Jean-Jacques Goldman : Nous ne nous parlerons pas (1984) | La peur de tout gâcher

Exégèses

Jean-Jacques Goldman : Nous ne nous parlerons pas (1984) | La peur de tout gâcher

Too Long The Road

En janvier 1984, sur l'album "Positif", Jean-Jacques Goldman place une chanson qui refuse la parole. Un correspondant lui écrit, veut le rencontrer, et le narrateur a peur de tout gâcher. La solution qu'il invente n'est ni la lettre ni la rencontre qui parle : une troisième voie, se voir sans se dire un mot, laisser les regards et la peau porter l'essentiel. La musique suit ce rêve, du Sol mineur des couplets, où l'on craint d'abîmer, au Sol majeur du refrain, où la communion muette s'accomplit. Écrite dans le malentendu de l'âge de son public, la chanson devient le premier énoncé d'une posture tenue quarante ans : pas de fan-club, l'esquive après les concerts, le refus du mot jusque dans l'amour. En 2016, ce silence choisi se dira regret.

Sommaire

L'aveu qu'il n'a pas relégué

Tout dire, sauf avec la voix

Le jour où il a su qui l'écoutait

Un "nous" où il disparaît

Le titre qui jure de se taire

La rencontre qu'il ne s'est jamais accordée

Jean-Jacques Goldman : Nous ne nous parlerons pas (Champions, TF1, 1984) 📺

Sources

Ressources

Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…


Il y a des chansons qu'on cache, qu'on chuchote. Qui dérangent, qu'on élude. On les glisse en face B d'un 45 tours, on les réserve à une compilation, on les laisse dormir en fin d'album pour les initiés. "Nous ne nous parlerons pas" (01) est intime, presque une confidence murmurée à un inconnu qui a écrit. Elle avait tout pour disparaître. Elle est pourtant en pleine lumière, deuxième titre de "Positif" (02), quatre minutes vingt-quatre, juste après "Envole-moi" (03).

C'est la première énigme. Un homme qui, toute sa vie, protégera son silence comme son bien le plus cher, affiche ici la chanson qui plaide pour le retrait. Il y raconte la peur de la rencontre, et il propose, pour la sauver, de ne pas se parler. La question n'est pas de savoir ce que dit ce texte : Goldman l'a dit lui-même, longuement. Elle est de savoir si le silence dont il rêve dans la chanson est le même que celui qu'il vivra ensuite.

L'aveu qu'il n'a pas relégué

Prenons la place d'abord, avant le sens. "Veiller tard" (04) restera longtemps la chanson préférée de ceux qui le suivent sans être jamais sortie en single. La tendresse d'un artiste pour ses auditeurs se planque souvent là, dans les recoins de la discographie. "Nous ne nous parlerons pas" échappe à cette règle. Elle figure sur "Positif" dès sa sortie, sur la première intégrale de 1991 (05), et sur la setlist de la tournée de 1984 (06), ce galop d'essai d'une vingtaine de dates dans des salles moyennes, trois Olympia compris.

Trois Olympia auxquels il n'a pas convié ses parents. Le détail n'est pas anecdotique : il éclaire toute la chanson. "Chez moi, être chanteur c'était un peu la honte. Il valait mieux devenir médecin ou savant. D'ailleurs, je n'avais pas invité mes parents, ni mes frère et sœur, lors de mon premier Olympia" (07). Philippe Labro obtiendra la même confidence, formulée autrement : "Le respect que j'avais pour mon entourage familial m'a même interdit de les inviter la première fois que j'ai "fait" l'Olympia !" (08). L'homme qui a peur, dans la chanson, que la rencontre abîme l'image, est le même qui ne montre pas son triomphe à sa propre famille. La peur du face-à-face ne s'arrête pas aux fans. Elle remonte jusqu'aux siens.

Voilà pourquoi la chanson n'est pas une confidence honteuse qu'on aurait dû cacher. C'est un manifeste. Il l'expose parce qu'il l'assume. Sur la pochette de "Positif", la dédicace donne déjà le ton d'un pacte plutôt que d'un aveu : "A ceux qui resteront fidèles quand il sera moins facile de l'être" (09). Il n'écrit pas pour séduire la foule d'un été. Il écrit pour trier, et il le dit d'entrée, en pleine lumière.

