Jean-Jacques Goldman : J’t’aimerai quand même (1981)
Exégèses
Too Long The Road
"J't'aimerai quand même" date de 1981, premier album, première période. C'est une chanson qui ne raconte pas une histoire d'amour : elle décrit ce qui reste quand l'histoire est finie. Un amour vidé de sa passion, de son émotion, de la présence de l'autre, et qui continue pourtant, comme une écharde enkystée dans la chair. Le "quand même" du titre n'est pas un cri de résistance romantique. C'est un constat biologique. L'amour ne s'est pas maintenu par volonté. Il a simplement refusé de disparaître. Le troisième couplet franchit un seuil supplémentaire : le narrateur cesse de demander la permission d'aimer, se retire de la norme sociale, et trouve dans cette marge une forme inattendue de liberté. Avec "Si tu m'emmènes" (1982) et "Elle ne me voit pas" (1999), cette chanson forme un triptyque discret de l'amour non partagé dans l'œuvre de Jean-Jacques Goldman : trois postures, trois réponses différentes à la même condition, dix-huit ans d'intervalle, aucune résolution.
SOMMAIRE
Introduction
L'amour nous trahit chaque fois
Ce que la limérence n'explique pas
L'amour après l'amour
Enfin délivré de moi
Le triptyque de l'amour sans retour
Conclusion
Jean-Jacques Goldman : J't'aimerai quand même (1981) 🔊
Sources
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire
Introduction
Il y a dans "J't'aimerai quand même" (01) une ligne qui résiste à toute lecture rapide. Elle arrive au début du deuxième couplet, posée sans préparation, sans explication, comme une évidence que le narrateur lui-même semble avoir acceptée depuis longtemps :
"Sans passion, sans émotion."
Deux négations sans verbe. Pas de "même sans passion", pas de "malgré l'absence d'émotion". Aucune concession syntaxique, aucun adoucissement. La passion n'est plus là. L'émotion non plus. Et le refrain qui suit annonce que l'amour, lui, continue.
C'est le paradoxe central de cette chanson de 1981, premier album (02), première période. Celle où Goldman hurle encore trop fort ce qu'il apprendra plus tard à dire autrement. Un amour vidé de ses carburants habituels qui persiste comme une donnée irréductible. Ni flamme, ni manque actif, ni attente : une écharde. Quelque chose qui s'est logé dans la chair et n'en sortira pas, indépendamment de ce que ressent encore celui qui la porte.
"J't'aimerai quand même" n'est pas une chanson de résistance romantique. Ce n'est pas non plus une chanson de dépendance affective (03), de limérence (04), ou de deuil amoureux (05), bien que tous ces diagnostics soient tentants, et que le texte en porte quelques marqueurs. C'est quelque chose de plus rare : une chanson qui décrit l'amour après l'amour. Ce qui reste quand tout ce qui justifiait d'aimer a été retiré, pierre par pierre, méthodiquement, et que l'amour, malgré tout, tient encore debout.
Goldman ne s'est jamais exprimé sur cette chanson. Ce silence, inhabituel sans être exceptionnel chez lui (06), est peut-être la dernière indication dont on ait besoin. Certaines chansons résistent à la mise à distance.
L'amour nous trahit chaque fois
Que les draps soient en soie… ou pas.
"J't'aimerai quand même" sort en 1981 sur le premier album solo de Jean-Jacques Goldman, Démodé. Un album "hurlé du début à la fin", Goldman le reconnaîtra lui-même quelques années plus tard (07). Trop fort, trop haut, dans des tonalités qu'il abaissera systématiquement pour tous les titres qu'il interprétera en concert. L'excès vocal est celui d'un auteur qui n'a pas encore trouvé la juste distance entre ce qu'il ressent et ce qu'il projette. La chanson porte cette marque : elle crie le trop plein, sans le nommer.
