Jeanine Médicament Blues (1982)
Exégèses
SOMMAIRE
L’envers du décor : La Face B comme laboratoire
Jeanine ou l’identité chimique
La morsure charnelle : un Goldman inhabituel
La philosophie "Anti-Prozac" : le droit à la douleur
L’aveu du "trac" : la chimie du débutant
L’archéologie du riff : de Genet à la Fille du Père Noël
Le fantôme de Jean Genet
La filiation Dutronc-Bowie
L’ancêtre commun : le blues originel
Nono Krief : le fantasme de la crédibilité rock
La méthode Goldman : l’emprunt revendiqué
La vie de scène : de la chanson utile au Blues racines
Le Positif Tour (1984) : l’énergie nerveuse
1994 : une version organique et poisseuse
La structure invisible : la chanson "utile"
La vigilance comme hygiène de vie
L’avertissement : contre la dictature du "bien"
De la Sécurité Sociale au Biohacking
Jeanine Medicament Blues 📺
Sources
L’envers du décor : La Face B comme laboratoire
Novembre 1982. Jean-Jacques Goldman publie son deuxième album solo. Il aurait voulu l’appeler "Minoritaire" (01). Sa maison de disques refuse, et le succès, lui, devient massif. Le troisième single, "Au bout de mes rêves" (02), est un hymne à l’obstination. C’est la Face A. Le soleil, l’élan, la promesse des sommets. Mais Jean-Jacques Goldman appartient à cette lignée d’artisans qui ne néglige jamais le revers de la médaille. Pour lui, la Face B n’est pas une chute de studio ou un remplissage contractuel. C’est un contre-champ. Un espace de liberté où l’on peut se permettre d’être plus sombre, plus poisseux, plus "vrai".
"Jeanine Médicament Blues" (03) est cette ombre nécessaire. Si la Face A regarde l’horizon, la Face B regarde sous le lit. Elle offre l’angle mort. Elle dit ce qu’il en coûte de tenir debout quand les projecteurs s’éteignent.
L’ouverture de la chanson déroute. C’est une invitation polie, même si elle est ironique. Le narrateur ne combat pas ses démons, il les reçoit.
« Hey bonsoir Mr. Blues, bonsoir Mr. Cafard / Bonsoir vieille compagne Mrs. araignée noire. »
Jean-Jacques Goldman installe ici un rituel de cohabitation. Le mal-être n’est pas un accident de parcours, c’est un invité de longue date. Cette manière d’humaniser la déprime, de lui proposer un siège - _"vous pouvez vous asseoir"- - crée un lien immédiat avec d’autres pièces du puzzle "Minoritaire". Dans "Veiller tard" (04), l’ombre est déjà une compagne de veille. Quelques années plus tard, dans "Bienvenue sur mon boulevard" (05), il ouvrira grand les portes de son intimité aux égarés. Chez lui, le blues ne se chasse pas à coups de slogans. On lui dresse le couvert pour mieux l’apprivoiser.
Pourtant, cette fois, la fête est amère. Le narrateur avoue une panne de moteur émotionnelle. Le mécanisme du cœur est grippé. C’est ici que surgit le dispositif de substitution : le placard à pharmacie. Face à ce vide, une seule figure émerge, encore charnelle, encore réelle au milieu des comprimés : Jeanine.
Dans ce paysage de chimie lourde, Jeanine n’est pas une énième pilule sur l’ordonnance. Elle est le refuge, le dernier rempart. Elle est ce qui reste de peau et de souffle quand tout le reste est devenu liquide ou poudre. Elle est la réserve d’humanité. Le narrateur la cite en dernier, comme le recours ultime, celle qui ne nécessite pas de notice explicative ni de remboursement. Jeanine est l’ancre. Elle est le seul "petit cadeau" qui ne soit pas synthétique, même si l’ombre de la pharmacie menace de la recouvrir.