Tout dire, sauf avec la voix

La situation est nette. Des gens écrivent, il lit, il se sent connaître ces inconnus. Puis vient la demande de rencontre, et avec elle la peur. Goldman a donné la clé de tout cela dès mai 1984 : il se met à la place des mythes qu'il a croisés et qui l'ont déçu, persuadé que "l'imaginaire est toujours plus riche et plus beau que le réel" (10). Rencontrer, c'est risquer de gâcher.

Mais le texte fait mieux que redouter la rencontre : il invente une issue. Et cette issue passe par une hiérarchie très précise des langages. L'écrit, d'abord, qui idéalise et qui ose : "On écrit bien mieux qu'on ne dit / On ose tout ce que la voix bannit". La voix, ensuite, qui trahit, qui "gâche", qui "casse". Entre les deux, le narrateur cherche "comment garder tout ça sans rien casser". Sa réponse tient dans le refrain, et c'est une troisième voie que personne n'attendait : ni la lettre ni la conversation, mais le corps muet. "Utilisons nos regards / Pour comprendre et savoir / Et le goût de notre peau / Plus loquace que des mots". Le corps, lui, ne ment pas : "Nos bras ne tricheront pas / Nos mains ne mentiront pas / Mais surtout, ne parlons pas". Se rencontrer sans se parler. Laisser la peau dire ce que la voix abîmerait.

La musique accomplit exactement ce partage. Les couplets, ceux de la peur et des lettres, vivent en Sol mineur, la couleur de l'ombre et de l'inquiétude, celle qui convient à "j'ai si peur de tout gâcher". Puis, à l'entrée du refrain, la même fondamentale bascule dans son majeur parallèle, en Sol majeur, où se déploie la communion rêvée (11). La modulation ne s'éloigne pas d'un pouce : elle reste sur ce Sol, sur ce "nous", qu'elle transfigure. On passe de l'angoisse de la rencontre réelle à la sérénité de la rencontre silencieuse imaginée. Et la chanson se referme dans le majeur, c'est-à-dire dans le fantasme, alors même que le rendez-vous reste différé, "autre part", jamais tenu.

Reste le vertige de fond. Un homme dont tout l'art repose sur les mots, un auteur, un songmaker, écrit une chanson pour dire que les mots gâchent et que seule la peau ne triche pas. Le paradoxe est frontal. Celui qui a fait de l'écrit son métier place la parole tout en bas de sa hiérarchie des vérités.

Le jour où il a su qui l'écoutait

Cette chanson a été écrite dans un malentendu, et ce malentendu compte. Goldman croyait s'adresser à des adultes de son âge. "Je ne m'adressais pas à quelqu'un en particulier [...]. Je fus complètement étonné de constater que ceux qui étaient concernés n'avaient que 14 à 18 ans, je n'y suis pour rien" (12). Il écrit une chanson au registre intime, sensuel même, et il découvre après coup que ses correspondants sont, pour beaucoup, des adolescentes.

Alors la ligne "le goût de notre peau / plus loquace que des mots" se met à peser autrement. Lue à la lumière de cet écart d'âge, l'image trouble. Mais l'inconfort qu'elle produit n'accuse pas Goldman. Il éclaire, au contraire, le moment précis où il a commencé à reculer. Car le retrait s'enclenche exactement là. Il prévient : "les chansons sont souvent plus belles que ceux qui les chantent... Pardon à ceux que j'ai pu décevoir ou choquer par une attitude, un mot, une absence, un silence" (13). Il casse l'idole que ses textes fabriquent malgré lui : "Je ne suis pas cette espèce d'être qu'ils pensent fabriquer à travers l'écoute des chansons" (14).