Car ce que "J't'aimerai quand même" ne nomme jamais, c'est sa propre condition d'existence. La non-réciprocité. L'autre ne répond pas. L'autre n'est peut-être même pas informé. La chanson ne le dit pas. Il n'y a pas de scène d'explication, pas de rupture racontée, pas de question posée à cet autre qui est censé recevoir ce serment. Le "tu" du texte est une adresse sans destinataire certain. On parle à quelqu'un qui n'écoute peut-être pas.
Dans la plupart des déclarations d'amour, l'autre existe comme présence ou comme manque actif. On le cherche, on le perd, on l'attend, on le supplie. Dans "Elle ne me voit pas" (08), Goldman décrit un narrateur qui regarde, qui nomme, qui raconte : l'autre est là, lumineuse, presque irréelle, mais présente. "Quand elle passe, elle efface comme un éclat." L'amour d'Obélix a un objet. Il a un visage. Il a une direction. Dans "J't'aimerai quand même", rien de tel. L'autre est réduit à ses "peines", à son "nom", à une "image" et une "voix" déjà disparues. Ce ne sont pas les traits d'une personne. Ce sont les derniers signaux d'une présence en train de s'effacer. Et l'amour du narrateur se déploie dans ce vide. Non pas malgré lui, mais à l'intérieur de lui.
L'absence de l'autre n'est pas un manque à combler. Elle est la condition dans laquelle cet amour existe et continuera d'exister. L'amour de "J't'aimerai quand même" n'a pas besoin d'objet pour fonctionner. Et des amours tout court, Goldman le sait déjà, "ça court pas les rues" (09).
Goldman pose là, sans le signaler, quelque chose qu'il formulera plus clairement trois ans plus tard dans "Je chante pour ça" (10) : "Parce que l'amour nous trahit chaque fois / Autant le faire dans des draps de soie." La trahison amoureuse n'y est pas un accident de parcours. C'est une donnée acquise, une condition stable à laquelle on s'adapte avec ce qu'on peut, ici l'élégance ironique des draps de soie. En 1981, la même conviction est à l'œuvre, mais sans l'ironie. Plus brute, plus frontale. L'amour trahit… et on aime quand même.
En 1986, présentant "Pas toi" à Télé Star, Goldman glissera cette phrase : "Plus qu'une chanson d'amour, il faut y voir un texte qui parle de ce sentiment banal mais douloureux que l'on ressent lorsque l'autre ne le partage pas." (11) Il parle de "Pas toi", pas de "J't'aimerai quand même". Mais le mot compte : banal. La non-réciprocité n'est pas tragique. Elle n'est pas exceptionnelle. Elle est banale, ordinaire, une des formes les plus communes de l'expérience amoureuse, que Goldman traite depuis ses débuts comme un fait, pas comme un scandale.
C'est ce refus de la tragédie qui donne à "J't'aimerai quand même" sa singularité discrète. La chanson ne se plaint pas. Elle ne réclame pas. Elle ne demande pas pourquoi. Elle constate que l'amour est là, sans réciprocité, et elle annonce qu'il sera encore là demain, dans les mêmes conditions. Le "quand même" du titre n'est pas un cri de révolte. C'est presque une évidence prononcée à voix haute. Comme si aimer sans retour était simplement ce qui arrive, et que la seule question qui vaille était de savoir quoi en faire.
Goldman, lui, a choisi d'en faire une chanson.
Ce que la limérence n'explique pas
En 1979, la psychologue américaine Dorothy Tennov (12) publie Love and Limerence (13). Elle y nomme un état qu'elle a mis des années à isoler : la limérence. Pas l'amour au sens large, mais une forme précise d'obsession involontaire : pensées intrusives, hypersensibilité aux signaux de l'autre, douleur du manque, impossibilité subjective de se détacher. Un état que le sujet ne choisit pas, mais dans lequel il est pris.
Quiconque lit "J't'aimerai quand même" avec cette grille en tête trouve rapidement ce qu'il cherche. La persistance malgré l'absence : "Sans l'image et sans la voix." L'enkystement douloureux : "Reste en plein cœur une écharde." L'isolement consenti, la marginalité acceptée pour maintenir le lien : "Je me mettrai dans la marge." Les marqueurs sont là, reconnaissables, presque scolaires.