Jeanine ou l’identité chimique
Le placard à pharmacie du narrateur ne contient pas des remèdes, il abrite un inventaire de démolition. Jean-Jacques Goldman déploie ici une litanie chromatique qui transforme l’existence en un nuancier de la dépersonnalisation. À chaque couleur sa fonction, à chaque gélule son morceau d’âme sacrifié sur l’autel du confort immédiat.
« Une rose pour la vie / Une rouge pour l’amour / Une noire pour la nuit / Et une bleue pour le jour. »
Le texte agit comme un tampon sec sur le vivant. L’individu se fragmente. On n’aime plus, on ingère du rouge. On ne dort plus, on appelle le noir. Cette nomenclature du vide réduit l’expérience humaine à une série de réglages techniques, une maintenance organique où le sentiment n’est plus qu’une variable à corriger. C’est la défaite du "Je" au profit du "Principe Actif". L’éthique s’efface devant la posologie : on remplace les principes par des princeps. Le narrateur s’efface derrière ses symptômes. Il devient une ombre chimique, un corps que l’on calibre pour qu’il ne fasse plus d’histoire.
Goldman injecte dans ce blues une morsure politique d’une ironie glacée. Il parle d’un « bonheur en couleur sécurité sociale ». La formule claque comme une insulte au rêve. Dans la France du début des années 80, le bonheur n’est plus une quête métaphysique ou un risque à prendre ; il devient une prestation compensatoire. La vie est traitée comme un dossier administratif que l’on solde à coups de remboursements et de vignettes. En liant le bien-être à l’institution, l’auteur pointe une dérive de l’époque : la médicalisation du malaise social. La pilule devient la réponse universelle à une société qui ne sait plus offrir de sens, seulement des calmants.
C’est ici que l’analyse d’Audrey Thiéry, dans son essai "Jean-Jacques Médicament Blues" (06), apporte un éclairage crucial sur cette ambiguïté. Elle souligne que ces substances sont perçues par Goldman comme des solutions temporaires à des problèmes profonds". Le médicament n’est qu’une béquille qui, à force d’être utilisée, finit par atrophier la jambe. Pour Jean-Jacques Goldman, la chimie est une ruse de l’esprit qui refuse de grandir. En fuyant la douleur, on évince aussi la possibilité de la compréhension. Le "Jean-Jacques Médicament Blues", c’est ce constat amer : le narrateur de "Jeanine" cherche la sortie de secours dans un flacon de verre, ignorant que l’issue se trouve dans le risque de la brûlure.
Au milieu de ce nuancier de gélules, Jeanine reste la seule couleur que l’on ne peut pas avaler. Elle est la petite amie, la confidente, celle qui attend dans le "dodo", la réserve d’humanité que le narrateur tente de protéger de cette gangrène chimique. Mais la tentation est forte : face à un monde qui "tiédit tout" (07), la chaleur de Jeanine suffit-elle encore à faire le poids contre la "blanche pour être bien" ?
La morsure charnelle : un Goldman inhabituel
Dans le répertoire de Jean-Jacques Goldman, la chair est souvent une affaire de pudeur, de rideaux tirés ou de métaphores météorologiques. "Jeanine Médicament Blues" brise ce pacte. Ici, l’érotisme ne s’écrit pas avec des violons, mais avec une trivialité organique qui percute. La pilule ne se contente pas de soigner le cœur, elle vient s’immiscer entre les corps, colonisant l’espace le plus intime pour le transformer en champ de bataille chimique.
L’expression "marron pour les moules" agit comme une décharge. On est loin des nappes à carreaux d’Ostende et de la bonhomie des brasseries de plage. C’est une formule d’une crudité rare, qui réduit la physiologie féminine à une nomenclature de comptoir. Goldman délaisse le romantisme pour une vérité de garage : sous l’emprise des gélules, le désir n’est plus un élan, il est un réglage. Cette "pilule marron" suggère que même la mécanique du plaisir est désormais soumise à une prescription. Le corps de Jeanine devient un territoire administré où la spontanéité a laissé place à la chimie de contrôle. Quelques vers plus loin, le constat s’alourdit : « Qu’il ne reste plus un roi, plus une reine à tirer ». Le jeu de cartes et l’Épiphanie sont des métaphores transparentes de l’épuisement charnel. Les atouts sont tombés, les partenaires sont las, et la "reine" - Jeanine elle-même - n’est plus une figure de désir, mais une carte usée par les parties perdues d’avance contre l’ennui. Une galette sans fève ni couronne.
