Le signe, le gris, le rouge, et la fidélité : la quadrature du cercle

Essais

Le signe, le gris, le rouge, et la fidélité : la quadrature du cercle

Too Long The Road

En 1981, "Il suffira d'un signe" chante l'attente d'un peuple suspendu à un homme providentiel, inspirée par l'Iran de 1979. En 1987, "Entre gris clair et gris foncé" constate le recul des idéologies et la fin des certitudes. En 1993, sur l'album "Rouge" de Fredericks-Goldman-Jones, deux titres closent la série : "Rouge" pleure l'idéal communiste trahi, "On n'a pas changé" liquide les idoles et garde la foi. Une lettre de Goldman à un admirateur, le 26 août 2025, fournit la clé : il y désigne "Entre gris clair et gris foncé" comme la suite de "Il suffira d'un signe" et rappelle que la suite des révolutions est "toujours tragique". Douze ans de chansons dessinent un cycle de la foi collective, du signe attendu au marché des idoles, une évolution qui s'achève sur un aveu de constance : la quadrature du cercle.

Sommaire

Le signe

Le gris

Le rouge et l'aveu

Rouge : l'idéal regardé en face

On n'a pas changé : le grand marché de l'histoire

La quadrature du cercle

Les liens que l'on sécrète…

Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…

Le signe

Le 26 août 2025, Jean-Jacques Goldman répond à une lettre. Sept pages de Didier Boutteville Kraemer, Goldmanien canal historique. Le passionné y a raconté ses concerts, ses rencontres, son travail du son à Longwy, ses deuils. Dans l'enveloppe, deux médiators et un texte. Goldman a quitté la scène en 2002, la vie publique en 2004. Il ne commente presque jamais ses chansons. Là, il prend la plume et avoue d'emblée qu'il ne sait pas trop quoi répondre. Puis il répond quand même, sur un point précis.

Concernant "Il suffira d'un signe", il se dit impressionné par les événements d'Iran en 1980, par l'espoir d'un peuple et sa "foi aveugle pour un homme, une religion" (01). La formule ne ressemble pas à la chanson qu'on croyait aimer. Vingt-trois ans après son dernier concert, Goldman range sa chanson la plus lumineuse du côté des ferveurs qui finissent mal.

Et il désigne lui-même une suite. "La suite de ces révolutions est toujours tragique" (02), écrit-il, avant d'ajouter que la suite de cette chanson-là s'appelle "Entre gris clair et gris foncé". Le fil qu'on va suivre sur douze ans et quatre chansons, c'est l'auteur qui l'a noué. En 2025. Dans une lettre privée. À un fan.

À la fin des années 1970, Jean-Jacques n'est pas encore Goldman. Il compose dans sa cave, aménagée en home studio, tient la caisse du magasin de sport familial de Montrouge et propose des chansons à des interprètes qui n'en veulent pas. C'est à ce moment qu'il regarde l'Iran. Khomeini, réfugié à Neauphle-le-Château, dans les Yvelines, prépare son retour. En février 1979, l'ayatollah rentre à Téhéran devant une foule immense. Une partie de l'intelligentsia française y lit une promesse. Goldman aussi.

Dans le texte qu'il écrit, ni Téhéran ni Khomeini. Il garde l'Iran hors champ et ne chante que l'attente, ce moment suspendu où un peuple guette son matin. "Il suffira d'un signe, un matin." Quelque chose d'infime. Et tout changerait de place : les guenilles déchirées, les fers tombés des chevilles, les villes muées en jardins, les écoles ouvertes à tous, l'abolissement de la faim et de la fatigue. Le lexique est celui de la terre promise et des livres en latin. Une révolution messianique qu'on aurait pu situer sur le Mont des Oliviers il y a quelque deux mille ans. Une révolution douce, chantée à pleine voix par quelqu'un qui y croit.

En 1995, il se souvient : "tout le monde attendait cet homme-là comme un messie" (03). Il précise, dans la même conversation, que l'histoire n'a pas suivi l'espoir de ces gens et que ce qui se passait alors en Iran était déjà une terreur..

Le premier nœud de la série est donc un malentendu. La chanson qui promet des matins sereins et des festins de miel et de vin est née du spectacle d'une foi collective qu'on allait trahir. L'espoir du texte et la lucidité de son auteur ne regardent pas dans la même direction.

Le public n'a rien vu de ce désaccord. Il a entendu une promesse et il l'a adoptée. Goldman avait pourtant enregistré le morceau pour se faire plaisir, persuadé qu'une chanson de 5 minutes 49 n'avait "aucune chance en 45 T" (04). On l'a raccourcie à 4 minutes 23 pour la radio. Elle est devenue son premier succès, numéro un au printemps 1982 et la seule qu'il ait chantée à chacune de ses tournées jusqu'en 2002. Une chanson sur un signe attendu, devenue le signe qui a tout déclenché.