Sauf que la limérence ne survit pas à une seule ligne du deuxième couplet.
"Sans passion, sans émotion."
La limérence est une machine à carburant émotionnel. Elle se nourrit de l'intensité, de l'alternance espoir-désespoir, de la vigilance permanente aux signaux de réciprocité. Supprimez le carburant - l'émotion, la passion, l'attente - et la limérence s'étiole. Elle n'a pas de régime de croisière. Elle brûle ou elle s'éteint. Un système autonome. Le mouvement perpétuel appliqué à un amour absolu, sans comburant ni carburant.
Le narrateur de Goldman, lui, continue après l'extinction. Il décrit un état amoureux vidé de ses conditions d'existence habituelles - sans passion, sans émotion, sans les mensonges qui font tenir les illusions, sans les chaînes qui font tenir les dépendances - et il annonce que cet amour-là persistera quand même. Non pas comme une braise qui couve, mais comme une donnée résiduelle, irréductible, qui n'a plus besoin d'être alimentée.
Ce n'est plus de la limérence. La limérence attend. Elle guette. Elle espère le signal. "J't'aimerai quand même" a évacué l'attente. Le narrateur ne guette rien. Il ne demande rien. Il ne scrute pas l'horizon pour un signe. Il décrète.
L'oxymore du deuxième couplet dit tout : "Je te hurlerai tout bas." Un cri qui ne sort pas. Une intensité maximale, une expression minimale. Dans la limérence, le cri intérieur est orienté. Il cherche à atteindre l'autre, à forcer la réciprocité, à briser le silence. Ici, le cri n'est pas adressé. Il est constaté. Le narrateur ne hurle pas pour être entendu. Il hurle parce que c'est ce qui se passe en lui, indépendamment de tout destinataire.
Ce déplacement est décisif. La limérence est structurellement tournée vers l'autre. Elle ne peut exister que dans la relation à cet autre, réel ou fantasmé. "J't'aimerai quand même" s'en est affranchie. L'amour qu'elle décrit n'a plus besoin d'être reçu pour exister. Il s'est rendu, d'une certaine façon, autosuffisant.
Goldman ne s'est jamais exprimé sur cette chanson. Aucun commentaire, aucune clé livrée après coup, aucun recul assumé dans les interviews. Ce silence prend ici un relief particulier. Comme si cette chanson-là résistait à la mise à distance. Comme si nommer ce qu'elle décrit était plus difficile que de le chanter.
L'amour après l'amour
Ce qui reste quand tout le reste est parti
Le deuxième couplet est un inventaire. Goldman y procède par soustraction, méthodiquement, comme on vide une pièce. Sans passion. Sans émotion. Sans les mensonges. Sans les chaînes. Sans l'image. Sans la voix. Chaque "sans" retire une condition d'existence de l'amour ordinaire. Ce que la plupart des chansons d'amour s'emploient à construire - l'intensité, l'illusion nécessaire, la présence physique, la voix qui dit le nom - Goldman le retire l'un après l'autre, méthodiquement, sans pathos.
Ce qui reste quand tout a été retiré : une écharde.
Ni une flamme, ni un souvenir doux qu'on rouvre le soir. Une blessure enkystée, impossible à extraire, qui continue de signaler une présence par la douleur qu'elle produit. L'écharde n'est pas une métaphore romantique. C'est une image médicale. Elle dit que quelque chose s'est logé dans la chair et n'en sortira pas. Elle ne guérit pas. Elle ne s'aggrave pas non plus. Elle est là, point final, fait accompli.
C'est à ce moment que le "quand même" du refrain révèle sa vraie nature. On pourrait l'entendre comme un acte de volonté, une résistance romantique, le signe d'un amour qui refuse de capituler. Il n'en est rien. Le narrateur ne résiste pas. Il constate. L'amour continue non pas parce qu'il a décidé de le maintenir, mais parce qu'il ne peut pas faire autrement. Comme une cicatrice continue d'exister après la guérison, comme une écharde continue de faire mal après que la plaie a refermé ses bords autour d'elle. Ce n'est plus un sentiment. C'est une donnée physiologique résiduelle.
