Jean-Jacques Goldman et Sirima : Là-bas (1987) | Le dialogue impossible
Exégèses
Too Long The Road
"Là-bas" (1987), duo de Jean-Jacques Goldman et Sirima, est l'un des plus gros succès de la chanson française de la décennie. Goldman le présente comme une représentation de la différence entre les hommes et les femmes : elle veut construire un foyer, il rêve d'un ailleurs. Cette exégèse montre que le morceau fonctionne moins comme un duo que comme un dialogue de sourds, et que la vraie fracture n'est pas une différence de valeurs mais une asymétrie de la peur. La femme a peur pour l'homme, qu'elle sait fragile ; l'homme a peur de lui-même, et son départ tient davantage de la fuite que de la conquête. La forme le confirme : dans le final, la voix féminine s'efface sous un solo de batterie. Le clip, tourné à Almería, tranche ce que la chanson laissait ouvert, une prison échangée contre une autre.
Sommaire
La voix qui manquait
Deux illusions
Ce que Goldman pense avoir écrit
L'asymétrie de la peur
La lâcheté en habit de courage
Partir seul, dix ans avant de partir à deux
Sirima, le clip, et la voix du public
Dos à dos
Jean-Jacques Goldman et Sirima : Là-bas (1987) 📺
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…
Sources et Ressources
La voix qui manquait
Pendant des mois, Jean-Jacques Goldman a écouté des cassettes. La chanson était écrite, prête à enregistrer, et il lui manquait une voix. Pas n'importe laquelle : "Je cherchais la femme qui allait me répondre dans cette chanson" (01). Répondre. Le mot dit tout ce qu'il attendait de ce duo : une réplique, un échange, deux voix qui se donnent la main.
Il a fini par la trouver dans le métro, à Châtelet (02).
"Là-bas" (03) passe pour l'un des plus beaux duos de la variété française. Ré-écoutez les mots : les deux personnages ne se répondent pas une seule fois. Lui rêve de partir, elle le supplie de rester, et pendant cinq minutes leurs monologues se croisent sans se toucher. Le titre a déjà choisi son camp : la chanson s'appelle "Là-bas", le mot de l'homme, et non "N'y va pas", qui pourtant revient tout aussi souvent (dix-sept fois).
Goldman présente le morceau comme une représentation de la différence entre les hommes et les femmes, et il a raison en surface. Mais sous cette surface, le texte avoue autre chose que ce que son auteur croit y avoir mis. Une différence de peur. Elle a peur pour lui, il a peur de lui-même. Et ce qu'il appelle courage ressemble fort, quand on y regarde de près, à une fuite.
Reste une question. Pourquoi l'homme qui cherchait une voix pour lui répondre a-t-il écrit une chanson où la réponse n'est pas audible ?
Deux illusions
Regardons l'architecture avant le sens. La chanson s'ouvre sur une longue introduction instrumentale, près d'une minute vingt, qui part très bas et fait attendre les voix (04). Puis c'est lui qui entre, et lui seul, sur deux couplets. "Tout est neuf et tout est sauvage." "L'or est à portée de tes doigts." Elle n'arrive qu'au troisième couplet, quand tout l'espace est déjà occupé par son rêve à lui. Elle entre pour contredire : "N'y va pas." La répartition des voix a distribué les rôles avant qu'on ait compris de quoi il s'agissait. Il parle le premier, avec quelques rêves d'avance. Quand elle répond, il est déjà trop tard.
Un duo suppose deux lignes qui se cherchent et finissent par se rejoindre. Celles-ci se superposent et se manquent. Il déroule ses raisons : le courage, la chance, les droits, la fierté "qu'ici je n'ai pas". Elle oppose ses alarmes : les tempêtes, les naufrages, le feu, les diables, les mirages. Deux vocabulaires qui ne partagent pas un seul mot. Ils se tutoient, pourtant. La grammaire est bien celle de l'échange, mais chacun plaide depuis son propre monde et n'entend rien de l'autre. C'est un dialogue de sourds, et c'est très exactement ce que la chanson met en scène : deux personnes qui n'arrivent déjà plus à s'accorder sur la vie qu'elles veulent mener.