Reste ce que JJG confie à DBK, quarante-quatre ans plus tard. La suite de ces révolutions est toujours tragique. La suite de cette chanson porte un titre. Un titre délavé par le temps et les désillusions.

Le gris

Six ans passent. En 1987, Goldman publie "Entre gris clair et gris foncé", l'album que nombre de ses fidèles préfèrent. La chanson-titre est un inventaire. Un inventaire de couleurs mortes.

Les messages du ciel ont déteint, le blanc des étendards est souillé, le vert entêtant de l'espoir a brûlé. Et le rouge sang des enfers a fané. Tout ce qui donnait au monde ses contrastes s'est délavé, jusqu'à la foi elle-même, ce "repos d'âme" qu'elle offrait à ceux qui croyaient. Restent les nuances d'un seul ton. Entre gris clair et gris foncé.

Le peuple qui attendait un homme providentiel en 1981 le retrouve ici, congédié. "Largués, les idoles et grands timoniers". Le mot a deux tranchants. Larguer, c'est rompre les amarres : on détache les idoles, on les laisse au port. Être largué, c'est rester à quai, dépassé, hors jeu, dans un monde qui n'est plus ni tout blanc ni tout noir. Le messie du signe, ce barreur qu'un peuple suivait les yeux fermés, se retrouve sur les deux tableaux : on le lâche et il est périmé. Six ans ont suffi pour que l'espérance change de statut, de promesse à liquidation.

Goldman ne cache pas d'où vient ce constat. Il le pose comme un fait d'époque : "le recul de toutes les idéologies est, dans l'opinion, un phénomène général" (05). Après Mai 68, dit-il en substance, on croyait remplacer le noir par le blanc. On a fini par comprendre qu'entre les deux s'étendaient tous les gris et que le blanc nouveau, celui qui fait table rase, manquait un peu d'enzymes. En 1993, il résumera la leçon : les choses ne sont "ni toutes blanches, ni toutes noires", il faudra bien faire avec (06). Et en 1997, plus sec encore : "il n'y a pas de héros irréprochable" (07).

Voilà le deuxième nœud. La ferveur de 1981 n'a pas seulement été trahie par l'Histoire. Elle a été dissoute par la lucidité de celui qui la chantait. Dans cet inventaire, le gris est un résidu, ce qui reste quand toutes les autres couleurs ont servi.

Mais une couleur n'y est pas éteinte pour toujours. Elle est en attente. Le rouge sang, fané en 1987, Goldman ira le rallumer six ans plus tard. À Moscou.

Le rouge et l'aveu

En décembre 1993, Fredericks-Goldman-Jones publie l'album "Rouge". La série y trouve ses deux dernières pièces, sur le même disque, la même année. Elles ne se suivent pas. Elles se font face. "Rouge" regarde l'idéal trahi. "On n'a pas changé" fait l'inventaire des faux dieux et garde la foi. Le diptyque de 1993 dit en deux voix ce que le signe et le gris avaient chacun avancé à leur tour.

Rouge, l'idéal regardé en face

Septembre 1993. Une caserne immense à Moscou. Jean-Jacques Goldman, Carole Fredericks, Michael Jones et leur producteur Erick Benzi marchent vers des voix qui se rapprochent : quarante choristes de l'ex-Armée Rouge répètent. Le gamin qu'on emmenait les écouter porte de Versailles tient enfin son rêve d'enregistrement. De ce studio soviétique sans assez de casques sort un morceau bâti en six parties, à la manière de "Bohemian Rhapsody", qui raconte l'espérance révolutionnaire de 1917 comme une comédie musicale inachevée.

Le texte promet un monde de jardins, de pain, d'écoles pour tous, de bonheur plein les maisons. On a déjà entendu ça. C'est le programme exact du signe de 1981 : les villes muées en jardins, les écoles ouvertes, la faim abolie. Douze ans plus tard, le rêve n'a pas changé de contenu. Il a seulement changé de décor, troqué le matin iranien contre le péplum soviétique.

Goldman s'en défend d'avance. Il n'est pas nostalgique de l'URSS, qu'il tient pour une horreur qu'il fallait voir mourir. Ce qu'il honore, c'est la beauté des militants et la pureté de l'idée, celle de son père Alter Mojsze, Polonais venu en France par admiration pour Victor Hugo et la Déclaration des droits de l'homme, résistant, communiste. La formule du père tient tout le morceau : "ce ne sont pas les idées qui sont mauvaises, ce sont les hommes" (08). Le fils la reprend à son compte : "Jetons les hommes et gardons les idées" (09).