Le reste suivra, méthodiquement. Interrogé sur l'adulation des adolescentes du début des années 80, il tranchera net : "Non. J'étais trop vieux, j'étais marié, j'avais déjà deux enfants" (15). Il requalifiera ce lien pour mieux le désamorcer, refusant le "rapport [...] amoureux" qu'il jugera "un statut forcément éphémère" (16). Puis il changera de rôle, sans regret affiché : "je me sens vraiment plus leur père que leur grand frère, et bientôt leur grand-père" (17). La chanson de 1984 est le dernier moment où il parle encore le langage de la proximité intime. Après, il organisera la distance.

Un "nous" où il disparaît

Il faut regarder de près le pronom de la chanson, parce qu'il dit tout. "Nos confessions, nos complicités", "nos bras", "nos mains", "notre peau". Ce "nous" n'oppose pas un chanteur à sa foule. Il inclut Goldman au milieu des autres, une façon de se fondre dans le nombre plutôt que de le surplomber. Loin d'être un exemple à suivre, il se range parmi ceux qui le suivent.

Cela colle exactement à ce qu'il répétera toute sa vie. Il récuse le mot "public" : "Je n'aime pas dire "mon public", je trouve ça exagérément possessif, disons, des gens qui me suivent" (18). Et il se méfie de tout ce qui agrège : "J'ai toujours eu peur des masses. Des gens qui se regroupent, obéissent au plus fort [...]. Ce que j'aime, ce sont les individus" (19). Le "nous" de la chanson est le contraire d'une prise de pouvoir. C'est une dissolution volontaire dans l'autre.

La preuve la plus belle vient d'eux, en retour. "Veiller tard", jamais sortie en single, deviendra la chanson que ceux qui le suivent choisiront seuls : "deux lettres sur trois qui m'étaient adressées y faisaient référence" (20). Il y a là un dialogue silencieux, et à double sens. "Nous ne nous parlerons pas" est la chanson par laquelle lui s'adresse au correspondant. "Veiller tard" est celle par laquelle eux lui répondent, sans qu'aucune radio l'ait décidé. Le lien passe par les chansons, pas par les mots échangés.

Ce "nous" est sincère. Il est aussi perpétuellement démenti par un fait brutal : la célébrité. On ne fait pas un couple avec deux cents lettres par jour. Et l'homme qui rêve la communion muette est celui qui, dans la vie, s'enfuit dès la dernière note : "je prends ma bagnole et je me casse [...]. Il me faut un moment de décompression" (21). Le "nous" fusionnel de la chanson et la solitude choisie de l'après-concert sont la même personne. L'un rêve la présence sans mots. L'autre organise l'absence.

Le titre qui jure de se taire

"Nous ne nous parlerons pas" a un jumeau, et il est plus ancien : "Je ne vous parlerai pas d'elle" (22), publiée en 1982. Deux titres qui jurent de se taire, et qui sont pourtant des chansons, donc de la parole. Le paradoxe se répète, mais l'objet change. L'un protège le lien idéalisé de la rencontre qui déçoit. L'autre protège l'épouse du regard public.

Et le paradoxe va plus loin qu'un simple titre. Cette chanson qui promet de ne pas parler d'elle, Goldman voulait précisément la crier le plus fort possible, en single : "Ils n'ont pas voulu sortir "Je ne vous parlerai pas d'elle" et moi je suis sûr que c'était un simple" (23). Le titre qui refuse la parole est celui qu'il aurait le plus volontiers diffusé. Se taire, chez lui, se proclame.

Car ce refus du mot déborde très largement le rapport aux fans. Il gouverne son amour même. "Sache que je" (24), en 1997, est une chanson qui explique pourquoi il ne dira pas "je t'aime" : "je préviens d'avance que je ne le dirai pas" (25). Le mot est trop usé, trop dévoyé pour être prononcé, mais le sentiment, lui, est là, ailleurs que dans le mot. La logique est rigoureusement celle de "Nous ne nous parlerons pas". Interrogé sur la manière dont l'amour se dit, il répondra d'ailleurs par une pirouette qui est un art poétique complet. À la question "ça se déclare, ça se déclame ou ça se tait ?", il lâche : "Ça se fait" (26). L'amour ne se dit pas, il se fait. Exactement comme, dans la chanson, "nos mains ne mentiront pas / mais surtout, ne parlons pas". Le geste contre le mot. Il ira jusqu'à ériger l'apparence en langage plus fiable que la parole : "les apparences sont un langage [...] extrêmement lisible et vrai" (27).