Cette incursion dans le sexe "brut" jette un éclairage singulier sur le reste de l’œuvre. Chez Goldman, la sexualité est souvent tout en retenue. On pense aux "Filles faciles" (08), où l’hommage, même s’il avoue trouver cela dommage, se fait "par la voix" plutôt que par l’étreinte. Dans "Nous ne nous parlerons pas" (09), le désir reste un mur de silence ; dans "Le Ballet" (10), il est une mise en scène théâtralisée. Dans "Jeanine", le coït n’est plus une fête, c’est ce qu’il reste quand on a tout essayé pour ne plus ressentir la solitude. Le narrateur observe Jeanine, sa réserve d’humanité, avec une lucidité qui frise le dégoût : l’étreinte est devenue un acte réflexe, une habitude que la chimie vient tantôt simuler, tantôt anesthésier.
Le contraste atteint son paroxysme dans l’utilisation du lexique enfantin. Sur un riff de guitare hérité de Bowie et de Dutronc - une musique de prédateur urbain, de "mâle" affirmé - Goldman pose des mots de berceau.
« Quand seul dans ton dodo, plus de petit cadeau »
L’emploi du mot "dodo" pour un homme de trente ans est une déflagration de détresse. Le lit n’est plus le théâtre du plaisir, il redevient cet espace de régression où l’adulte attend un soulagement qu’il ne sait plus produire lui-même. Le "petit cadeau", c’est l’orgasme, c’est la caresse de Jeanine, mais c’est aussi le comprimé qui permet de s’éteindre. En associant la sexualité adulte à des termes de nourrisson, Goldman souligne l’atrophie du désir. Jeanine, la petite amie, est le dernier rempart contre ce vide, mais elle-même semble aspirée par cette solitude à deux. Elle est là, dans le "dodo", mais la connexion est rompue. Le "petit papa Noël" n’est pas descendu du ciel : il n’y a plus de miracle dans la chambre à coucher, seulement des placards remplis de "super insecticide spécial anti-cafard".
La philosophie "Anti-Prozac" : le droit à la douleur
Le verdict de Jean-Jacques Goldman est sans appel : soigner le mal-être par la chimie, c’est amputer l’âme de ses sommets. Dans "Jeanine Médicament Blues", il ne s’en prend pas seulement à une addiction individuelle, il instruit le procès d’une civilisation qui "nie et refuse la douleur, l’échec et l’effort" (11). Pour lui, le bonheur administré est une imposture. C’est une anesthésie qui transforme l’existence en un électrocardiogramme plat.
La cible principale, qu’il nommera explicitement dans ses entretiens d’un siècle qui s’achève, est le Prozac. Il y voit l’emblème d’une époque qui "tiédit tout". Son argumentation repose sur une mécanique de vases communicants : "Écrêter les bas, c’est fatalement écrêter les hauts" (12). En refusant de sombrer, on se condamne à ne jamais décoller. Au fond, le narrateur bute sur cette interrogation que nous fuyons tous : s’agit-il simplement de masquer les symptômes, ou de comprendre les causes pour les traiter ? Si le recours aux médicaments et le travail thérapeutique peuvent constituer une alliance complémentaire à court terme, le piège de "Jeanine" est celui du provisoire qui dure. Pour Goldman, la chimie est devenue le terminus, là où elle n’aurait dû être qu’un sas. Le narrateur s’en effraie, car une vie sans relief n’est plus une vie humaine, c’est "une vie de plante" (13), une existence de racine où la libido et les sensations s’effondrent de concert. Goldman défend une écologie de l’émotion brute : il faut accepter d’aller au fond, sans bouée de sauvetage pharmaceutique, pour pouvoir jouir du soleil "comme il le mérite" (14).