Car la vraie question de l'album, il la pose lui-même à la télévision en 1993 : "à quoi croire puisque peu à peu toutes les choses auxquelles on a cru ont échoué" (10). Le rouge de 1993, c'est le rouge sang que le gris de 1987 avait laissé faner, rallumé le temps d'une chanson. Une dernière flambée pour un idéal dont Goldman sait déjà qu'il a échoué et qu'il défend quand même en chantant qu'il vaut mieux crever pour lui que ramper sans combattre.

On n'a pas changé, le grand marché de l'histoire

L'autre face du disque tient de la liquidation. Goldman étale un stock de faux dieux : des saints à céder, des leaders en toc, des gourous périmés, des prophètes à brader et "un président pathétique, cynique et boursouflé". Le président, c'est Mitterrand. La même année, Goldman le dit sans détour à la radio : il trouve "tragique à son âge de se rendre compte qu'on n'a pas été à la hauteur des espoirs qui étaient en lui. (...) Mais peut-être qu'il s'en fout (11)."

Retenez la phrase. "Tragique." "Les espoirs qui étaient en lui." C'est mot pour mot ce que Goldman écrira à Didier trente-deux ans plus tard, à propos des révolutions iraniennes. Le même homme providentiel, la même déception, le même mot.

L'homme providentiel que le signe attendait en 1981, que le gris avait largué en 1987, "On n'a pas changé" le met carrément en solde. Le timonier finit sur l'étal, entre deux prophètes démodés. Et pourtant, au beau milieu de ce grand marché de l'histoire, le refrain sauve quelque chose : "restent nos rêves et nos espoirs pour tout recommencer". On rallume la lumière, on remonte les rivières, on persiste et on signe. "C'étaient nos slogans, nos idées, on n'a pas changé."

Voilà l'aveu qui donne son titre à l'essai. On a bazardé les idoles et gardé la foi. On a vu l'idéal échouer et on continue d'y croire. Goldman le sait si bien que, dans le livret du live "Du New Morning au Zénith", il réimprime le titre autrement : "On n'a pas changé (?!)" (12). Un point d'interrogation et un point d'exclamation. Le doute et l'affirmation dans la même parenthèse.

La quadrature du cercle

Bout à bout, les quatre chansons racontent une seule histoire. Un peuple attend un signe et lui voue une foi aveugle en 1981. La foi se dissout dans le gris en 1987. Le rouge de 1993 pleure l'idéal une dernière fois. Et "On n'a pas changé" ramasse les idoles cassées pour garder, intact, le rêve qui les avait fait naître. Or ce rêve, c'est celui de 1981 : les jardins, les écoles, le pain. Le même. Douze ans n'y ont rien changé.

C'est là que le cercle n'en a rien à carrer. La pensée de Goldman a bel et bien bougé, du messie attendu au timonier bradé. Mais elle aboutit à un refrain qui jure n'avoir pas changé et qui a raison, puisque le rêve de départ est aussi celui d'arrivée. Une évolution qui débouche sur une constance. Un mouvement qui prouve une fidélité. La quadrature du cercle cesse d'être une image. Elle devient la forme exacte de cette trajectoire.

Goldman l'a signée deux fois. Dans le livret de 1995, avec ce "(?!)" qui hésite entre le doute et la fierté. Et dans sa lettre de 2025, où il tient toujours le même propos : la suite des révolutions est "toujours tragique" (13). Quarante-quatre ans après "Il suffira d'un signe", il n'a pas trouvé le moyen d'empêcher le signe de finir en gris. Il a seulement gardé l'espoir qui relance le cycle.

Reste une question qu'il ne tranche pas. Nous non plus. Cet espoir qui survit à toutes les trahisons, faut-il l'appeler fidélité, ou entêtement ?

Les liens que l'on sécrète…

Ressources :

Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…

Pourquoi dit-on que "Il suffira d'un signe" parle de l'Iran ?

Parce que Goldman l'a confirmé lui-même. En 1995, il explique avoir écrit la chanson vers 1979-1980 en pensant à l'Iran, à cette foule qui attendait l'ayatollah Khomeini "comme un messie". Le texte ne nomme jamais l'Iran, mais transpose l'attente d'un peuple en promesse universelle de libération. Une lettre de 2025 le redit noir sur blanc.

Quelle chanson Goldman considère-t-il comme la suite de "Il suffira d'un signe" ?

"Entre gris clair et gris foncé", parue en 1987. C'est Goldman lui-même qui l'affirme, dans une lettre du 26 août 2025 : "La suite de ces révolutions est toujours tragique, et je crois que la suite de cette chanson est Entre gris clair et gris foncé". Le lien entre les deux titres est donc une intention d'auteur documentée, pas une lecture ajoutée après coup.