Dans "Chanson d'amour" (14), Goldman écrira en 1990 : "Y'a toujours un de ces sales matins / Où qu'on se dit que l'amour, ça sert à rien." (15) Le deuxième couplet de "J't'aimerai quand même" décrit précisément l'état d'après ce sale matin. Quand la passion, l'émotion, l'image, la voix ont disparu. Ce que "Chanson d'amour" annonce comme effondrement possible, "J't'aimerai quand même" le prend comme point de départ. L'amour après le sale matin.
En janvier 1991, Goldman confie à Télé 7 Jours : "La passion pour moi c'est la seule façon de ne pas être en train d'attendre. La passion, c'est la vie même." (16) Goldman-homme pose ici une équation simple : sans passion, il y a l'attente. L'attente comme forme dégradée de l'existence, le temps mort entre deux intensités. Goldman-auteur, dix ans plus tôt, écrit exactement l'inverse. Son narrateur aime sans passion, et n'attend pas non plus. Il n'est pas dans le temps mort. Il est dans autre chose, un état qui n'a ni le nom de la passion ni celui de l'attente. L'amour l'a trahi. Il est dans de beaux draps, même pas en soie.
C'est là que la comparaison avec "Si tu m'emmènes" (17) devient éclairante. Dans cette chanson de 1982, le narrateur délègue son espoir à l'autre. "Si tu m'emmènes". Toute la construction psychique tient à cette condition. L'espoir a quitté le sujet, il s'est logé entièrement dans la figure de l'autre, qui seul peut le réactiver. C'est ce que l'exégèse de cette chanson (18) nomme le dys-espoir : non pas l'absence d'espoir, mais son déplacement hors du sujet. Le narrateur de "Si tu m'emmènes" ne peut pas se sauver seul. Il attend d'être emmené.
Le narrateur de "J't'aimerai quand même" a fait quelque chose de radicalement différent. Il n'a pas déplacé son amour vers l'autre. Il l'a rendu autonome. L'autre a été congédié. Ni rejeté, ni haï, ni pleuré. Simplement retiré de l'équation. L'amour continue sans lui, comme l'écharde continue sans la main qui l'a plantée.
Ce n'est pas de la guérison. Ce n'est pas non plus de la blessure active. C'est un troisième état, sans nom dans le vocabulaire amoureux ordinaire, que Goldman a eu l'étrangeté de chanter en 1981 sans chercher à le nommer.
Enfin délivré de moi
Les deux premiers couplets se tiennent dans l'intime. Le corps, le sang, les châteaux d'enfant, l'âme, la douleur, le vide. Un espace intérieur fermé, sans témoin. Le troisième couplet ouvre soudainement une fenêtre sur l'extérieur. Ce qui entre par cette fenêtre, c'est le regard des autres.
"Illégal ou hors la loi / Impur, obscène ou maudit / Par les hommes et par les croix."
L'accumulation est frappante. Six qualificatifs en trois vers, convoquant successivement le droit, la morale, la religion. Goldman ne décrit pas l'autre. Il ne décrit pas non plus ce que ressent le narrateur. Il décrit ce que le monde pense de cet amour. Le regard extérieur entre dans la chanson comme une intrusion. Et le narrateur, au lieu de le combattre, s'en retire.
"Je me mettrai dans la marge."
Se mettre dans la marge, c'est accepter de ne plus occuper le centre. Sans pour autant nier que le centre existe, sans prétendre le détruire. C'est une posture de lucidité, pas d'héroïsme. Goldman n'écrit pas un rebelle. Il écrit quelqu'un qui a simplement cessé de demander la permission d'aimer. Il se retire du monde, en un coït social interrompu.
"Parmi les fous d'être sage."