Cette éthique de la résistance intérieure place Goldman dans la droite ligne du stoïcisme. On y retrouve la maxime attribuée à Sénèque : la vie ne consiste pas à attendre que l’orage passe, mais à apprendre à danser sous la pluie (15). Ce thème, que l’auteur développera vingt ans plus tard dans le titre "La Pluie" (16), est déjà en germe dans les placards de Jeanine. Pour lui, fuir la difficulté équivaut à manquer l’opportunité de se construire. Il prône une confrontation frontale avec le réel, une acceptation des "froids et des brûlures" (17) plutôt que le recours à la tiédeur chimique.
Dans la chambre à coucher, alors que Jeanine représente l’ultime contact avec le réel, c’est le narrateur qui s’enferme dans son sommeil chimique. S’il s’obstine à voir en elle sa réserve d’humanité, c’est parce qu’elle est la seule à pouvoir encore offrir une émotion non filtrée, un "morceau de plaisir" qui ne soit pas prescrit. Mais le piège se referme : à force de vouloir "décider soi-même d’être bien" par la chimie, le narrateur finit par devenir étranger à sa propre vie, et par extension, à celle de sa compagne. Goldman ne soigne personne, il rappelle simplement que la douleur est un signal de vie. L’exterminer chez soi, c’est s’exterminer soi-même et se rendre inaccessible à l’autre.
L’aveu du "trac" : la chimie du débutant
Derrière l’ironie cinglante du "bonheur sécurité sociale" se cache une vérité plus inconfortable : le narrateur de "Jeanine" n’est pas seulement un observateur cynique, il est un rescapé. Si Goldman instruit avec tant de vigueur le procès de la béquille chimique, c’est qu’il en connaît le goût. Ce chapitre marque le point de bascule où le "control freak" se retrouve face à sa propre fragilité humaine.
Comme le souligne Audrey Thiéry (18), Jean-Jacques Goldman n’a jamais envisagé la lumière comme une destination naturelle. En 1982, l’homme qui chante "Minoritaire" (19) est un simple commerçant, poussé sur le devant de la scène par un destin qu’il n’avait ni prémédité, ni même envisagé. L’anxiété de la scène et le regard de la foule agissent sur lui comme un poison. Pour monter sur les planches, pour être simplement "cohérent" face au public, l’artiste avoue avoir eu recours à la pharmacopée qu’il dénonce par ailleurs. En 1997, il confie sur RFM (20):
« Être sous les feux des projecteurs ne m’était pas naturel, il a fallu que je prenne des médicaments (…) pour ne serait-ce qu’être cohérent sur scène. »
Cette révélation humanise le personnage. On comprend que la figure de l’anti-héros de Jeanine est un miroir déformant de ses propres craintes. Le témoignage de Michael Jones dans son autobiographie enfonce le clou : le Goldman souverain que nous connaissons était "littéralement malade" (21) avant de monter sur scène lors des premières tournées. Le conflit est là, béant : comment prôner le refus de la tiédeur quand son propre corps réclame une anesthésie pour ne pas s’effondrer ?
Le dépassement de cette contradiction marque la naissance du Goldman "anti-prozac". L’artiste finit par comprendre que la chimie, si elle protège du désastre, empêche aussi la grâce. Il décide d’interdire les tiédeurs (22). Il troque la sécurité du comprimé pour le risque de la brûlure. Ce basculement est une libération : en acceptant d’avoir peur, en acceptant d’être "mal" sur scène, il découvre la force de l’authenticité.
C’est ici que la figure de "Jeanine" prend toute sa dimension tragique. Le narrateur s’adresse à elle comme à sa réserve d’humanité, mais il sait que pour la rejoindre vraiment dans le "dodo", il doit poser ses propres armes chimiques. Il ne peut pas espérer l’atteindre s’il reste lui-même prisonnier de son placard à pharmacie. La maturité de Goldman naît de ce renoncement : il préfère vivre ses émotions à vif, quitte à être "malade", plutôt que de traverser son existence en figurant face à celle qu’il aime. Il ne s’agit plus de simuler la vie, mais de l’éprouver enfin avec elle, sans filet et sans ordonnance.
