était posé, le dispositif en place, la lettre bien construite. Et puis, en écrivant le dernier couplet, quelque chose a glissé. "Je voudrais vous revoir" est devenu "je voudrais nous revoir." Un seul mot changé. Un pronom. Et toute la chanson a basculé.
"Ce n'est pas prémédité. C'est en écrivant que tout à coup, ça devient une évidence." (28)
Il compare cette découverte à celle de "Quand tu danses", une chanson qui se termine sur "Que deviennent les amours éperdues ?" là où elle avait commencé sur "Que deviennent les amoureux perdus ?" Le même glissement, la même logique : un mot qui change, et le sens entier se retourne. Goldman n'avait pas prévu d'écrire sur lui. Il croyait écrire sur elle. C'est le texte qui lui a appris ce qu'il voulait dire.
Relire la chanson depuis cette découverte, c'est relire un texte entier à l'envers — et réaliser que tout y était déjà.
Elle n'est pas l'objet de la chanson. Elle est le miroir. Ce que le narrateur cherche depuis le premier vers, depuis le beau papier à lettres sorti du tiroir, depuis le vouvoiement prudent adressé à une ombre — ce n'est pas elle. C'est lui. Lui à dix-sept ans, tel qu'il existait dans le regard de l'autre. Cette version de lui-même qui aimait sans calcul, sans protection, avec l'arrogance ordinaire des amants qui croient durer toujours.
Cette version-là n'a plus de témoin. Il ne peut pas se la rappeler seul, parce qu'il n'était pas seul quand il la vivait. Elle existait dans l'espace entre eux deux, dans la façon dont elle le regardait, dans ce que son regard à elle lui renvoyait de lui-même. Sans elle, sans sa mémoire à elle, sans la confirmation qu'elle a bien vu ce qu'il croit avoir été. Cette jeunesse-là est orpheline. Elle flotte sans ancrage, sans preuve, sans témoin.
C'est pour ça que la question "Avons-nous bien vécu la même histoire ?" est plus vertigineuse qu'il n'y paraît. Ce n'est pas seulement une question sur elle. C'est une question sur lui. Si elle a vécu une autre histoire, si elle a à peine remarqué ce qui, pour lui, a tout changé — alors qui était-il vraiment, à cet âge-là ? L'intensité qu'il a ressentie existait-elle vraiment, ou n'était-elle que sa propre projection sur un moment ordinaire ? Le miroir pourrait lui renvoyer une image entièrement différente de celle qu'il a gardée.
Jean-Jacques Goldman avait posé cette question autrement, en 1997, dans "En passant" (29) : "Tout ce qu'on ne sera jamais, déjà." La formule était abstraite, suspendue, sans visage ni date. "Je voudrais vous revoir" lui donne une incarnation précise. Ce qu'on ne sera jamais, c'est aussi ce jeune homme absolu qui aimait comme si les statistiques n'existaient pas. Ce garçon-là est parti. Il n'existe plus que dans la mémoire de ceux qui l'ont connu à cet âge, dans le regard de ceux qui étaient là. Et elle était là.
La chanson ne pouvait s'écrire qu'à cinquante ans. Goldman le dit sans ambiguïté : "quand tu arrives à cinquante ans et que tu commences à penser à tout ça, tu as vécu quelques histoires aussi, et tu commences à te rendre compte lesquelles ont été importantes." (30) À vingt ans, on ne fait pas ce tri. On n'a pas encore la distance nécessaire pour mesurer ce qui comptait vraiment. On ne sait pas encore que les jolies danses sont rares. C'est le temps qui fabrique cette lucidité, et cette lucidité a un coût : elle arrive toujours trop tard pour être utile. Elle sert à vénérer, pas à reconstruire.
La lettre, finalement, n'est pas envoyée à elle. Elle est envoyée à soi-même jeune.
Le "nous" de "je voudrais nous revoir" n'est pas le "nous" d'un couple qu'on voudrait reformer. C'est le "nous" de deux adolescents qui ont existé ensemble un moment, dans cette bulle d'intensité incomparable que Goldman décrit — entre 13 et 17 ans, des choses incomparables d'intensité. Ce "nous" appartient au passé. Il ne peut pas revenir. Mais il peut être vénéré, honoré, tenu en mémoire avec le respect qu'on doit aux choses qui ont été vraiment vivantes.