La formule mérite qu'on s'y arrête. Les fous d'être sage : ceux dont la sagesse elle-même est une folie. Une conformité si absolue qu'elle a perdu le sens commun. Goldman retourne la logique sociale : ce ne sont pas les marginaux qui sont fous, ce sont ceux qui s'épuisent à respecter des codes qui n'ont pas de raison d'être. La marge n'est pas l'exil. C'est l'endroit où l'on voit plus clairement. Il faut être atypique pour pouvoir accéder à l'absurdité de la normalité.
Et puis vient la ligne. Celle qu'une lecture superficielle de la chanson pourrait mal appréhender.
"Enfin délivré de moi."
On l'entend souvent comme une dissolution dans l'autre. L'amour comme perte de soi, l'élan fusionnel qui efface les frontières du sujet. C'est la lecture limérentielle, commode, romanesque. Elle a le défaut d'être fausse. L'amour a trahi. On laisse tomber les draps de soi.
Le narrateur ne dit pas qu'il se dissout dans l'autre. Il dit qu'il se délivre de lui-même. De ce moi qui avait besoin de légitimité sociale pour aimer, qui vérifiait que ses sentiments étaient homologués, conformes, présentables "par les hommes et par les croix". Ce moi-là est un gardien intérieur, une instance de contrôle qui mesure l'amour à l'aune de ce que la norme en autorise. La délivrance, c'est la mise à l'écart de ce gardien. Pas la disparition du sujet, mais son allègement.
En 1988, avant d'interpréter "Pas toi" en concert, Goldman lâche cette phrase au public : "Les chansons d'amour heureuses n'ont pas d'intérêt." (19) La salle rit. Lui aussi, probablement. Mais la boutade dit quelque chose de vrai sur sa façon d'écrire l'amour depuis le début : ce qui l'intéresse, c'est l'amour en état de résistance, l'amour qui se maintient malgré ce qui devrait l'abolir. Pas l'amour heureux, partagé, socialement validé. L'autre.
Ce troisième couplet est la réponse au triptyque entier. Dans "Si tu m'emmènes", le narrateur ne se délivre de rien. Il s'enfonce dans la dépendance, délègue son espoir, attend d'être emmené. Dans "Elle ne me voit pas", Obélix renonce avec lucidité, mais sans franchir aucun seuil. Il reste là, immobile, invisible, résigné. "J't'aimerai quand même" est la seule des trois chansons où quelque chose se déplace vraiment. Vers soi, et au-delà de soi.
La délivrance n'est pas une conquête. Ce n'est pas un triomphe sur l'adversité ni une victoire sur la norme. C'est plus simple et plus radical : le moment où l'on cesse d'avoir besoin qu'on nous autorise à aimer.
Le triptyque de l'amour sans retour
Trois postures, une seule condition
Trois chansons. Dix-huit ans d'écart entre la première et la dernière. Une seule condition de départ, jamais résolue : l'amour que l'autre ne partage pas.
"J't'aimerai quand même" date de 1981. "Si tu m'emmènes" de 1982. "Elle ne me voit pas" de 1999. Goldman n'a pas écrit ces trois chansons comme un triptyque conscient. Il n'en a d'ailleurs presque rien dit, gardant sur chacune un silence qui ressemble moins à de la pudeur qu'à de la résistance. Mais les trois se répondent, et ensemble elles dessinent quelque chose qui ressemble à une cartographie : non pas l'évolution d'une pensée sur l'amour non partagé, mais trois expériences de pensée menées simultanément, à des moments différents, sur le même terrain.
Dans "Si tu m'emmènes", le narrateur est au bord de l'effondrement. L'état présent est invivable, le moi n'est plus une ressource, et tout l'espoir restant a été déplacé hors du sujet, logé entièrement dans la figure de l'autre, seul capable de rendre l'existence supportable. "Si tu m'emmènes" : la condition suspensive dit tout. Sans toi, rien. Avec toi, peut-être quelque chose. C'est le dys-espoir dans sa forme la plus nue : une survie par la relation, à condition que la relation existe. Le narrateur ne peut pas se sauver seul. Il attend d'être emmené.