L’archéologie du riff : de Genet à la Fille du Père Noël
Certains riffs n’ont pas besoin d’inventer la poudre ; ils se contentent de la faire parler. Le motif de "Jeanine Médicament Blues" s’inscrit dans cette lignée de guitares sèches, binaires, qui imposent leur loi dès la première mesure. Mais avant de devenir l’habillage sonore du naufrage de Jeanine en 1982, ce motif hargneux a hanté les guitares de Jacques Dutronc et de David Bowie.
Le fantôme de Jean Genet
L’histoire commence par une homophonie. En 1972, David Bowie enregistre "The Jean Genie" (23). Le titre est un calembour transparent sur le nom de l’écrivain français Jean Genet (24). Bowie, fasciné par la figure du poète-voyou et par l’esthétique de la marginalité magnifique de "Notre-Dame-des-Fleurs" (25), crée un personnage de "prophète des bas-fonds". La chanson de Bowie est un pont jeté entre la littérature transgressive française et le Glam Rock britannique.
En choisissant le prénom "Jeanine", Goldman fait bien plus qu’une rime avec toxine : il branche son texte sur une lignée de la marge. Jeanine est le contrepoint charnel au "génie" de Genet, l’ancre que le narrateur risque de perdre dans ses brumes synthétiques. Elle n’est pas une sainte du caniveau, mais le dernier lien tangible qui résiste encore aux vapeurs de Bowie et au silence des comprimés. Pour celui qui s’anesthésie, elle demeure son unique pôle de réalité dans un monde devenu clinique.
La filiation Dutronc-Bowie
Musicalement, la parenté entre "The Jean Genie" et "La fille du Père Noël" (26) de Jacques Dutronc est si frappante qu’elle alimente les chroniques rock depuis cinquante ans. Les deux morceaux reposent sur une structure identique : un riff en Mi majeur, construit sur un rythme syncopé hérité du "Bo Diddley beat" (27).
Pour le béotien, c’est le degré zéro - et pourtant le plus noble - du rock. Il s’appuie sur une cadence simple, le fameux I-IV-V (Mi, La, Si). La basse martèle la fondamentale pendant que la guitare gratte des accords de quinte. Ce balancement irrésistible suggère la marche urbaine, le cuir et l’arrogance. Si Bowie a pu piller Dutronc (qu’il admirait pour son détachement très European cool), Goldman fusionne les deux. Il récupère l’énergie binaire de Dutronc et l’aura toxique de Bowie pour peindre le portrait de son anti-héros accro. Et en profite pour placer un autre clin d’œil, à la fille du Père Noël, grâce à son "Petit Papa Noël pas descendu du ciel".
L’ancêtre commun : le blues originel
Si l’on remonte encore le fil, on s’aperçoit que Dutronc, Bowie et Goldman puisent tous dans la même malle aux trésors: celle du Chicago Blues de 1955 (28) . Ce riff est une variation directe de I’m a Man de Muddy Waters (29) ou du célèbre motif de Bo Diddley. C’est une musique de tension, de virilité et de rue.
Le coup de génie de Goldman réside dans ce paradoxe : il plaque un riff de "mâle dominant", un son de garage rugueux et fier, sur le récit d’un homme qui s’étiole. La force de la musique ne souligne pas une quelconque fragilité de Jeanine, mais bien l’impuissance du narrateur face à son propre engourdissement chimique. Il brandit cette électricité comme un ultime sursaut contre l’anesthésie de son placard à pharmacie, cherchant dans le rock la violence nécessaire pour ne pas s’éteindre totalement face à celle qui reste sa bouée de sauvetage.