Cette constance a fini par se mesurer en décennies. "J'étais marié pendant 25 ans et je n'en ai jamais parlé, alors je ne vais pas commencer aujourd'hui" (28). En 1982 il jurait de ne pas parler d'elle. Vingt-cinq ans plus tard, il n'en avait toujours rien dit. La chanson n'était pas une posture d'un disque. C'était un programme.

La rencontre qu'il ne s'est jamais accordée

Il y a une symétrie que Goldman a lui-même désignée, et qui referme tout. Il refuse d'être rencontré. Il refuse aussi de rencontrer ses propres mythes. Devant Elton John, qu'il admire pourtant sans réserve : "le jour où je me suis trouvé à quelques mètres de lui, je n'ai pas eu envie d'aller le trouver pour échanger quelques mots avec lui" (29). Il écrit "Nous ne nous parlerons pas" depuis la place de l'idole, mais il vit la même chanson depuis la place du fan. Des deux côtés du miroir, la même règle : ne pas s'approcher, pour ne pas gâcher.

Le geste n'a jamais bougé. Ce qui a bougé, c'est ce qu'il en éprouve. En 1984, la non-rencontre est une conviction sereine : l'imaginaire vaut mieux que le réel. En 2016, elle est devenue un aveu bien plus lourd. Racontant que l'écrivain Frédéric Dard était allé, un jour, frapper à la porte de Fred Hidalgo pour rencontrer le jeune adolescent qui l'admirait, Goldman confie : "moi, artiste célèbre, adulé, j'aurais rêvé de faire ce que Frédéric Dard a fait avec toi, mais je ne me suis jamais octroyé ce pouvoir-là" (30).

Écoutez les deux phrases se répondre par-dessus trente-deux ans. En 1984 : "j'ai si peur de tout gâcher". En 2016 : "je ne me suis jamais octroyé ce pouvoir-là". La peur du jeune homme est devenue le remords du vieux. Le mur qu'il avait dressé pour protéger l'imaginaire, il finit par le regarder comme une privation qu'il s'est infligée. Il avait fait du silence son luxe : "Mon succès m'a offert la plus chère des libertés : celle de pouvoir me taire quand je n'ai pas envie de parler" (31). Ce luxe s'est révélé une clôture.

La chanson se terminait déjà ainsi, sur un rendez-vous repoussé "autre part", une rencontre annoncée que la musique laisse en suspens dans le majeur du rêve. Elle n'aura jamais lieu, ni dans le texte, ni dans la vie. Goldman a promis, en 1984, qu'ils ne se parleraient pas.

Et il aura tenu parole.

Jean-Jacques Goldman : Nous ne nous parlerons pas (Champions, TF1, 1984)

Sources

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Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire…

De quoi parle la chanson "Nous ne nous parlerons pas" de Jean-Jacques Goldman ?

Elle décrit un correspondant qui écrit à un chanteur et veut le rencontrer, et la peur du chanteur d'abîmer un lien idéalisé. Sa solution : se voir sans se parler. Goldman l'a expliquée en 1984 : il se met à la place des mythes déçus, convaincu que "l'imaginaire est toujours plus riche et plus beau que le réel". La chanson préfère le silence à la déception d'une vraie conversation.

Pourquoi Jean-Jacques Goldman a-t-il peur de rencontrer ceux qui lui écrivent ?

Parce qu'il redoute que le réel détruise l'image que ses correspondants se font de lui. Le texte le dit sans détour : "j'ai si peur de tout gâcher [...] Comment garder tout ça sans rien casser". Il recevra plus tard des "lettres de rupture" de fans déçus, confirmant sa crainte : la rencontre, souvent, défait l'idéal au lieu de le combler.

Que signifie le vers "on écrit bien mieux qu'on ne dit" ?

Il installe une hiérarchie des langages où l'écrit ose ce que la parole interdit : "On écrit bien mieux qu'on ne dit / On ose tout ce que la voix bannit". Pour un auteur de chansons, c'est un aveu vertigineux : la page est plus courageuse que la bouche. Dans la chanson, la voix parlée est le langage qui trahit et qui gâche.