Dans "Elle ne me voit pas", le mécanisme est différent. L'autre est là, lumineuse, inaccessible, regardée sans jamais regarder en retour. Le narrateur la voit. Elle ne le voit pas. L'asymétrie est totale, structurelle, sans issue. Et Goldman, interrogé sur cette chanson en novembre 1999 sur TV5, répond sans détour : "Il faut apprendre à renoncer dans ces cas-là." (20) Pas de romantisation de la souffrance, pas d'espoir dissimulé derrière la pudeur. Le renoncement comme seule réponse honnête à une injustice irrémédiable. Une survie par l'acceptation. Une acceptation qui ne déplace rien, ne franchit rien, reste sur place avec sa douleur.
"J't'aimerai quand même" fait autre chose. Le narrateur n'attend pas d'être emmené. Il ne renonce pas non plus. Il s'affranchit. L'autre a été retiré de l'équation. Simplement congédié comme condition nécessaire. L'amour continue sans lui, comme une donnée physiologique qui ne demande plus à être justifiée, alimentée, ou reçue. C'est la seule des trois chansons où quelque chose se déplace réellement, et ce déplacement ne va pas vers l'autre. Il va au-delà du moi qui avait besoin de l'autre pour aimer.
C'est pourquoi "J't'aimerai quand même" est la plus radicale des trois. Dans "Si tu m'emmènes", l'autre est indispensable, à la survie du narrateur, à l'existence même de l'amour. Dans "Elle ne me voit pas", l'autre est nécessaire à la souffrance. Sans elle, pas de douleur, pas de chanson. Dans "J't'aimerai quand même", l'autre n'est plus nécessaire à rien. Même pas à souffrir. L'écharde est là, mais elle ne réclame plus la main qui l'a plantée.
Goldman n'a pas résolu la question de l'amour sans retour. Il l'a tournée sous trois angles, à dix-huit ans d'intervalle, sans jamais trancher. En 1986, à Télé Star, présentant "Pas toi", il glisse cette phrase en passant : "Pour moi, l'amour et l'amitié se ressemblent." (21) La formule est désinvolte, mais seulement en apparence. L'amour sans réciprocité, quand il a traversé la passion, l'émotion, le manque, la transgression, et qu'il existe encore. Il ressemble à quelque chose de plus calme, de plus durable, de moins exigeant. Quelque chose qui n'a plus besoin d'être nourri pour ne pas mourir.
Conclusion
La chanson ne tranche pas. Elle ne dit pas si cet amour autonome, affranchi de toute réciprocité, délivré du moi qui demandait permission, est une victoire ou une prison. Elle se contente de le chanter, en boucle, trois fois, avec le même refrain, sans progression vers une résolution qui ne viendra pas.
Goldman le dira autrement, neuf ans plus tard, dans "Chanson d'amour" : "Autant le faire, c'est clair, et puis se taire." (22) Ce narrateur de 1981 qui hurle tout bas, qui n'attend pas de réponse, qui aime sans adresse. Il savait déjà. Se taire comme posture ultime. La boucle se ferme.
Un amour qui n'a plus besoin d'être reçu pour exister, est-ce encore de l'amour ? Ou déjà autre chose, sans nom dans le vocabulaire ordinaire ? Et si c'est autre chose, est-ce mieux, ou est-ce pire ?
Sources
- (01) Jean-Jacques Goldman : J't'aimerai quand même (1981)
- (02) Jean-Jacques Goldman : Démodé (1981)
- (03) "Dépendance affective", sur Wikipedia.fr
- (04) "Limérence", sur Wikipedia.fr
- (05) Les neuf phases du deuil goldmanien
- (06) Il existe 15 chansons écrites, composées et interprétées par Jean-Jacques Goldman en français, pour lesquelles il n'existe aucune déclaration de sa part : "À l’envers", "Autre histoire", "Bienvenue sur mon boulevard", "J’t’aimerai quand même", "Je chante pour ça", "Jour bizarre", "Juste un petit moment", "Laëtitia", "Les nuits de solitude", "Lisa", "Quand la bouteille est vide", "Quel exil", "Si tu m’emmènes", "Toutes mes chaînes", "Tu m'as dit".