Nono Krief : le fantasme de la crédibilité rock
Pour arracher Jeanine à la production parfois trop "propre" de la chanson française de l’époque, Goldman fait appel à Nono Krief (30), le guitariste de Trust (31). Ce choix n’a rien d’anodin. Nono apporte cette "morsure" électrique, ce son saturé et sans concession qui valide l’appartenance de Goldman à la famille rock.
C’est le fantasme du Guitar Hero au service de la "variété minoritaire". La guitare de Nono ne se contente pas de jouer des notes ; elle injecte une dose de danger. Elle permet de sortir du studio feutré pour rejoindre le bitume. Cette collaboration offre à ce pamphlet ironique sur la médication un écrin de respectabilité brutale. Le message est clair : on peut être une idole populaire et chérir les guitares qui saignent.
La méthode Goldman : l’emprunt revendiqué
Jean-Jacques Goldman n’a jamais caché ses "matières premières". Pour lui, la musique est une conversation avec ses pairs, un jeu de citations de "matière grise" musicale. Il est coutumier de cette transparence : Tobacco Road (32) infuse l’assise rythmique de Quand la musique est bonne (33) ; le phrasé de guitare de Mark Knopfler (34) sculpte la texture de Des vies (35). Les guitares de Status Quo (36) hantent The Quo’s in town tonight (37).
Citer ses sources n’est pas copier : c’est s’inscrire dans une famille. En choisissant ce riff historique, Goldman offre à sa Jeanine un salut électrique. Il transforme une chanson pharmaceutique en un morceau de bravoure, prouvant que la justesse du signal compte plus que l’originalité forcée.
La vie de scène : de la chanson utile au Blues racines
Si l’album est le lieu du concept, la scène est celui de l’incarnation. Pour Jean-Jacques Goldman, le passage à la scène transforme la pharmacopée de Jeanine en une expérience physique, électrique et, paradoxalement, salvatrice. La chanson quitte le placard à pharmacie pour s’offrir au grand air des tournées.
Le Positif Tour (1984) : l’énergie nerveuse
Lors du Positif Tour (38), l’ombre de Nono Krief plane encore sur les amplis. La version de 1984 est une décharge d’adrénaline pure. On y retrouve l’urgence des débuts, cette nécessité de prouver que la variété peut avoir les mains sales. Le riff de Mi majeur ne demande aucune permission : il envahit l’espace. Sur scène, le narrateur semble jeter ses interrogations à la figure du public. La détresse de Jeanine n’est plus une confidence de chambre à coucher, elle devient un cri collectif. L’énergie est brute, le tempo est tendu. C’est le moment où Goldman, encore marqué par ses propres appréhensions, utilise la puissance du rock pour exorciser la béquille chimique.
1994 : une version organique et poisseuse
Dix ans plus tard, lors de la seconde tournée du trio Fredericks-Goldman-Jones (39), la chanson subit une mutation profonde. Dans l’album Du New Morning au Zénith (40), Jeanine délaisse l’arrogance de Dutronc pour l’épaisseur du blues des origines. Le qualificatif s’impose : c’est une version organique et poisseuse.
Le retour aux sources est total. Avec Michael Jones à la guitare et la présence habitée de Carole Fredericks, le morceau gagne une texture terreuse. On n’est plus dans le garage, on est dans le bayou. Le riff ralentit, il s’alourdit. La voix de Goldman se fait moins nerveuse, plus traînante, épousant la lassitude du texte. Jeanine, la petite amie, n’est plus seulement citée ; elle semble présente dans les chœurs, dans cette moiteur sonore qui enveloppe le trio. C’est le blues des corps fatigués qui cherchent encore un peu de chaleur humaine sous la climatisation des salles de concert. Cette version prouve que le "dodo" de 1982 est devenu, avec le temps, un espace de vérité musicale où l’on n’a plus besoin de simuler la force.