Le mot "miroir" dans le dernier vers n'est pas une métaphore décorative. Il dit exactement ce qu'il veut dire. Elle est le miroir dans lequel il voudrait se revoir tel qu'il était. "Ce doux miroir où je voudrais nous revoir." Pas pour y retourner, pas pour récupérer ce qui a été perdu, mais pour s'assurer que ça a bien existé. Que ce jeune homme absolu, arrogant comme sont les amants, convaincu que ses vies seraient un bal, il a bien existé. Qu'il a bien aimé. Que c'était réel.
La chanson est cet acte de vénération tourné vers l'intérieur. Elle ne s'adresse pas à une femme de cinquante ans quelque part dans le monde. Elle s'adresse à un garçon de dix-sept ans qui n'existe plus que dans la mémoire de celui qui l'a été. Et la preuve qu'il a bien existé — la seule preuve qui vaille — c'est qu'il reste certaines blessures au goût de victoire.
Sources
- (01) Jean-Jacques Goldman : Je voudrais vous revoir (2001)
- (02) Rencontre avec Jean-Jacques Goldman (Radio Maguelonne, 17 avril 2002, propos recueillis par Damien)
- (03) Jean-Jacques Goldman : Chansons pour les pieds (2001)
- (04) RTL2, 20 novembre 2001, propos recueillis par Charlotte Pozzi
- (05) Introduction parlée de "Je voudrais vous revoir", Un tour ensemble (Zénith de Lille, juin 2002)
- (06) Confidentiel, Fred Hidalgo (2016)
- (07) Confidentiel, Fred Hidalgo (2016)
- (08) Rencontre avec Jean-Jacques Goldman (Radio Kol Hachalom, 24 avril 1998, propos recueillis par Philippe Richard)
- (09) Rencontre avec Jean-Jacques Goldman (Radio Kol Hachalom, 24 avril 1998, propos recueillis par Philippe Richard)
- (10) Fréquenstar (M6, 16 décembre 2001, propos recueillis par Laurent Boyer)
- (11) Jean-Jacques Goldman : "Je suis un chanteur utilitaire" (Le Soir, Belgique, 5 décembre 2001, propos recueillis par Thierry Coljon)
- (12) Dossier de presse, Astérix et Obélix contre César (1999)
- (13) Introduction parlée de "Je voudrais vous revoir", Un tour ensemble (Zénith de Lille, juin 2002)
- (14) RTL2, 20 novembre 2001, propos recueillis par Charlotte Pozzi
- (15) Dossier de presse, Astérix et Obélix contre César (1999)
- (16) Jean-Jacques Goldman : "Forcément je tourne en rond" (Le Figaro, 29 septembre 1997)
- (17) J'adore l'idée que l'amour se joue de nous (Télémoustique, 12 décembre 2001, propos recueillis par Jean-Luc Cambier)
- (18) Confidentiel, Fred Hidalgo (2016)
- (19) "Finitude" sur Wikipedia
- (20) Jean-Jacques Goldman : Confidentiel (1985)
- (21) Jean-Jacques Goldman : Quand tu danses (1997)
- (22) Rencontre avec Jean-Jacques Goldman (Radio Maguelonne, 17 avril 2002, propos recueillis par Damien)
- (23) RTL2, 20 novembre 2001, propos recueillis par Charlotte Pozzi
- (24) Portrait (Solo n°2, novembre / décembre 1997, propos recueillis par Lilianne Roudière)
- (25) Paroles et musiques (RTL, 15 décembre 2001, propos recueillis par Eric Jean-Jean)
- (26) RTL2, 20 novembre 2001, propos recueillis par Charlotte Pozzi
- (27) Introduction parlée de "Je voudrais vous revoir", Un tour ensemble (Zénith de Lille, juin 2002)
- (28) Rencontre avec Jean-Jacques Goldman (Radio Maguelonne, 17 avril 2002, propos recueillis par Damien)
- (29) Jean-Jacques Goldman : En passant (1997)
- (30) Paroles et musiques (RTL, 15 décembre 2001, propos recueillis par Eric Jean-Jean)
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…
De quoi parle vraiment "Je voudrais vous revoir" ? D'un homme qui cherche à retrouver une ancienne amoureuse, mais qui découvre en écrivant que ce qu'il cherche vraiment, c'est lui-même jeune. Goldman le dit : "À la fin, le gars dit que c'est lui qu'il veut revoir, finalement, quand il était jeune à travers le regard de cette femme. Ce n'est pas prémédité. C'est en écrivant que tout à coup, ça devient une évidence."