Le procédé devient flagrant dans la dernière minute. Les deux refrains s'emboîtent, ligne après ligne, de plus en plus serrés. Un déséquilibre se creuse alors, que l'oreille enregistre sans toujours le nommer. Goldman occupe tout l'espace. "J'aurai ma chance, j'aurai mes droits." "Tout ce que tu mérites est à toi." "Toi et moi, ce sera là-bas ou pas." Il plaide, il promet, il somme. Sirima (05) n'a plus qu'un mot. "N'y va pas." Huit fois, de moins en moins audible, jusqu'à s'effacer tout à fait.
Ce qui recouvre sa voix, c'est un solo de batterie. Trente-cinq secondes. Le marchandage continue sans paroles, monte, puis s'arrête net. Personne n'a convaincu personne, aucun arbitre n'est venu trancher. La chanson ne se referme pas sur un accord retrouvé : elle se referme sur un tambour qui a fait taire la seule voix lucide du texte.
Avant même qu'on entre dans le détail des mots, leur manière d'être chantés, alternés, serrés, puis recouverts, annonce ce que le texte mettra cinq minutes à avouer : ces deux-là ne parlent plus de la même vie.
Ce que Goldman pense avoir écrit
Interrogé sur le sujet de la chanson, Goldman ne s'embarrasse d'aucun mystère. "C'est l'histoire d'une femme qui veut simplement que son homme reste avec elle. Elle avait fait des plans de mari, de père et du fait de vieillir ensemble. Mais lui, il a envie d'une autre vie, et il a préféré partir" (06). Quinze ans plus tard, il précise le partage des rôles avec la même netteté : "Elle se contente de l'essentiel, c'est-à-dire qu'il soit mari, qu'il soit père, qu'ils vieillissent ensemble, qu'ils fassent des enfants. Lui rêve d'avoir des droits, de pouvoir travailler, et même à d'autres horizons, d'autres combats" (07).
Voilà la couche consciente, revendiquée, et il faut la prendre pour ce qu'elle dit. Goldman peint deux caractères, l'un attaché à l'essentiel, l'autre attiré par l'ailleurs. La lecture a le mérite de la clarté, et le défaut de son époque : elle range la femme du côté de la tradition et l'homme du côté du grand large, avec un naturel qui a vieilli. Goldman le sent lui-même, qui prend soin de tempérer aussitôt : c'est "un caractère masculin, entre guillemets bien sûr, il ne faut pas trop généraliser" (08).
C'est aussi dans cette interview qu'il congédie, sans qu'on ait à le faire pour lui, la lecture qui voudrait faire de "Là-bas" une chanson sur l'exil. L'animateur de Radio Kol Hachalom lui propose d'y entendre le rêve de la terre promise. Il répond : "Ça peut être Israël, mais ce sont les États-Unis pour les Mexicains, c'est la France pour un Marocain ou un Tchadien. En fait, ce n'est pas tellement une chanson sur l'exil, c'est une chanson sur les hommes et les femmes" (09). L'histoire qu'il avait en tête était d'ailleurs très précise : "une histoire bien spécifique que moi je voyais au Mexique, entre cet homme qui veut absolument passer la frontière, et cette femme qui dit que finalement, l'essentiel est là" (10). La frontière, et pas le destin d'un peuple. Un homme et une femme, et pas une diaspora.
Reste une phrase, glissée par Goldman au milieu de son explication, et qui vaut plus que tout le reste. "Je donne effectivement sans m'en rendre compte, un rôle à la femme plutôt attentiste" (11). Sans m'en rendre compte. L'auteur reconnaît qu'il a distribué les rôles à son insu, qu'une part de la chanson lui a échappé au moment même où il l'écrivait. Il tend lui-même la clé. Car si Goldman ne s'est pas rendu compte de ce qu'il donnait à la femme, il ne s'est peut-être pas rendu compte non plus de ce qu'il donnait à l'homme. Et c'est là, dans ce que le texte sait sans que son auteur le sache, que commence la vraie chanson.
L'asymétrie de la peur
Les deux personnages ont peur. Mais pas de la même chose, et surtout pas dans la même direction. On pourrait appeler cela l'asymétrie de la peur : celle de la femme est tournée vers l'homme, celle de l'homme est tournée vers lui-même.