- (07) Paroles et Musique n°55, décembre 1985
- (08) Jean-Jacques Goldman : Elle ne me voit pas (1999)
- (09) Fredericks-Goldman-Jones : Chanson d'amour (1990)
- (10) Jean-Jacques Goldman : Je chante pour ça (1984) * (11) Télé Star, 29 mars 1986
- (12) Dorothy Tennov sur babelio.com
- (13) "Love and Limerence" sur babelio.com
- (14) Fredericks-Goldman-Jones : Chanson d'amour (1990)
- (15) Fredericks-Goldman-Jones : Chanson d'amour (1990)
- (16) Télé 7 Jours n°1597, janvier 1991
- (17) Jean-Jacques Goldman : Si tu m'emmènes (1982)
- (18) Exégèse de "Si tu m'emmènes" (28 janvier 2026)
- (19) Salut!, 1988
- (20) TV5, novembre 1999
- (21) Télé Star, 29 mars 1986
- (22) Fredericks-Goldman-Jones : Chanson d'amour (1990)
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…
Qu'est-ce que la limérence ? La limérence est un état d'obsession amoureuse involontaire décrit par la psychologue américaine Dorothy Tennov dans Love and Limerence (1979). Elle se caractérise par des pensées intrusives, une hypersensibilité aux signaux de l'autre, et une impossibilité subjective de se détacher. Elle se nourrit de l'incertitude de la réciprocité : supprimez l'attente, et elle s'éteint.
Pourquoi "J't'aimerai quand même" n'est-elle pas une chanson de limérence ? Parce que la limérence vit du carburant émotionnel : la passion, l'attente, l'espoir d'un signal de l'autre. Le deuxième couplet de la chanson évacue tout cela en deux mots : "Sans passion, sans émotion." La limérence ne survit pas à cette ligne. Ce que la chanson décrit est un amour qui a traversé l'extinction et continue malgré elle.
Sur quel album "J't'aimerai quand même" est-elle parue ? Sur A l'envers, premier album solo de Jean-Jacques Goldman, paru en 1981. Goldman reconnaîtra lui-même que cet album est "hurlé du début à la fin", dans des tonalités qu'il abaissera systématiquement pour toutes ses reprises en concert.
La chanson a-t-elle été interprétée en concert ? Non. "J't'aimerai quand même" n'a jamais figuré au répertoire scénique de Jean-Jacques Goldman. Ce silence de la scène rejoint celui des interviews : Goldman ne s'est jamais exprimé sur cette chanson.
Qui est "tu" dans cette chanson ? Personne de précis, et c'est précisément le dispositif. L'autre n'est jamais décrit, jamais nommé, jamais interrogé. Il est réduit à ses "peines", à son "nom", à une "image" et une "voix" déjà disparues. Le "tu" est une adresse sans destinataire certain. On parle à quelqu'un qui n'écoute peut-être pas.
Que signifie "Je te hurlerai tout bas" ? C'est l'oxymore central de la chanson. Il dit l'intensité intérieure maximale dans le silence extérieur total. Dans la limérence, le cri cherche à atteindre l'autre. Ici, le cri n'est pas adressé : il est constaté. Le narrateur ne hurle pas pour être entendu. Il hurle parce que c'est ce qui se passe en lui, indépendamment de tout destinataire.
Que signifie "Enfin délivré de moi" ? C'est la ligne la plus mal lue de la chanson. Elle est souvent interprétée comme une dissolution dans l'autre, un élan fusionnel. C'est l'inverse. Le narrateur se délivre du moi qui avait besoin de légitimité sociale pour aimer, ce gardien intérieur qui vérifie que les sentiments sont conformes "par les hommes et par les croix". La délivrance, c'est la mise à l'écart de ce gardien. Pas la disparition du sujet : son allègement.