Pourquoi Goldman vouvoie-t-il la femme au début de la chanson ? Parce que la jeune fille qu'il aimait a cinquante ans maintenant. Elle lui est devenue étrangère par le temps, pas par le rejet. Le vouvoiement dit le brouillard, pas la froideur. Et le tutoiement final — "Tes parfums, ton regard" — dit que la jeune fille de dix-sept ans a réapparu à travers lui.
Cette chanson pouvait-elle s'écrire à vingt ans ? Non, et Goldman est catégorique : "C'est tout à fait une chanson que tu ne peux pas écrire quand tu as vingt ans. Quand tu arrives à cinquante ans et que tu commences à penser à tout ça, tu as vécu quelques histoires aussi, et tu commences à te rendre compte lesquelles ont été importantes."
D'où vient le mariage zouk / cornemuse ? Le zouk vient d'un voyage aux Antilles à la fin des années 80, autour de "À nos actes manqués". La cornemuse vient de Bruno Le Rouzic, rencontré lors d'une tournée avec Gildas Arzel, puis retrouvé sur la B.O. d'Astérix (1999). Goldman raconte : "J'ai commencé à jouer la maquette à la cornemuse et tout à coup, ça m'a paru clair !"
Quel est le sens de "Il est certaines blessures au goût de victoire" ? La séparation d'un amour absolu laisse une blessure proportionnelle à ce qu'on a vécu. Cette douleur est la preuve que c'était réel. Goldman formule la même conviction dès 1985, dans "Confidentiel" : "Faut surtout jamais regretter / Même si ça fait mal, c'est gagné."
Pourquoi Goldman emploie-t-il le mot "vénérer" pour parler de cette chanson ? Parce que l'idée centrale n'est pas de retrouver quelqu'un, mais d'honorer ce qui a été vécu. "L'idée, plus que de quelqu'un qui écrit une lettre pour revoir quelqu'un, c'est l'idée de se dire qu'il faut vénérer ce qui a été vécu." Une relique ne se ranime pas. On s'agenouille devant.
La question "Avons-nous bien vécu la même histoire ?" a-t-elle une réponse ? Non — et Goldman le sait. "Comment elle a vécu notre histoire, est-ce qu'elle l'a oubliée, est-ce qu'elle y repense autant que moi." La chanson pose la question et s'y installe. C'est son honnêteté fondamentale : ne pas fabriquer une résolution là où il n'y en a pas.
Pourquoi l'amour adolescent est-il si présent dans l'œuvre de Goldman ? Parce qu'il y voit quelque chose d'incomparable. "Pour moi et pour tout le monde, les histoires d'adolescents sont uniques et importantes. La nouveauté de son corps, des expériences, l'hypersensibilité font qu'entre 13 et 17 ans, il se passe des choses incomparables d'intensité."
"Je voudrais vous revoir" s'inscrit-elle dans une réflexion plus large sur l'amour qui finit ? Oui. Elle forme une trilogie avec "Confidentiel" (1985) et "Quand tu danses" (1997). Trois chansons, trois temporalités — la séparation immédiate, l'amour en cours d'effacement, le passé retrouvé depuis la cinquantaine — et une seule conviction : "Le fait de savoir que 'toujours' est une vue de l'esprit, ça donne un petit peu plus de précieux à 'maintenant'."
Pourquoi la lettre n'est-elle jamais vraiment envoyée ? Parce qu'elle n'est pas destinée à la femme de cinquante ans. Elle est envoyée à soi-même jeune. Goldman le dit depuis la scène, en introduction du live 2002 : "Jusqu'au jour où on sort le beau papier à lettres qui ne sert jamais..." Ici, il a servi. La chanson est cette lettre.