Elle, d'abord. Elle nomme des dangers, et ils sont nombreux : "des tempêtes et des naufrages", "le feu, les diables et les mirages". On croirait qu'elle a peur du voyage. Mais elle n'a pas peur pour elle, qui reste. Elle a peur pour lui, qui part. "Je te sais si fragile parfois." La phrase est décisive. Ce n'est pas une femme qui tremble devant l'inconnu, c'est une femme qui connaît l'autre mieux qu'il ne se connaît, et qui devine qu'il n'a pas les épaules du rêve qu'il se raconte. Sa peur est un savoir sur lui.
Lui, ensuite. Sa peur ne regarde jamais dehors. Elle le regarde, lui. "Ici, tout est joué d'avance." "Tout dépend de ta naissance, et moi je ne suis pas bien né." "Je me perds si je reste là." Ce ne sont pas les tempêtes qui l'effraient, c'est de rester ce qu'il est. Le "là-bas" ne le tire pas en avant, quelque chose le pousse dehors : l'impossibilité de se supporter ici. Il ne fuit pas vers un continent, il fuit un homme, et cet homme, c'est lui.
C'est elle qui chante "Loin de nos vies, de nos villages, j'oublierai ta voix, ton visage" et "J'ai beau te serrer dans mes bras, tu m'échappes déjà". C'est la femme qui enregistre la perte en direct, corps contre corps, pendant qu'il la tient dans ses bras et regarde déjà au loin, par-dessus son épaule. Elle le sent partir avant qu'il ne soit parti. Lui ne sent rien : il est ailleurs.
De ce partage des peurs découle une inversion que Goldman n'avait pas prévue. Il a cru peindre une femme "attentiste" et un homme de conquête. Le texte peint l'inverse. La femme dite passive est la seule qui voit clair : ses "mirages", elle a raison de les nommer, et la suite lui donnera raison. L'homme dit conquérant est le seul aveugle : il prend pour du courage ce qui n'est que l'incapacité de tenir en place. La lucidité est dans la bouche de celle qui reste. L'illusion, dans la bouche de celui qui part. On n'a pas besoin d'en dire davantage : il suffit d'écouter qui, des deux, se trompe.
La lâcheté en habit de courage
L'homme le sait, d'ailleurs, que son départ demande à être justifié. Alors il se justifie. "Faut du cœur et faut du courage." La formule est belle, et elle sonne comme un encouragement qu'on se donne à soi-même devant le miroir. Mais en a-t-il, du courage, assez pour les tempêtes qu'elle annonce ? Ou bien la vraie question est-elle ailleurs, et faut-il plus de courage pour rester, devenir mari, devenir père, tenir, que pour boucler une valise et prendre la route ? La chanson habille une lâcheté en courage. Elle le dit presque, à qui veut l'entendre.
Car regardez ce qu'il choisit. "Je te perdrai peut-être là-bas, mais je me perds si je reste là." La phrase est d'une franchise terrible : mis en balance, il préfère la perdre, elle, plutôt que de se perdre, lui. Entre elle et lui-même, il se choisit lui. Ce n'est pas de l'héroïsme, c'est un calcul, et le calcul est sans appel.
Il ne part même pas seul, du reste, ou pas tout à fait. Il essaie de l'emmener, et il pose ses conditions. "Toi et moi, ce sera là-bas ou pas." L'ultimatum est net : le couple survivra s'il la suit, lui, sur son terrain à lui, et nulle part ailleurs. Il lui vend le voyage comme on vend une promesse: "Tout ce que tu mérites est à toi", "l'or est à portée de tes doigts". Mais cet or, c'est précisément le mirage qu'elle a nommé trois couplets plus tôt. Jean-Jacques Goldman refera le même coup dans "Aïcha" (12) neuf ans plus tard : "Prends, tout est pour toi / Voici, les perles, les bijoux / Aussi, l'or autour de ton cou". Dans les deux cas, le protagoniste masculin lui offre monts et merveilles à venir, qu'il ne pourra pas tenir. Mais en est-il vraiment conscient ?