La structure invisible : la chanson "utile"
Au-delà de l’évolution sonore, Jean-Jacques Goldman revendique pour Jeanine Médicament Blues un statut particulier : celui de la chanson "utile". Dans un entretien avec Maxime Chavanne (41), il lève le voile sur l’architecture de ses spectacles. Si les tubes comme Au bout de mes rêves (42) ou Il suffira d’un signe (43) assurent l’éclat, ce sont les titres comme Jeanine ou Minoritaire qui construisent la charpente.
« Elles passent inaperçues maintenant, mais ce sont des chansons très très utiles. »
Pour l’artisan Goldman, une Face B indispensable est celle qui structure le récit. Elle permet d’amener le public dans des zones de friction, de casser la dynamique du succès pour revenir à l’humain. "Jeanine" est l’outil qui permet de parler de la solitude au milieu de la fête, de la droiture au milieu de la chimie. Elle n’est pas là pour faire chanter les foules, elle est là pour les ancrer dans le réel. Sans ces chansons "utiles", le concert ne serait qu’une succession de refrains ; grâce à elles, il devient une exégèse du vivant.
La vigilance comme hygiène de vie
Quarante ans après sa sortie, "Jeanine Médicament Blues" a cessé d’être une simple chronique des années 1980 pour devenir un avertissement prophétique. Si le décor du placard à pharmacie semble daté, la mécanique qu’il décrit - celle de l’anesthésie de l’âme - n’a jamais été aussi conquérante. Jeanine n’est plus une figure marginale ; elle est devenue notre miroir.
L’avertissement : contre la dictature du "bien"
Le bilan est sans appel : pour Jean-Jacques Goldman, la chimie n’est pas un soin, c’est un renoncement. En déléguant son humeur à une gélule, le narrateur ne fait pas que soigner sa tristesse, il abdique son identité. La tragédie de cet homme est de chercher le bonheur dans une absence de frottement, au risque de s’effacer devant celle qui reste sa réserve d’humanité. Jeanine est le pôle de réalité qu’il ne parvient plus à rejoindre tant qu’il préfère le confort du placard à la rugosité du vivant. Pour celui qui s’anesthésie, le risque n’est pas seulement de perdre son âme, mais de perdre l’autre.
Goldman nous rappelle que l’humanité réside précisément dans la capacité à éprouver la brûlure. Faire l’économie du "cafard", c’est s’interdire l’accès au relief. Dans ce texte de 1982, le narrateur de Jeanine est le prototype de l’être liquide, celui qui préfère le néant confortable à la saillie douloureuse de la vérité. La vigilance devient alors la seule hygiène de vie possible : elle consiste à rester aux aguets, à refuser la "vie de plante" et à protéger, coûte que coûte, cette part de soi qui refuse d’être calmée.
De la Sécurité Sociale au Biohacking
La modernité de cette chanson est troublante. À l’heure où la société n’est plus seulement dans la réparation, mais dans l’optimisation de soi, Jeanine a changé de visage mais pas de méthode. Nous sommes passés du "bonheur sécurité sociale" de 1982 à la performance algorithmique de 2026.
L’époque ne se contente plus de tiédir les bas ; elle exige d’être "speed" par décret. À l’heure où Elon Musk vante ouvertement les bienfaits de la kétamine pour doper son cerveau et accroître sa productivité, le diagnostic de Goldman prend une résonance effrayante. La pilule "jaune pour être speed" a été remplacée par le biohacking et les micro-doses, mais l’objectif reste identique : supprimer le doute, exterminer l’hésitation, transformer l’homme en une machine performante et sans états d’âme.
L’anti-héros de Jeanine n’est plus dans son "dodo", il est dans les bureaux de la Silicon Valley, cherchant dans la chimie la force de ne jamais faiblir. Face à ces nouveaux prophètes de la conscience augmentée, la chanson de Goldman reste une boussole. Elle nous dit que la véritable augmentation ne se trouve pas dans un verre d’eau, mais dans l’acceptation de notre propre fragilité.
L’esquive est toujours là, bien au chaud dans le placard. Mais face au "super insecticide spécial anti-cafard", il reste Jeanine. Elle est cet îlot de réconfort qui ne demande aucun dosage. Et pour la rejoindre, il reste le riff de guitare, la sueur de la scène et la main de celui qui refuse enfin de s’endormir. La musique, contrairement au médicament, ne soigne pas : elle réveille.