De quand date la lettre de Goldman qui éclaire "Il suffira d'un signe" ?

Du 26 août 2025. Goldman y répond à l'admirateur Didier Boutteville Kraemer, qui l'avait sollicité par une lettre de sept pages. Retiré de la vie publique depuis 2004, il y livre l'origine iranienne de la chanson et sa filiation avec "Entre gris clair et gris foncé". Le destinataire a rendu la lettre publique sur son profil Facebook.

Que raconte "Entre gris clair et gris foncé" ?

La fin des certitudes. Dans cette chanson de 1987, les couleurs du monde ont déteint : les messages du ciel, le blanc des étendards, le vert de l'espoir et jusqu'au "repos d'âme que donnait la foi". Goldman y constate "le recul de toutes les idéologies", un monde sans héros irréprochable, où tout se joue dans les nuances du gris.

Pourquoi la couleur rouge revient-elle dans les chansons de Goldman ?

Le rouge apparaît d'abord fané dans "Entre gris clair et gris foncé" en 1987, parmi les couleurs mortes. Six ans plus tard, la chanson "Rouge" le rallume. Pour Goldman, le rouge est "la couleur de la vie, la couleur du sang", celle de l'idéal et de l'adolescence, bien plus large que sa seule charge politique.

"Rouge" est-elle une chanson communiste ?

Non. Goldman juge le communisme réel sans appel, une horreur qu'il fallait voir mourir. "Rouge" (1993) est une comédie musicale inachevée sur l'espérance de 1917, un hommage à la beauté des militants et à l'idée, pas au régime. Sa formule résume tout : "Jetons les hommes et gardons les idées". Il l'a enregistrée à Moscou avec les Choeurs de l'ex-Armée Rouge.

Quel lien y a-t-il entre "Il suffira d'un signe" et "Rouge" ?

Le même rêve, à douze ans d'écart. En 1981, "Il suffira d'un signe" promettait des villes muées en jardins et des écoles pour tous. En 1993, "Rouge" chante les mêmes jardins et les mêmes écoles, cette fois en décor soviétique. L'utopie de 1981 revient intacte, preuve que le rêve de Goldman n'a pas changé de contenu.

Qui est le "président pathétique" de "On n'a pas changé" ?

François Mitterrand. Dans "On n'a pas changé" (1993), Goldman le vise par les mots "un président pathétique, cynique et boursouflé". À la radio la même année, il précise sa pensée : il trouve "tragique à son âge de se rendre compte qu'on n'a pas été à la hauteur des espoirs qui étaient en lui".

Que signifie "on n'a pas changé" chez Goldman ?

Avoir bazardé les idoles et gardé la foi. La chanson de 1993 dresse l'inventaire des faux dieux, leaders en toc et gourous périmés, puis sauve l'essentiel : "restent nos rêves et nos espoirs pour tout recommencer". On liquide ceux en qui on avait cru et on garde l'idée pour laquelle on y avait cru.

Pourquoi parle-t-on de "quadrature du cercle" pour ces quatre chansons ?

Parce qu'elles tracent une évolution qui aboutit à une constance. De 1981 à 1993, la pensée de Goldman passe du messie attendu au timonier bradé. Et pourtant elle finit sur un refrain qui jure n'avoir pas changé, à juste titre, puisque le rêve de départ est aussi celui d'arrivée. Une évolution qui prouve une fidélité : un cercle qu'on ne peut carrer.

Ces quatre chansons forment-elles une évolution voulue par Goldman ?

En partie. Le lien entre "Il suffira d'un signe" et "Entre gris clair et gris foncé" est certifié par Goldman dans sa lettre de 2025. Le prolongement vers "Rouge" et "On n'a pas changé", tous deux de 1993, est une lecture proposée par Jean-Michel Fontaine, qui prolonge le lien entre les deux premiers titres. L'essai distingue l'ancrage documenté de l'extension interprétée.

Sur quel album trouve-t-on "Rouge" et "On n'a pas changé" ?

Sur "Rouge", le deuxième album de Fredericks Goldman Jones, paru en 1993. Les deux titres y forment un diptyque : "Rouge" pleure l'idéal communiste trahi, "On n'a pas changé" liquide les idoles et garde l'espoir. L'album fut numéro un à sa sortie et certifié disque de diamant, quand la chanson "Rouge" plafonna à la 18e place du Top 50.

Que veut dire "On n'a pas changé (?!)" dans le livret du live ?

Dans le livret de "Du New Morning au Zénith" (1995), Goldman écrit à la main le titre suivi d'un point d'interrogation et d'un point d'exclamation. Cette ponctuation dit à la fois le doute et l'affirmation. Elle résume la tension de tout le cycle : une fidélité revendiquée alors même que tous les espoirs ont échoué.