Goldman, lui, ne se cache pas de quel côté penche son cœur. Questionné sur ces personnages qui ne savent pas se contenter de ce qu'ils ont, il lâche : "Serions-nous des insatisfaits chroniques ? Je crois bien" (13). Serions-nous. Le "nous" le range du côté de l'homme qui part, pas de la femme qui reste. Voilà pourquoi la lucidité est allée à elle, mais le titre à lui. La chanson porte le mot du fuyard parce que son auteur est, un peu, ce fuyard. La vérité est dans une bouche, le titre dans l'autre, et l'auteur a signé du côté du titre.
Partir seul, dix ans avant de partir à deux
"Là-bas" n'est pas une chanson isolée. Elle se tient au croisement de deux obsessions que Jean-Jacques Goldman traîne depuis ses débuts, et c'est ce croisement qui la rend unique dans l'œuvre.
D'un côté, le départ. Il est là dès le premier album de Taï Phong (14), avec "Goin' away" (15), la chanson qui ouvre l'album. La première chanson écrite et composée par Jean-Jacques Goldman à figurer sur un album. "I'm goin' away, I don't know where, but it doesn't matter" ("Je pars, je ne sais pas où, mais ça n'a pas d'importance"). Il revient en 1981 dans "Brouillard" (16), où il prend "la nationale" pour renaître. En 1984, "Long is the road" (17) est quasiment une suite de "Là-bas" : un émigrant tient "son nom sur un visa pour les USA", et "dans chaque histoire se cache un chercheur d'or". Le chercheur d'or de 1984 tend la main à "l'or est à portée de tes doigts" de 1987. Goldman le disait déjà : "le rêve américain de liberté demeure. Ce que les émigrants cherchent, plus que la sécurité, c'est la liberté" (18). Mais dans toutes ces chansons, on part seul. La route est une affaire d'un seul homme. Et jamais d'une femme.
De l'autre côté, le couple, et il n'est pas gai tous les jours. La même année 1987, "Appartenir" (19) en donne la formule philosophique : "Je n'appartiens qu'à moi". Goldman y théorise, d'après "Le Prophète" de Khalil Gibran (20), que "le seul rapport satisfaisant à deux, ce sont deux personnes qui tiennent debout, seules déjà et avant la rencontre avec l'autre" (21). L'homme de "Là-bas" est cet homme-là : il refuse d'appartenir, donc il s'en va. Cinq ans plus tôt, pourtant, Goldman avait chanté l'exact contraire. Dans "Je ne vous parlerai pas d'elle" (22), la femme n'est pas un poids dont on s'échappe, elle est le sol sous les pieds : "elle est mon sol, elle est mon ciel", "elle est là, même où mes pas ne me guident pas". Là où l'homme de "Là-bas" fuit l'ancrage, l'homme de 1982 en avait fait le centre de tout.
"Là-bas" est le seul point où ces deux lignes se percutent : la seule chanson où l'ailleurs ne se rêve pas dans la solitude, mais déchire un couple. Et il faudra dix ans pour que la collision trouve une issue. En 1997, "On ira" (23) fait enfin ce que "Là-bas" n'avait pas su faire : partir à deux. "On partira toi et moi." À un animateur qui plaisantait sur son envie de disparaître, Goldman répond, cette fois : "Je vous emmène" (24). La chanson reprend même, mot pour mot, le "tout est joué d'avance" de "Là-bas", et le retourne : ce qui poussait l'homme à fuir seul devient la raison d'avancer ensemble, "même si tout est joué d'avance, on ira". Goldman assume le clin d'œil : "C'est une référence à cette envie de partir. Et, puisque tout est joué d'avance, à forcer un peu le destin" (25). En 1987, l'homme partait en laissant la femme derrière un mot, "N'y va pas". En 1997, il lui tend la main. Il aura fallu dix ans pour que le "j'irai" devienne un "on ira".