Qu'est-ce que le "dys-espoir" mentionné dans l'exégèse ? Le concept est forgé dans l'exégèse de "Si tu m'emmènes" pour désigner un état où l'espoir n'a pas disparu mais s'est déplacé hors du sujet, logé entièrement dans la figure de l'autre. Ce n'est pas le désespoir. C'est l'espoir délégué. Le narrateur de "Si tu m'emmènes" ne peut plus se sauver seul : il attend d'être emmené.
Quelle est la différence entre "J't'aimerai quand même" et "Si tu m'emmènes" ? Dans "Si tu m'emmènes" (1982), l'autre est la condition de survie du narrateur. Tout l'espoir a été déplacé vers lui. Sans lui, rien n'est possible. Dans "J't'aimerai quand même", l'autre a été congédié comme condition. L'amour continue sans lui, autonome, comme une donnée physiologique qui ne demande plus à être reçue.
Quelle est la différence entre "J't'aimerai quand même" et "Elle ne me voit pas" ? Dans "Elle ne me voit pas" (1999), l'autre existe pleinement : elle est regardée, décrite, idéalisée. L'amour d'Obélix a un objet, un visage, une direction. Goldman lui-même résume la posture du narrateur en une phrase : "Il faut apprendre à renoncer dans ces cas-là." Dans "J't'aimerai quand même", il n'y a ni objet précis ni renoncement. L'amour s'est rendu autosuffisant.
Goldman a-t-il parlé de l'amour non partagé dans d'autres contextes ? Oui. En 1986, présentant "Pas toi" à Télé Star, il dit : "Plus qu'une chanson d'amour, il faut y voir un texte qui parle de ce sentiment banal mais douloureux que l'on ressent lorsque l'autre ne le partage pas." Le mot "banal" est décisif : Goldman traite la non-réciprocité comme une donnée ordinaire de l'existence, pas comme une tragédie.
Qu'est-ce que "Chanson d'amour" de Fredericks Goldman Jones apporte à la lecture de cette chanson ? Écrite en 1990, "Chanson d'amour" éclaire "J't'aimerai quand même" par contraste et par écho. Elle annonce que "y'a toujours un de ces sales matins / Où qu'on se dit que l'amour, ça sert à rien" : c'est précisément l'état d'après lequel "J't'aimerai quand même" commence. Elle dit aussi que "des amours tout court, ça court pas les rues" : c'est exactement ce que la chanson de 1981 cherche à nommer sans y parvenir. Et sa chute, "Autant le faire, c'est clair, et puis se taire", résonne avec le narrateur qui hurle tout bas.
La tonalité musicale de la chanson correspond-elle au texte ? La chanson est en La mineur, à 130-133 bpm. Ce n'est pas un tempo lent d'introspection : c'est un tempo de marche, presque militaire. Un serment scandé, pas murmuré. La progression harmonique est circulaire, sans résolution vers un majeur libérateur. La chanson tourne. Elle ne sort pas. La forme épouse le fond.
Goldman a-t-il une vision de l'amour cohérente avec cette chanson ? En janvier 1991, il confie à Télé 7 Jours : "La passion pour moi c'est la seule façon de ne pas être en train d'attendre. La passion c'est la vie même." Goldman-homme dit que sans passion, c'est l'attente. Goldman-auteur, dix ans plus tôt, écrit un narrateur qui aime sans passion et n'attend pas. L'écart entre l'homme et l'auteur est ici particulièrement net.
Pourquoi cette chanson forme-t-elle un triptyque avec "Si tu m'emmènes" et "Elle ne me voit pas" ? Les trois chansons partagent la même condition de départ : l'amour que l'autre ne partage pas. Mais elles en tirent des conclusions radicalement différentes. "Si tu m'emmènes" : survie par la relation. "Elle ne me voit pas" : survie par l'acceptation. "J't'aimerai quand même" : survie par l'affranchissement. Goldman n'a pas résolu la question. Il l'a tournée sous trois angles, à dix-huit ans d'intervalle.