Jeanine Medicament Blues 📺
Sources
- (01) Jean-Jacques Goldman : Minoritaire (1982)
- (02) Jean-Jacques Goldman : Au bout de mes rêves (1982)
- (03) Jean-Jacques Goldman : Jeanine Medicament Blues (1982)
- (04) Jean-Jacques Goldman : Veiller tard (1982)
- (05) Jean-Jacques Goldman : Bienvenue sur mon boulevard (1985)
- (06) Audrey Thiéry : Jean-Jacques Médicament Blues (20 octobre 2023)
- (07) Jean-Jacques Goldman : "Je ne crois pas être inutile..." (TV Hebdo, 3 janvier 1998)
- (08) Jean-Jacques Goldman : Filles faciles (1987)
- (09) Jean-Jacques Goldman : Nous ne nous parlerons pas (1984)
- (10) Céline Dion : Le ballet (1995)
- (11) Alain Etchegoyen et Jean-Jacques Goldman : Les pères ont des enfants (Seuil, novembre 1999)
- (12) Il est passé par ici (Option musique, du 17 au 21 décembre 2001, propos recueilis par Brigitte Mari)
- (13) Il est passé par ici (Option musique, du 17 au 21 décembre 2001, propos recueilis par Brigitte Mari)
- (14) Il est passé par ici (Option musique, du 17 au 21 décembre 2001, propos recueilis par Brigitte Mari)
- (15) Retrouver la source d'une citation de Sénèque (Le Guichet du Savoir, 26 juillet 2015)
- (16) Jean-Jacques Goldman : La pluie (2001)
- (17) Jean-Jacques Goldman : On ira (1997)
- (18) Audrey Thiéry : Jean-Jacques Médicament Blues (20 octobre 2023)
- (19) Jean-Jacques Goldman : Minoritaire (1982)
- (20) RFM, 1997
- (21) Michael Jones, avec Stéphane Basset : Mes plus belles chances (Robert Laffont, septembre 2021)
- (22) Jean-Jacques Goldman : "Je ne crois pas être inutile..." (TV Hebdo, 3 janvier 1998)
- (23) David Bowie : The Jean Genie (1972)
- (24) Jean Genet sur wikipedia
- (25) Notre-Dame des Fleurs sur wikipedia
- (26) Jacques Dutronc : La fille du Père Noël (Live au Casino de Paris, 1992)
- (27) Florent Passamonti : Bo Diddley et le Diddley Beat (3 mai 2023)
- (28) Chicago Blues (1955) [Lost Album] — Muddy Waters, King of Chicago Blues – Smokestack Sessions
- (29) Muddy Waters : I'm a man
- (30) Norbert (Nono) Krief sur wikipedia
- (31) Trust sur wikipedia
- (32) La version des Animals (1967) permet de mieux saisir la ressemblance avec "Quand la musique est bonne", contrairement à la version originale des Nashville Teens (1964) qui, elle, fait étrangement penser à... "Jeanine".
- (33) Jean-Jacques Goldman : Quand la musique est bonne (1982)
- (34) Mark Knopfler sur wikipedia
- (35) Fredericks - Goldman - Jones : Des vies (1993)
- (36) Status Quo sur wikipedia
- (37) Jean-Jacques Goldman : The Quo's in town tonite (2001)
- (38) Jean-Jacques Goldman : Tournée Positif Tour (1984)
- (39) https://www.parler-de-sa-vie.net/concerts/tournee_1994.php
- (40) Fredericks-Goldman-Jones : Du New Morning au Zénith (1995)
- (41) Goldman joue et gagne (Ok Magazine, 1984, propos recueillis par Maxime Chavanne)
- (42) Jean-Jacques Goldman : Au bout de mes rêves (1982)
- (43) Jean-Jacques Goldman : Il suffira d'un signe (1981)