Sirima, le clip, et la voix du public
La femme qui devait répondre à Goldman, il l'a cherchée longtemps, et il ne cherchait pas une choriste. Il cherchait un personnage. Son saxophoniste, Prof Pinpin (26), lui apporte un jour la cassette d'une jeune Sri-Lankaise qui chante dans le métro, à Châtelet. Il va la voir. Ils prennent un café. "Je me suis rendu compte tout de suite que non seulement c'était la voix, mais que c'était aussi le personnage" (27). Elle, de son côté, ne se jette pas dessus. Elle demande à écouter la chanson d'abord, réfléchit, puis accepte. Une personne entière, qui sait ce qu'elle veut (28).
Sirima ressemble à la femme qu'elle va chanter, sans en partager le rêve inverse. Elle a fui, elle, mais vers Paris, vers la musique, et elle refuse qu'on la transforme en vedette. "Je tiens à ce que le public me connaisse et m'aime uniquement pour ma musique. Je ne veux surtout pas que l'on me mette sur un piédestal" (29). Elle décrit son entente avec Goldman en une phrase qui pourrait servir de sous-titre au duo : "nous avons la même perception de l'existence et de notre métier" (30). Deux personnes qui se comprennent parfaitement, pour chanter deux personnages qui ne se comprennent plus : le paradoxe est déjà dans le studio.
Le clip, tourné à Almería en 1987 par Bernard Schmitt (31), met la chose en images avec une précision de démonstration. Annie et Bernard Reval (32) y voyaient "un film miniature où l'on note en parallèle les espoirs, les rêves de l'homme et de la femme dont les aspirations divergent" (33). Dans le clip, ils ne se regardent quasiment pas. Lui dehors, elle dedans à ranger le linge. Il lit un magazine, imagine un avion, fait la sieste ; elle plie, range, s'assombrit. Le seul instant où leurs regards se croisent tombe sur le vers "et moi je ne suis pas bien né" : ils ne se voient vraiment qu'à la seconde où il avoue sa peur de lui-même. On l'aperçoit une fois en robe de mariée dans une église, et l'image reste indécise : souvenir d'un bonheur passé, ou rêve d'un mariage qui n'aura pas lieu. Les deux se défendent, et l'incertitude est juste. Un bref flash-back sur une Vespa, eux deux riant, rappelle qu'il y eut un couple heureux : ce qui se joue est une perte, et pas une abstraction.
Deux images referment le clip, et elles disent ce que le texte laissait ouvert. L'homme rêvait d'un "libre continent sans grillage" : c'est elle, à la fin, qu'on voit derrière un grillage, séparée de ceux qui montent dans le camion. Le grillage a changé de camp. Et le film boucle sur son ouverture, la porte arrière du camion qui se referme sur les yeux de Goldman, déjà parti dès la première image. Là où la chanson refusait de conclure, le clip tranche, et il tranche sombre. Goldman le confirme : "Dans le clip, on a terminé de manière assez pessimiste, dans la mesure où il se rend compte qu'il a quitté une prison pour une autre" (34). Le "là-bas" n'a pas tenu ses promesses. Elle avait raison.
"Là-bas" n'a jamais été deux illusions qui s'affrontaient. C'était une seule désillusion en devenir.
Deux ans plus tard, Sirima est assassinée par son compagnon (35). Goldman ne remplacera jamais vraiment sa voix. Sur la tournée de 1992, il chante "Là-bas" et, au moment des couplets de Sirima, se tait : le piano joue sa mélodie, puis le saxophone la reprend, et la salle, d'abord silencieuse, finit par chanter à sa place. En 1998, les paroles de Sirima s'affichent sur un écran géant pour que le public tienne son rôle. Une seule fois, en 1994, il a chanté le duo avec une autre voix vivante, celle de Céline Dion. Le reste du temps, il a préféré l'absence à la substitution. La place vide chante plus fort qu'une remplaçante.
Dos à dos
La chanson s'arrête, sans réconcilier ce qui ne se réconcilie pas. Aucune des deux voix n'a convaincu l'autre. Lui est parti, elle est restée, et le texte se garde bien de dire qui avait raison, même si le clip, lui, le murmure.
Il ne reste, à la fin, que ce solo de batterie de Jo Hammer (36), trente-cinq secondes qui recouvrent le dernier "N'y va pas" et referment le morceau sans un mot. Depuis, dans chaque salle, des milliers de voix ont repris le rôle de Sirima. Elles chantent son "N'y va pas" par-dessus le "j'irai" de Goldman. Les deux phrases se sont superposées sans jamais se rejoindre, exactement comme au premier jour. La chanson n'a pas tranché. Elle a seulement laissé le tambour avoir le dernier mot.