Sur quel album se trouve "Nous ne nous parlerons pas" ?

C'est le deuxième titre de l'album "Positif", sorti en 1984, juste après "Envole-moi". Il dure quatre minutes vingt-quatre. On la retrouve aussi sur la première intégrale de 1991 et sur la setlist de la tournée "Positif" de 1984. Contrairement à d'autres titres intimes, elle n'a jamais été reléguée en face B ou en compilation.

Quel est le rapport entre "Nous ne nous parlerons pas" et le tempo ou la tonalité de la chanson ?

La chanson glisse du Sol mineur des couplets, couleur de l'inquiétude, au Sol majeur du refrain, où se déploie la communion rêvée, sur un tempo de marche d'environ 107 pulsations par minute. Le même "nous" passe de l'angoisse de gâcher à la sérénité du silence choisi. La musique fait exactement ce que fait le texte.

Pourquoi Jean-Jacques Goldman refuse-t-il de dire "mon public" ?

Il juge l'expression trop possessive : "Je n'aime pas dire "mon public", je trouve ça exagérément possessif, disons, des gens qui me suivent". Cette nuance éclaire le "nous" de la chanson, un "nous" où il se fond dans le nombre au lieu de le surplomber. Il préfère les individus aux masses, qui lui ont toujours fait peur.

Quel lien unit "Nous ne nous parlerons pas" et "Veiller tard" ?

Les deux forment un dialogue silencieux. "Nous ne nous parlerons pas" est la chanson par laquelle Goldman s'adresse à ses correspondants. "Veiller tard", jamais sortie en single, est celle qu'ils ont choisie pour lui répondre : "deux lettres sur trois qui m'étaient adressées y faisaient référence". Le lien passe par les chansons, pas par les mots échangés.

Pourquoi le titre "Nous ne nous parlerons pas" est-il paradoxal ?

Parce qu'une chanson qui jure de se taire est elle-même de la parole. Goldman avait amorcé ce paradoxe dès 1982 avec "Je ne vous parlerai pas d'elle", qu'il voulait même sortir en single : "moi je suis sûr que c'était un simple". Le titre qui refuse de parler est celui qu'il aurait le plus volontiers diffusé. Chez lui, se taire se proclame.

Quel rapport la chanson entretient-elle avec la façon dont Goldman parle d'amour ?

Le même refus du mot gouverne son amour. Interrogé sur la manière dont l'amour se dit, il répond : "Ça se fait". Comme dans la chanson, "nos mains ne mentiront pas / mais surtout, ne parlons pas" : le geste vaut mieux que la parole. "Sache que je" explique d'ailleurs pourquoi il ne dira jamais "je t'aime", expression qu'il juge dévoyée.

Pourquoi Jean-Jacques Goldman n'a-t-il pas invité ses parents à son premier Olympia ?

Parce que le métier de chanteur était mal vu chez lui : "être chanteur c'était un peu la honte. Il valait mieux devenir médecin ou savant". La même peur que la rencontre abîme l'image, présente dans la chanson, s'étend jusqu'à sa famille. Il n'a montré son triomphe ni à ses parents, ni à ses frère et sœur.

La chanson a-t-elle été écrite pour des adolescentes ?

Non, pas volontairement. Goldman croyait s'adresser à des adultes de son âge et découvrit que son public avait "14 à 18 ans". Ce malentendu de l'âge donne au registre intime de la chanson, notamment au vers "le goût de notre peau", un poids qu'il n'avait pas prévu, et éclaire pourquoi il a ensuite organisé la distance, passant de "grand frère" à "père".

Comment se termine l'histoire de "Nous ne nous parlerons pas", des années plus tard ?

Par un regret. En 2016, Goldman avoue qu'il aurait rêvé d'aller à la rencontre de ceux qu'il admirait, "mais je ne me suis jamais octroyé ce pouvoir-là". La peur de 1984, "j'ai si peur de tout gâcher", est devenue le remords d'une privation qu'il s'est infligée. Le silence qu'il avait choisi comme un luxe s'est révélé une clôture.