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…
De quoi parle vraiment "Là-bas" de Jean-Jacques Goldman et Sirima ?
En surface, la chanson oppose un homme qui veut partir et une femme qui veut rester. Goldman le résume ainsi : "ce n'est pas tellement une chanson sur l'exil, c'est une chanson sur les hommes et les femmes". Mais sous cette différence de projets se cache une asymétrie de la peur : elle a peur pour lui, il a peur de lui-même.
Pourquoi dit-on que "Là-bas" n'est pas vraiment un duo ?
Parce que les deux voix ne se répondent jamais. Lui chante "c'est pour ça que j'irai là-bas", elle répond "n'y va pas", et leurs suppliques se superposent sans se rejoindre. Goldman cherchait pourtant "la femme qui allait me répondre dans cette chanson". Il a écrit un dialogue de sourds.
Que veut dire "l'asymétrie de la peur" dans cette chanson ?
Les deux personnages ont peur, mais pas dans la même direction. Elle craint pour lui : "je te sais si fragile parfois". Lui se craint lui-même : "je me perds si je reste là". La femme a peur de perdre l'homme, l'homme a peur de rester ce qu'il est. Sa peur à elle est un savoir sur lui.
Dans "Là-bas", qui a raison, celui qui part ou celle qui reste ?
La chanson ne tranche pas, mais le texte penche. La femme dite "attentiste" est la plus lucide : elle annonce "le feu, les diables et les mirages", et le clip lui donne raison. Goldman le reconnaît à demi-mot, avouant donner "sans m'en rendre compte, un rôle à la femme plutôt attentiste".
Pourquoi la chanson s'appelle-t-elle "Là-bas" et non "N'y va pas" ?
Parce que le titre adopte le point de vue de l'homme, celui qui rêve de l'ailleurs. "N'y va pas", la mise en garde de la femme, revient pourtant dix-sept fois dans le texte. Goldman avoue pencher de son côté : "serions-nous des insatisfaits chroniques ? Je crois bien".
"Là-bas" est-elle une chanson sur l'exil ou l'immigration ?
Goldman écarte cette lecture : "ce n'est pas tellement une chanson sur l'exil, c'est une chanson sur les hommes et les femmes". Il imaginait "une histoire bien spécifique que moi je voyais au Mexique", un homme voulant passer la frontière des États-Unis. L'exil est le décor, pas le sujet.
Comment Jean-Jacques Goldman a-t-il rencontré Sirima ?
Son saxophoniste lui apporte la cassette d'une jeune Sri-Lankaise qui chante dans le métro, à Châtelet. Goldman va l'écouter et comprend aussitôt : "non seulement c'était la voix, mais c'était aussi le personnage". Sirima, elle, demande à entendre la chanson avant d'accepter, en personne entière.
Que raconte le clip de "Là-bas" ?
Tourné à Almería, il montre l'homme dehors et la femme dedans, qui ne se regardent presque jamais. Leur seul regard partagé tombe sur le vers "et moi je ne suis pas bien né". À la fin, on la voit derrière un grillage, alors que lui rêvait justement d'un "libre continent sans grillage".
Le clip de "Là-bas" finit-il bien ?
Non, et Goldman l'assume : "on a terminé de manière assez pessimiste, dans la mesure où il se rend compte qu'il a quitté une prison pour une autre". Le film boucle sur son ouverture, la porte du camion qui se referme sur ses yeux. Le "là-bas" n'a pas tenu ses promesses.
Pourquoi Jean-Jacques Goldman n'a-t-il jamais rechanté "Là-bas" en duo dans ses concerts ?
Parce que Sirima a été assassinée en 1989, deux ans après le succès. Plutôt que de la remplacer, Goldman a préféré l'absence : en 1992, il joue au piano la mélodie qu'elle chantait, puis laisse le public reprendre ses "n'y va pas". La place vide dit son souvenir mieux qu'une remplaçante.
Goldman a-t-il vraiment chanté "Là-bas" avec Céline Dion ?
Oui, une seule fois, en 1994, aux Enfoirés. C'est l'unique occasion où il a confié le rôle de Sirima à une autre voix vivante. Partout ailleurs en concert, ce sont le piano, le saxophone, puis le public qui reprennent les lignes de Sirima.
Quel est le lien entre "Là-bas" et "On ira" de Goldman ?
"On ira" (1997) reprend le "tout est joué d'avance" de "Là-bas" et le retourne : ce qui poussait l'homme à fuir seul devient, dix ans plus tard, une raison de partir à deux, "on partira toi et moi". Goldman confirme : "c'est une référence à cette envie de partir".
Qui joue le solo de batterie à la fin de "Là-bas" ?
C'est Jo Hammer, batteur de Daniel Balavoine, qui a aussi assuré la programmation du titre en studio. Son solo de trente-cinq secondes recouvre le dernier "n'y va pas" de Sirima et referme la chanson sans un mot, laissant les deux voix dos à dos.
Sources et Ressources
- (01) Génération Laser (RTL, 15-19 novembre 1991)
- (02) [Sirima (essai, le blog de Parler d'sa vie, Audrey Thiéry)]()
- (03) Jean-Jacques Goldman et Sirima : Là-bas (1987)
- (04) Jean-Jacques Goldman et Sirima : Là-bas (1987)
- (05) [Sirima (essai, le blog de Parler d'sa vie, Audrey Thiéry)]()
- (06) Graffiti (1987)
- (07) Sans limites : Jean-Jacques Goldman (Radio Kol Hachalom, Grenoble, 22 juin 2002, propos recueillis par Eric Saya)
- (08) Sans limites : Jean-Jacques Goldman (Radio Kol Hachalom, Grenoble, 22 juin 2002, propos recueillis par Eric Saya)
- (09) Sans limites : Jean-Jacques Goldman (Radio Kol Hachalom, Grenoble, 22 juin 2002, propos recueillis par Eric Saya)
- (10) Sans limites : Jean-Jacques Goldman (Radio Kol Hachalom, Grenoble, 22 juin 2002, propos recueillis par Eric Saya)
- (11) Sans limites : Jean-Jacques Goldman (Radio Kol Hachalom, Grenoble, 22 juin 2002, propos recueillis par Eric Saya)
- (12) Khaled : Aïcha (1996)
- (13) Graffiti (1987)
- (14) Taï Phong (1975)
- (15) Taï Phong : Goin' away (1975)
- (16) Jean-Jacques Goldman : Brouillard (1981)
- (17) Jean-Jacques Goldman : Long is the road (Américain) (1984)
- (18) Rencontre du deuxième type (Chanson n°10, 1984, propos recueillis par Laurence Lefèvre)
- (19) Jean-Jacques Goldman : Appartenir (1987)
- (20) Khalil Gibran : Le Prophète (1923)
- (21) Graffiti (1987)
- (22) Jean-Jacques Goldman : Je ne vous parlerai pas d'elle (1982)
- (23) Jean-Jacques Goldman : On ira (1997)
- (24) Week-end Jean-Jacques Goldman (Nostalgie, 26-27 septembre 1997, propos recueillis par Christophe Nicolas)
- (25) Week-end Jean-Jacques Goldman (Nostalgie, 26-27 septembre 1997, propos recueillis par Christophe Nicolas)
- (26) xxx
- (27) Génération Laser (RTL, 15-19 novembre 1991)
- (28) xxx
- (29) Ici Paris n°2319 (13-19 décembre 1989, article de Catherine Bastien)
- (30) Ici Paris n°2319 (13-19 décembre 1989, article de Catherine Bastien)
- (31) xxx
- (32) Annie et Bernard Reval : Jean-Jacques Goldman, tout simplement (2003)
- (33) Annie et Bernard Reval : Jean-Jacques Goldman, tout simplement (2003)
- (34) Graffiti (1987)
- (35) Ici Paris n°2319 (13-19 décembre 1989, article de Catherine Bastien)
- (36) Je vous demande de vous arrêter ! (Ouest Track, 25 mai 2020, entretien avec Joe Hammer)